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Bonnes feuilles

Hitler, seul et entier responsable de la défaite de l'Allemagne nazie ? Cette affirmation est un non-sens historique et voilà pourquoi

Les idées reçues sur la Seconde Guerre mondiale abondent. Mais desservant la cause de la connaissance, elles montrent surtout que la propagande de l’Axe comme celle des Alliés a durablement imprimé sa marque. Ce volume vise donc à rétablir quelques vérités. Extrait de "Les mythes de la Seconde Guerre mondiale", sous la direction de Jean Lopez et Olivier Wieviorka, aux éditions Tempus Perrin (2/2).

Olivier Wieviorka

Olivier Wieviorka

Historien, professeur à l’Ecole normale supérieure de Cachan, Olivier Wieviorka est un spécialiste reconnu de la Résistance et de la Seconde Guerre mondiale, auxquelles il a consacré plusieurs livres, dont une Histoire du Débarquement en Normandie qui fait autorité et une Histoire de la résistanceacclamée par la critique, primée par l’Académie française et plébiscitée par le public. Il a également codirigé, avec Jean Lopez, le second volume des Mythes de la Seconde Guerre mondiale.

Voir la bio »Jean Lopez

Jean Lopez

Jean Lopez, directeur de la rédaction de Guerres et Histoire, s’est signalé par une série d’ouvrages revisitant le front germano-soviétique dont, avec Lasha Otkhmezuri, une biographie de Joukov unanimement saluée. Il a en outre codirigé, avec Olivier Wieviorka, le second volume des Mythes de la Seconde Guerre mondiale.

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Par Benoist Bihan

Il s’agit sans doute de l’un des mythes les plus tenaces de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale : Adolf Hitler serait le seul responsable de la défaite de l’Allemagne qui, sans lui ou s’il avait accepté de ne pas se mêler directement de la conduite de la guerre, aurait pu l’emporter sur les puissances alliées. Disons-le d’emblée, cette thèse ne tient pas. Non qu’Hitler ne porte pas une responsabilité écrasante non seulement, bien sûr, dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en Europe, dont on peut soutenir qu’elle n’aurait pas eu lieu sans lui, mais aussi dans la défaite finale et la chute du IIIe  Reich. Rejeter sur Hitler le poids de la défaite de l’Allemagne nazie n’en demeure pas moins un non-sens historique.

Affirmer qu’Hitler est le seul responsable de la défaite allemande suppose en effet d’accepter comme vraies ces quatre propositions  : un, il est possible d’envisager une autre conduite de la guerre par l’Allemagne que celle choisie par Hitler ; deux, il n’existe aucun facteur interne à la défaite allemande qui ne soit pas imputable à Hitler et à son action ; trois, la défaite de l’Allemagne doit tout aux actions du camp allemand, et rien à celles des Alliés ; quatre, l’Allemagne aurait pu gagner la Seconde Guerre mondiale. Or, aucune de ces propositions ne résiste à l’analyse.

L’Allemagne en guerre ne peut s’envisager sans Hitler

Défendre la première suppose en effet que la conduite par l’Allemagne de la Seconde Guerre mondiale puisse être séparée des desseins du Führer. Son action serait alors venue perturber la « bonne » conduite stratégique de la guerre. Or, tel n’est pas le cas. A la fin de l’année 1938, après avoir emporté une série de paris politiques et stratégiques, tant à l’intérieur de l’Allemagne qu’à l’extérieur, Hitler émerge comme le seul maître du IIIe  Reich. Le pouvoir au sein du régime s’y organise en effet comme un enchevêtrement de réseaux de pouvoirs qui, tous, remontent au seul Hitler. Le chancelier et chef du parti nazi est également juge suprême et Führer und Oberster Befehlshaber der Wehrmacht –  « guide et commandant en chef des forces armées ». Toutes les instances impliquées dans la coordination et l’exécution de l’effort de guerre – militaire, économique, idéologique – lui sont directement soumises. De cette position dominante, Hitler va s’employer à guider son pays dans le « combat pour la survie » qu’il entend livrer pour mener l’Allemagne nazie à la domination mondiale, avec pour seules issues possibles la victoire ou la destruction. Pour cela, il entend en particulier, par la conquête territoriale et le génocide des populations occupant les zones conquises, doter la « race des seigneurs » allemande d’un « espace vital », un Lebensraum, d’où le Reich pourrait non seulement prospérer, mais devenir la superpuissance dominante de l’Eurasie et, partant, du monde.

