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©STRINGER / ANSA / AFP

Secrets du Vatican

La vérité sur Pie XII, pape de 1939 à 1958, va enfin éclater

Edouard Husson revient sur l'ouverture officielle, par le Vatican ce lundi, des archives consacrées au pontificat le plus tourmenté de l'époque moderne, celui du pape Pie XII.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

Voir la bio »

Des dizaines de chercheurs se sont rendus à Rome, à la fin février, pour assister à une réunion de présentation des accès aux archives du Saint-Siège concernant la période de la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre. L’événement n’est cependant pas où le situent habituellement les médias, très en retard sur l’analyse que font aujourd ‘hui les historiens sérieux du pontificat d’Eugenio Pacelli. 

L’abject pamphlet de Rolf Hochhuth...

Lorsque Rolf Hochhuth avait commis son abject pamphlet théâtral, financé par de l’argent communiste et intitulé « le Vicaire », une pièce qui fait l’apologie de l’ambassadeur nazi von Weizsäcker (plus tard Hochhuth se ferait le défenseur du négationniste David Irving) et qui passe sous silence l’action décisive de Pie XII pour sauver 80% des Juifs de Rome de la déportation en octobre 1943, le pape Paul VI avait demandé que soit effectuée une sélection de documents diplomatiques pour informer sur l’action du Saint-Siège durant la Seconde Guerre mondiale. Cette publication en douze volumes, effectuée sous la direction de quatre pères de la Compagnie de Jésus historiens de métier, a finalement été peu utilisée. Les gens naïfs ou malintentionnés sont allés répétant, depuis quarante ans, qu’une sélection c’est forcément biaisé. Il faut ne pas avoir travailler à ce type de publications pour penser ainsi. Lorsque des historiens effectuent sérieusement une sélection de documents représentatifs, ils ne peuvent rien cacher. Un fonds d’archives, c’est un tout organique. Les documents sont liés les uns aux autres. Essayez de dissimuler une pièce essentielle, vous en laisserez forcément des traces. L’image de l’action du Saint-Siège en général et du pape en particulier durant la Seconde Guerre mondiale en ressortait déjà très positivement. Elle venait confirmer l’avis des contemporains (si l’on fait exception des écrivains et intellectuels français Mauriac, Maritain ou Claudel, toujours grincheux et mal informés vis-à-vis de Pie XII), de Golda Meir à Graham Greene ou Albert Einstein, selon lequel le pape Pacelli fut un véritable « Juste entre les nations ». 

... ne tient pas devant le fait que Pie XII a légitimé les complots contre Hitler

Pour autant, la polémique a continué parce que la génération de 1968 s’intéressait peu aux faits; elle voulait « pousser un cri » ou, pour parler comme Costa Gavras, réalisateur d’une transposition du « Vicaire » au cinéma, il s’agissait d’ébranler la dernière « forteresse totalitaire », l’Eglise catholique. Les faits importaient peu à la polémique, au contraire, ils la gênaient. Personne ne voulait voir que Pie XII avait été l’allié secret des conjurés du 20 juillet 1944: en bon théologien thomiste, le souverain pontife, bien loin de la neutralité que l’on attribue habituellement au Saint Siège, avait autorisé discrètement le « tyrannicide ». Son espoir était qu’un gouvernement allemand ayant renversé Hitler pût trouver à s’entendre avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne; l’espoir secret de Pacelli était que l’attentat réussît et permît un changement de coalition qui empêchât les Soviétiques de conquérir la moitié de l’Europe. Bon théologien et profondément réaliste, ce Pie XII. Et c’est bien ce que le bloc soviétique, qui avait percé à jour ses intentions, ne lui pardonnait pas, déversant dès 1945 des tombereaux de calomnies sur lui. Elles finirent par prendre dans les années 1960, en particulier auprès de nombreux auteurs catholiques qui espérèrent, bien imprudents, que grâce à la dénonciation du silence de Pie XII, on se débarrasserait de l’Eglise « d’avant Vatican II ». 

