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La gauche et la droite parlent des langages différents. Littéralement. Et c’est l'IA qui le prouve

Une étude de la Carnegie Mellon University montre que les libéraux et les conservateurs n'utilisent pas les mêmes mots, parfois même pour exprimer des idées similaires.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

Voir la bio »Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Atlantico : Une étude de la Carnegie Mellon University montre que les libéraux et les conservateurs n'utilisent pas les mêmes mots, parfois même pour exprimer des idées similaires. Le phénomène se retrouve-t-il en France avec la gauche et la droite ?

Chloé Morin : Que différentes sensibilités politiques aient des champs de valeur, des références, et des priorités différentes est une évidence. Cela a toujours été le cas, et n'a jamais empêché la discussion, le débat - même dur - et la recherche de compromis politiques dans le cadre des institutions démocratiques. Le problème, c'est quand il n'existe plus de liant - or, le langage joue ce rôle là. Et en effet, ce que l'on observe aujourd'hui (mais il est difficile de savoir si le phénomène est nouveau, et si et à quel point il s'amplifie ces dernières années) c'est qu'il existe des bulles de plus en plus étanches, une forme de sécession sémantique de différents groupes qui n'utilisent pas les mêmes mots, bien que parlant la même langue. Dès lors, comment pourraient-ils se comprendre, débattre? C'est la question de la démocratie qui est posée.

Vincent Tournier : C’est effectivement une réalité assez universelle. Les mots sont des marqueurs idéologiques. Certes, la plupart des mots sont communs à tous les partis. Mais la politique tend à créer des cultures distinctes, c’est-à-dire des univers de significations qui divergent parfois profondément. Or, chaque culture s’accompagne d’un lexique particulier. Par exemple, le mot « travailleurs » a longtemps été un marqueur de la gauche, alors que la droite préférait parler de « salariés ».

La lutte politique passe par le choix des mots. Cela commence par la façon de se désigner : le parti UMP s’est rebaptisé « Les Républicains », le Front national est devenu le « Rassemblement national », tandis que la gauche radicale s’est retrouvée dans un parti appelé « La France insoumise ». Ces noms sont très codés : ils sont chargés d’une histoire, de références. On imagine mal un parti de droite utiliser un vocable de gauche pour se désigner, et inversement.

Il faut aussi tenir compte du fait que la gauche a une grande propension à l’innovation linguistique. Le marxisme avait montré l’exemple en parlant « d’exploitation » ou « d’aliénation » pour qualifier le travail salarié. Dans la période récente, la gauche a mis sur le marché une grande quantité de mots ou d’expressions : l’anti-mondialisme (devenu ensuite « l’alter-mondialisme »), la « sale bouffe » (devenue « mal-bouffe »), la « double peine », les « sans papier », les « violences policières », les « personnes racisées », la « masculinité toxique », le « racisme systémique », « l’appropriation culturelle », etc. Force est de constater qu’on ne retrouve pas une telle créativité à droite. Cette différence tient au fait que la gauche se complait, bien plus que la droite, dans les grandes discussions théoriques et qu’elle compte un grand nombre d’intellectuels dans ses rangs ; en outre, la gauche aime innover parce qu’elle se définit par le changement alors que la droite préfère la continuité. C’est donc plutôt à gauche qu’on va trouver des innovations terminologiques, d’autant que la gauche a besoin d’imposer son vocabulaire pour légitimer ses projets de transformation de la société.

Une telle différence de vocabulaire creuse-t-elle encore plus le fossé entre deux camps qui ne peuvent même plus se comprendre ?

Chloé Morin : Il faut bien comprendre que les différences vont - hélas - au-delà des mots. Car même lorsque différentes sensibilités politiques utilisent le même mot, celui-ci peut renvoyer à des réalités, des valeurs, ou des représentations fort différentes. Prenons un exemple : l'étude récente de l'Ifop qui demandait aux Français qui, parmi une liste de personnalités politiques, incarnait le mieux l'autorité. Au-delà du fait qu'une personne de gauche choisira sans doute plus facilement un élu de gauche, et inversement pour la droite, on constatait dans cette étude qu'à des niveaux similaires on pouvait trouver des personnalités tout à fait différentes. Comment Darmanin et Dupont-Moretti peuvent-ils être au même niveau? Ou Valls, Mélenchon et Taubira? En réalité, l'on voit bien ici que derrière le même mot, différents groupes de personnes placent des définitions sans doute bien différentes. 

