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Crédits Photo: jody amiet / AFP

Projets d'avenir

100ème lancement d’Ariane V : l’espace, cette magnifique réussite européenne profondément déstabilisée par le secteur privé depuis 10 ans

Alors que les termes du traité de l'Espace de 1967 définissent l'Espace comme "chose commune", les États-Unis ont adopté en 2015 un "Space Act" autorisant tout citoyen américain à entreprendre l'exploration et l'exploitation commerciales des ressources spatiales, ouvrant ainsi la voie aux entreprises.

Olivier Sanguy

Olivier Sanguy

Olivier Sanguy est spécialiste de l’astronautique et rédacteur en chef du site d’actualités spatiales de la Cité de l’espace à Toulouse.

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Atlantico : Le développement des compagnies privées comme Space X menace-t-il la mainmise des états sur l'exploration spatiale ?

 
Olivier Sanguy : Le Space Act de 2015, donc une initiative de l’administration Obama, est la suite logique d’une volonté de privatisation des activités spatiales, ou plus exactement d’une partie des activités spatiales, qui avait déjà commencé aux USA. N’oublions pas que la NASA, pour des raisons budgétaires, avait en effet déjà décidé de ne plus faire par elle-même les vols cargos à destination de la Station Spatiale Internationale (ISS) qui lui incombent. Au terme d’un programme à la fois d’aide et de sélection de prestataires, l’agence américaine a retenu SpaceX et Orbital ATK (aujourd’hui Northrop Grumman) dans une logique de prestations clé en main. SpaceX utilise ainsi son lanceur Falcon 9 (qui sert aussi à lancer des satellites) et son vaisseau automatique Dragon. De son côté, Northrop Grumann emploie le lanceur Antares avec le cargo Cygnus. On notera que la partie pressurisée de ce cargo est construite en Italie par Thales Alenia Space. Des industriels européens arrivent donc parfois à profiter de cette logique de privatisation !
 
Dès 2019 ou 2020, un troisième prestataire s’ajoutera avec Sierra Nevada Corporation qui a mis au point une petite navette automatique. Également en 2019 ou 2020, devraient commencer les premiers vols habités vers l’ISS pour le compte de la NASA avec les capsules de SpaceX (Crew Dragon) et de Boeing (CST-100 Starliner). Car en effet, l’agence américaine a décidé aussi de recourir à cette logique de prestation clé en main pour le transport de ses astronautes. Faut-il y voir une menace pour la mainmise des États sur l’exploration spatiale ? Certes, aux États-Unis, d’anciens astronautes et même des politiciens influents ont souligné, parfois vivement, que le secteur privé n’était pas prêt et que la logique de « Space Dominance » du pays devait rester l’apanage du gouvernement via le Pentagone pour ce qui est militaire et la NASA pour le civil. D’un autre côté, les promoteurs d’une plus grande privatisation des activités spatiales avancent qu’en favorisant l’essor d’une économie spatiale d’un nouveau genre, le rôle de l’État ne s’en trouvera pas amoindri.
 
Tout d’abord, la NASA s’impose comme un client incontournable en ce sens que SpaceX par exemple n’existerait pas sans le contrat de vols cargo vers l’ISS et celui lié au transport d’astronautes qui doit devenir effectif. Elon Musk lui-même, le médiatique patron de SpaceX, ne manque pas de rappeler tout ce que son entreprise doit à l’agence américaine.
 
Ensuite, l’essor des privés, via la concurrence, doit favoriser la baisse du coût de l’accès à l’espace et ainsi donner à budget égal plus de possibilités aux programmes étatiques. Enfin, le Space Act et son volet exploitation induisent une nouvelle activité dans laquelle l’État aura forcément un rôle de régulation et peut-être même un jour de taxation. Certes, l’idée souvent médiatisée de ramener sur Terre des ressources minières prélevées sur des astéroïdes ressemble à de la science-fiction. Mais les États-Unis préparent de toute évidence le terrain pour le futur. En Europe, le Luxembourg s’est doté d’une législation similaire pour attirer les entreprises qui visent ce créneau. Moins science-fiction et plus immédiat, le Space Act ou d’autres législations semblables, donnent surtout un cadre légal bien plus large à des logiques de partenariats Public-Privé dans le domaine spatial.
 
 

Face à une possible privatisation de l'espace, le caractère scientifique de l'exploration spatiale et des programmes comme l'ISS peuvent-ils être remis en cause ?

 
Remis en cause non, mais les initiatives privées viseront des retombées, c’est-à-dire des bénéfices, à plus court terme. Donc, la recherche fondamentale, la compréhension de l’univers ou encore l’exploration du Système solaire resteront des investissements de progression de nos connaissances financés par les fonds publics. Certains programmes scientifiques pourraient toutefois bénéficier des baisses de coût qu’est censé amener l’essor des activités spatiales privées. Après, tout dépendra où les politiques à venir des États mettront le « curseur ».
 