L’extraordinaire combat pour la vérité de Gary Krupp...

C’est dans ce contexte que le Pape Jean-Paul II, parfaitement conscient des manipulations communistes, dans ce domaine comme dans d’autres, fit avancer la cause en béatification d’Eugenio Pacelli. Il l’avait originellement liée à celle de Jean XXIII. En fait, les esprits n’étaient pas prêts. Le pape polonais se contenta d’encourager le travail des historiens, pour aider le postulateur de la cause, le père jésuite Gumpel, descendant d’une grande famille allemande et opposant au nazisme dans ses années d’adolescence, à disposer de l’argumentation la plus sérieuse possible. 

C’est alors qu’entra en scène un personnage inattendu, Gary Krupp,  un industriel américain à la retraite, directeur d’une fondation appelée Pave the Way dont la mission était d’intervenir pour aplanir les incompréhensions entre Juifs, chrétiens et musulmans. C’était le début des années 2000 et l’on demanda à M. Krupp, s’il pouvait intervenir auprès de Yad Vashem, le mémorial israélien de la Shoah, pour faire nuancer les textes de l’exposition permanente, à charge contre Pie XII. Gary Krupp partait avec des préjugés contre le pape de la Seconde Guerre mondiale. Comme il l’explique encore aujourd’hui: « J’avais grandi dans une famille juive américaine et dans une génération où l’on n’aimait pas Pie XII. J’ai accepté la mission mais j’y suis allé avec beaucoup de réserves. Et puis, j’ai commencé à étudier les archives de plus près, à interroger des témoins. Et là j’ai compris que tout ce qu’on nous avait raconté était non seulement inexact mais à l’opposé des faits. Je me suis lancé dans un combat pour la vérité. J’étais soucieux de la vérité historique, sans laquelle on ne bâtit rien de solide. Mais j’ai pensé aussi que nous avions à faire à ce qu’il y a de plus grave pour un Juif: faire preuve d’ingratitude ! Nous devions énormément à Pie XII et nous parlions contre lui, sans savoir. ». Gary Krupp rencontre Jean-Paul II, Benoît XVI puis François. Cas peut-être unique de continuité pontificale récente, il trouve chez les trois une oreille attentive et un soutien. 

...grâce à qui les archives ont pu être ouvertes aussi vite. 

L’irruption de Gary Krupp a été décisive, parce qu’elle a mis en confiance le Saint-Siège. Jusque-là, sur les bords du Tibre, on était habitué à l’agressivité des historiens qui réclamaient l’ouverture immédiate des archives sans voir le travail que cela représente; ou au côté bulldozer de l’ancien directeur du centre de recherches du Musée de l’Holocauste de Washington, Paul Shapiro, qui ne s’intéressait qu’à une seule chose, copier les documents en masse pour les rendre accessibles sur les bords du Potomac. Sans qu’il y ait une vraie coopération transatlantique sur le sujet. C’est pourquoi au Saint-Siège on hésitait, on n’aimait pas être ainsi mis sous pression. On se méfiait du discours sur la transparence. Un discours qui n’était pas sincère, d’ailleurs: Jean-Paul II puis Benoît XVI ont autorisé l’ouverture anticipée (le délai au Saint-Siège est normalement de 80 ans) des archives du pontificat de Pie XI (1922-1939). On n’y a pas vu beaucoup les historiens « à charge », alors que Pacelli était nonce en Allemagne puis secrétaire d’Etat et les archives le concernant y sont nombreuses. L’auteur du livre honteusement intitulé Le pape de Hitler , John Cornwell, a mis les pieds une seule fois dans un des centres d’archives du Vatican et y est resté... vingt minutes. 