Ce phénomène est d'ailleurs sans doute une source d'incompréhension fréquente dans le débat public. Prenez le mot "laïcité" : les études d'opinion montrent que beaucoup de citoyens en offrent des définitions différentes, selon qu'ils sont plus ou moins religieux, plus ou moins hostiles à l'Islam, par exemple...

Ces incompréhensions sont parfois exploitées par les responsables politiques, qui jouent sur les ambiguïtés afin de séduire des publics différents. Mais elle sont le plus souvent source de déceptions, voire de conflits. 

Vincent Tournier : Pas forcément parce que les mots ne sont pas responsables en eux-mêmes. Les évolutions qui touchent le vocabulaire sont une conséquence des clivages politiques. Or, on est aujourd’hui dans une phase de cristallisation des antagonismes, de retour des passions, ce qui explique que les mots soient eux-mêmes sous tension. C’est particulièrement vrai aux Etats-Unis où la question raciale revient avec une force incroyable, et où les mots qui sont employés sont susceptibles de déchaîner les passions (comme du reste certaines attitudes : songeons aux réactions hystériques qui entourent le fait de se peindre le visage en noir ou d’adopter une coupe afro). Les mêmes tensions arrivent également en France car les grands débats qui traversent les sociétés occidentales sont désormais comparables du fait d’une homologie structurelle entre les pays.

En même temps, il faut relativiser parce que le langage n’a pas une capacité d’extension infinie. Les mots ont un sens relativement précis. On peut évidemment les amener dans une certaine direction, mais les possibilités restent limitées. Par exemple, on peut jouer sur le mot « laïcité » mais celui-ci ne peut pas être radicalement modifié : même si on est de très mauvaise foi, on ne pourra jamais dire que la laïcité implique de confier aux Eglises le soin d’élaborer la loi. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains ont proposé de parler de « laïcité ouverte », mais cette entreprise de déconstruction atteint vite ses limites parce que trop de gens en France connaissent le sens et l’histoire de la laïcité.

Cette limite du langage n’est pas pour rien dans un phénomène récent : l’émergence de l’écriture inclusive. Cette nouvelle forme d’écriture est un symptôme évident de la cristallisation des clivages politiques en lien avec le vocabulaire. Les partisans de cette écriture sont persuadés d’être dans le camp du bien et d’œuvrer à la transformation du monde. Mais cette nouvelle lubie est d’abord un code de reconnaissance pour les cercles militants qui pensent constituer une avant-garde éclairée du progressisme. Le fait que cette écriture devienne la norme chez les universitaires est très problématique parce que cette écriture instaure un mécanisme insidieux de sélection : pour avoir une chance d’être recrutés, les candidats doivent désormais montrer qu’ils adhèrent à la « bonne » idéologie, ce qui implique pour eux de faire allégeance à cette « nov-écriture ». Il serait d’ailleurs temps que les tribunaux viennent un peu mettre de l’ordre dans tout ceci en interdisant purement et simplement l’écriture inclusive dans les documents officiels, comme les concours ou les dossiers de candidature.

Comment redonner du sens aux mots afin qu'ils ne soient pas utilisés à tort et à travers ?

Chloé Morin : Il y a à mon sens deux facteurs essentiels qui contribuent à l'archipélisation langagière : d'une part, un effondrement éducatif. Si en moyenne, les Français peuvent compter sur environ 5000 mots pour s'exprimer et se faire comprendre, selon le linguiste Alain Bentolila 10% des Français n'en maîtriseraient qu'à peine 4 à 500. Une lacune paralysante tant sur le plan de la vie quotidienne que de l'exercice plein et entier de la citoyenneté. Nous avons besoin d'une vraie politique de la langue en France - pas seulement à l'école, où son apprentissage doit sans doute être renforcé, mais aussi tout au long de la vie, à destination des populations issues de l'immigration mais pas seulement.
D'autre part, le second facteur qui me semble contribuer à l'archipélisation langagière est lié à l'usage du numérique et des réseaux sociaux : en raison de l'explosion du nombre de canaux d'information et de l'existence de "bulles" numériques (où chacun choisit quelle information il veut lire, et avec qui il veut converser), il existe de moins en moins de lieux où des gens d'horizons différents se croisent. Des réalités étanches coexistent en s'ignorant de plus en plus. La grand messe du 20h qui réunissait des millions de personnes est morte depuis bien longtemps, et finalement l'on peut se demander si le terme "débat public" est encore approprié, puisqu'il n'existe plus de lieu de débat physique ou virtuel qui fédère le plus grand nombre. Cela a incontestablement un impact sur la manière dont nous faisons société, et le fonctionnement de notre démocratie (c'est un sujet que je développe dans un essai à paraître en janvier sur la démocratie). 