Avec plus de privatisation des activités spatiales, les États ne seront-ils pas tentés de se désengager au point d’appauvrir des programmes scientifiques à long terme ? C’est ce que craignent certains. L’exécutif américain envisage par exemple d’ouvrir l’exploitation de l’ISS au secteur privé. L’idée est de baisser significativement la part budgétaire que la NASA lui consacre afin de permettre d’autres programmes comme le projet de station autour de la Lune. Si la logique d’une telle initiative semble simple, sa mise en pratique l’est beaucoup moins car l’ISS n’a jamais été conçue pour être rentable or le privé a besoin de faire des bénéfices. Il existe déjà des activités commerciales à bord de l’ISS puisque la société américaine NanoRacks vend des lancements de petits satellites via des équipements du module japonais Kibo.
 
 
 
Des universités ou des sociétés privées peuvent ainsi placer sur orbite des satellites de type CubeSat (à base de cubes de 10 cm de côté) pour un peu moins de 100 000 dollars ! En Europe, Airbus travaille sur une plateforme destinée à accueillir des expériences privées à l’extérieur du laboratoire Columbus de l’Agence Spatiale Européenne.
 
Quelle part prendront ces activités privées au sein de l’ISS et quel sera l’impact sur les programmes scientifiques étatiques ? Tout dépendra des choix politiques. À plus long terme, si les sociétés privées arrivent à des capacités leur donnant accès à la Lune, Mars ou les astéroïdes par exemple, les États devront légiférer pour que les missions privées ne risquent pas de mettre en danger la recherche scientifique. Imaginons par exemple, même si c’est pour le moment improbable, qu’une compagnie privée propose des excursions touristiques sur la Lune : il ne faudra pas que des sites représentant un intérêt scientifique majeur soient pollués ou endommagés au point de ne plus être exploitables pour la progression des connaissances.

 

L'Europe ambitionne-t-elle de rivaliser avec ces entreprises ? Quelles sont ses armes ?

 
L’Europe a un tissu industriel et universitaire reconnu dans le domaine spatial. L’Agence Spatiale Européenne (ESA), en dépit d’un budget un peu plus de 3 fois inférieur à celui de la NASA, réalise des missions à la fois spectaculaires et à haute valeur scientifique comme l’exploration de la comète 67P avec Rosetta ou l’étude de Mars avec Mars Express et ExoMars. L’ESA est aussi devenue un partenaire de premier plan de la NASA avec sa participation à la Station Spatiale Internationale. Mais il n’y a pas en Europe l’équivalent d’un SpaceX et encore moins d’un Blue Origin. Ceci ne tient pas selon moi à un manque de compétences techniques.
 
Il s’agit plutôt d’une différence qui tient aux structures économiques qui ne sont pas les mêmes entre l’Europe et les États-Unis. Pour l’illustrer, je vais prendre un exemple. La firme Blue Origin a été créée il y un peu plus de 10 ans par Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, le géant de la vente en ligne. Celui-ci ambitionne de révolutionner l’accès à l’espace. Tout d’abord avec le New Shepard, un petit lanceur récupérable qui enverra une capsule à plus de 100 km avec 5 à 6 passagers pour faire du tourisme suborbital (pas de mise sur orbite, mais on est dans l’espace quelques minutes).
 
Le New Shepard a déjà accompli plusieurs vols d’essai avec succès en automatique. Les vols habités sont annoncés pour l’année prochaine. Mais en plus, Blue Origin développe un autre lanceur récupérable appelé New Glenn qui promet des performances équivalentes à Ariane 5 ! Il décollera de Floride depuis un pas de tir loué à la Cape Canaveral Air Force Station.
 
On voit donc que 2 lanceurs réutilisables ont été développés par un privé sans argent public. Un journaliste a demandé à Jeff Bezos quel était son modèle économique puisque son entreprise n’avait pour le moment rien vendu. Sa réponse ? Il vend pour 1 milliard de dollars d’action Amazon par an pour soutenir ses projets ! Qui en Europe dispose d’une telle capacité ? On peut bien sûr se plaindre du fait que nos industriels spatiaux européens ne fassent pas preuve d’un tel dynamisme, mais ce serait oublier qu’ils font face à des contraintes fort différentes à commencer par un « marché intérieur » bien plus réduit. Concrètement, SpaceX doit son essor à son contrat de vols cargo avec la NASA mais aussi au fait qu’existe un marché important pour des lancements réservés par la loi à des entreprises américaines, comme l’envoi sur orbite des satellites militaires.
 
Soyons clair : le marché spatial, civil ou militaire, auquel une entreprise privée américaine peut espérer avoir accès sans trop de concurrence extérieure est très supérieur à ce qui existe en Europe ?

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