Qu’à cela ne tienne, Gary Krupp a plaidé inlassablement et patiemment  auprès des papes pour que le travail de préparation à l’ouverture des archives continue. Il a lui-même obtenu l’autorisation de digitaliser les Documents Diplomatiques du Saint-Siège et de les mettre sur son site (www.ptwf.org). Il a mis en ligne des copies de documents accessibles aux chercheurs dans d’autres centres d’archives, collectés à travers l’Europe. Il a réalisé et publié des vidéos de témoins de l’action de Pie XII. Et pendant ce temps, au Saint-Siège, on a travaillé à rendre accessible les documents sur le pontificat de Pie XII. Quand le travail sera complètement achevé, on pourra se faire une idée complète du pape qui, avant Jean-Paul II, a lutté contre les totalitarismes. Il faudrait insister ici sur le fait que, parmi tous les centres d’archives du Vatican rendus accessibles pour les années de guerre, le plus remarquable travail a été réalisé par les Archives de la Secrétairie d’Etat, qui constituent aujourd’hui le centre d’archives le plus moderne au monde par la qualité de la digitalisation et de la consultation. Un extraordinaire travail réalisé par Johann Ickx, premier laïc responsable d’un centre d’archives au Vatican, et son équipe. 

On obtiendra la confirmation de l’action efficace de Pie XII en faveur des Juifs et des autres victimes du totalitarisme nazi 

C’est une très bonne chose que les archives soient enfin ouvertes. Certains historiens y vont certainement dans l’espoir, un peu puéril, de trouver « le »  document qui confirmera les thèses à charge sur Pie XII. D’autres en ressortiront en disant: « Vous voyez bien, il n’a jamais eu l’intention de dénoncer publiquement le massacre! ». Ou bien on attribuera à d’autres les actions entreprises pour cacher et sauver des centaines de milliers de Juifs à travers l’Europe. Mais la vérité fera son chemin. Pour ceux qui prendront le temps de dépouiller patiemment les dossiers, ils seront étonnés de voir l’inlassable action du Saint-Père au secours des Juifs et de toutes les autres victimes de la Seconde Guerre mondiale. Ils comprendront aussi que le fameux « silence » avait un objectif: sauver sans faire de bruit, sans provoquer les fous furieux qui régnaient à Berlin et occupaient toute l’Europe. En fait, Pie XII a fait passer beaucoup de messages, à commencer par la manière dont il a dressé à Ribbentrop, le 11 novembre 1940, un tableau exhaustif des crimes commis par les nazis en Pologne occupée. Il a dénoncé les crimes contre l’humanité lors de son message de Noël de 1942. Surtout, pour sauver les Juifs de Rome, il a menacé Weizsäcker, l’ambassadeur allemand, de parler publiquement, en octobre 1943. C’est grâce à cette menace que la rafle a été arrêtée. Les nazis ne voulaient pas prendre le risque de perdre le soutien des soldats catholiques de la Wehrmacht. 

Pour le reste, Pie XII avait été frappé par les conséquences de la dénonciation publique de la Shoah par les évêques néerlandais à l’été 1941. La Gestapo avait alors arrêté tous les Juifs qui étaient cachés par les ordres religieux. C’est à cette occasion que furent déportées Edith Stein et sa soeur. Le pape savait que les sauvetages étaient précaires. Il devait se taire pour maintenir la fragile influence qu’il avait sur les régimes d’Europe centrale (Slovaquie, Hongrie, Roumanie) ou sur Mussolini, pour les détourner de déporter les Juifs (les deux ans qui furent ainsi gagnés entre 1942 et 1944 permirent de sauver des vies, malgré le fanatisme nazi dans les derniers mois de l’occupation); il devait se taire pour laisser Monseigneur Stepinac bloquer l’action antisémite des Oustachis; ou pour laisser les chrétiens français cacher en silence des Juifs (Vichy restait sourd aux injonctions du Vatican). Il dépensait toute sa fortune personnelle (il était l’héritier d’une famille aristocratique romaine) pour aider et soutenir les efforts sur le terrain, en Italie, de sauvetage des Juifs.  Les archives d’autres pays européens ont déjà permis d’en savoir beaucoup. Celles du Saint-Siège vont nous permettre de faire enfin toute la lumière sur l’un des plus extraordinaires pontifes de l’histoire. 

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