Vincent Tournier : Sur ce point, il faut rester modeste et se ranger à l’évidence : la vie politique conduit inévitablement à ce genre de travers, à des excès en tout genre. La politique ne correspond pas à une séance de discussion apaisée telle qu’on peut la rencontrer à l’Académie française ; la politique est un combat où tous les coups sont permis. Chaque camp propose sa vision du monde et veut imposer sa vérité, ce qui génère une tendance mécanique à dramatiser ou à relativiser certains événements en jouant sur les mots. Ces jeux sur les mots sont rendus possibles par la plasticité du langage. Le terme « violence » est ainsi mal défini (où commence-t-elle ?), ce qui autorise à l’utiliser pour des situations très différentes. De même, certains vont parler de « massacre » à propos de la répression d’une manifestation, même en l’absence de morts ou même de blessés graves. Certains iront encore jusqu’à parler de « terrorisme » pour désigner des actes qui sont très loin du carnage commis au Bataclan en novembre 2015. Le mot « prise d’otages » est parfois utilisé lors des grèves de la SNCF, ce qui choque les gens qui ont été confrontés à d’authentiques prises d’otages. On a vu récemment Clémentine Autain et Tariq Ramadan dire que « la France avait perdu la tête » à propos de l’islam, formule pour le moins malencontreuse dans le contexte actuel, qui peut même être vue comme une façon de nier la réalité et de se rire des victimes. Les mots « ensauvagement » ou « barbarie » ont été avancés récemment pour décrire l’évolution des mœurs, mais ces mots sont récusés par ceux qui pensent que l’insécurité n’est qu’un sentiment et qu’on donne trop d’importance à de simples incivilités. Pourtant, la mort brutale de Samuel Paty a offert une triste illustration de ce qui ressemble fort à un acte de sauvagerie primaire.

Tout ceci nous rappelle que la régulation du langage est illusoire. A la limite, la seule régulation doit se faire par une confrontation avec le réel : c’est bien le réel qui devrait filtrer les mots, à garder ceux qui semblent les plus adaptés à la situation ou à écarter ceux qui paraissent excessifs ou insuffisants. Mais la politique se déjoue souvent du réel…

Ashique KhudaBukhsh, chercheur à la Carnegie Mellon University, suggère aux réseaux sociaux un système qui ferait émerger des commentaires qui évitent les termes litigieux et montre plutôt ceux qui représentent un terrain d'entente. Est-ce envisageable ?

Chloé Morin : Retrouver une grammaire commune est nécessaire. Mais cela ne peut être celle, proposée ici, du plus petit dénominateur commun. Je crois que le plus urgent ne se passe pas sur les réseaux. C'est de manière bien plus globale, en s'attaquant aux sujets de l'apprentissage de la langue, en re-créant des espaces où l'on croise l'altérité, où l'on débat, que l'on parviendra à résoudre le sujet. C'est une affaire de très long terme...

Vincent Tournier : Il faut d’abord reconnaître que le problème est bien réel. Loin d’avoir unifié l’humanité, les réseaux sociaux ont amplifié la segmentation des espaces de discussion, de sorte que les individus ont tendance à se refermer sur leur univers idéologique. Il y a donc un vrai défi aujourd’hui : comment parvenir à maintenir un dialogue par-delà les spécificités culturelles, sexuelles, ethniques ou religieuses. Mais la solution proposée ici semble pour le moins étrange, à tout le moins naïve, voire dangereuse. Est-ce une bonne idée de vouloir sélectionner les mots par les algorithmes ? C’est typiquement le genre de solutions qui émanent de milieux fascinés par la technique, qui sont persuadés que celle-ci peut tout résoudre. Mais les mots sont rarement la cause du problème : c’est plutôt la façon de les utiliser, le sens qu’on leur attribue, qui peut poser problème. Si on expurge le vocabulaire de tous les mots qui sont idéologiquement connotés, ou qui déplaisent à certains, non seulement on risque de créer un grand vide et de limiter drastiquement notre champ lexical, donc nos possibilités d’expression et de discussion, mais de plus on se condamne à faire une chasse permanente aux mots tabous parce que les gens vont forcément trouver des parades, contourner les interdits, attribuer des sens nouveaux à des mots anciens. En fait, on voit mal comment on peut faciliter la compréhension entre les hommes si on restreint leur possibilité de dialoguer. Cela fait penser à ce jeu de société dans lequel les participants doivent faire deviner des mots à leurs partenaires sans prononcer les mots en question. C’est un exercice très amusant, mais qui semble peu adapté à la politique.

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