C’est ce projet idéologique qui tient lieu de but de guerre au IIIe   Reich, et qui façonne l’ensemble de la stratégie allemande, une entreprise favorisée par la concentration des pouvoirs opérée par Hitler en 1938. Il n’existe pas d’autre projet politique ni d’alternative stratégique jusqu’en 1945. Plus encore, les hommes qui servent le régime nazi, militaires ou civils, acceptent implicitement de mettre en œuvre ce projet. C’est particulièrement le cas pour les officiers à partir de 1934, lorsque –  à l’initiative des généraux Werner von Blomberg, ministre de la Défense, et Walter von Reichenau, chef du bureau ministériel du ministère de la Défense (Chef des Ministeramtes im Reichswehrministerium)  – ceux-ci doivent prêter serment d’allégeance à la personne d’Hitler. Affirmer qu’Hitler serait venu perturber un effort de guerre rationnel, dont l’objectif n’aurait été que la défaite militaire des différents adversaires de l’Allemagne, n’a donc aucun sens.

Dès lors, dans quelle mesure Hitler a-t-il entravé ses propres projets « stratégiques » ? La réponse est : très peu. En traçant la guerre à grands traits, le Führer a au contraire poursuivi avec constance ses objectifs jusqu’à la défaite de Stalingrad, en 1943. Jusqu’en juin 1941, il s’efforce avec un relatif succès d’expédier ses victoires à l’ouest pour créer les conditions de son grand projet  : l’invasion de l’URSS. Il est dans ce cadre difficile de ne pas juger favorablement son choix de soutenir le projet de plan d’attaque contre la France et le Benelux élaboré par le futur maréchal Erich von Manstein, contre l’avis d’une large part de l’establishment militaire allemand . L’on peut de même affirmer que ses efforts diplomatiques pour obtenir une paix séparée avec le Royaume-Uni, puis sa tentative d’exercer sur Londres une coercition militaire – en combinant la mise hors de combat de ses forces aériennes à la menace d’un débarquement  – pour obtenir ce même résultat, même si elle n’a pas été couronnée de succès, est stratégiquement justifiée. De même, l’échec de cette stratégie explique la décision de développer une stratégie « indirecte » en Méditerranée aux côtés des Italiens, avec lesquels l’alliance cesse alors d’être défensive – Rome sécurisant le flanc sud de l’Allemagne – pour devenir offensive, toujours pour faire plier où à défaut rendre inoffensif le Royaume-Uni. La décision d’envahir malgré tout l’URSS se justifie elle aussi, encore une fois en prenant pour base de l’élaboration de la stratégie allemande le projet idéologique nazi.

La conduite par Hitler de la guerre en URSS est, de même, relativement cohérente jusqu’à Stalingrad. Ainsi sa décision, le 18  décembre 1941, d’interdire « de plus larges mouvements de retraite » et de « contraindre la troupe à une résistance fanatique sur ses positions, sans considération pour les percées ennemies sur les arrières ou les flancs » face à la contre-offensive soviétique lancée devant Moscou, a-t-elle été efficace. Les môles défensifs fixes formés par les unités allemandes ont en effet joué le rôle de « brise-lames » contre les pointes offensives de l’Armée rouge, préservant la cohérence du secteur central du front allemand. On voit en effet mal comment une défense mobile aurait pu être entreprise par une Ostheer à bout de forces, largement privée de blindés – en panne ou endommagés – et d’effets hivernaux. Ce Haltbefehl (littéralement « ordre d’arrêt ») ne peut en tout état de cause être porté au passif d’Hitler, pas davantage d’ailleurs que l’arrêt des pointes allemandes devant Dunkerque un an et demi auparavant : ce premier Haltbefehl, on le sait aujourd’hui, n’est pas venu du Führer, mais du chef du groupe d’armées A, von Rundstedt –  qui s’en défaussera après guerre sur Hitler –, et du patron de sa 4e  armée, von Kluge, et redevient dans tous les cas cohérent si on l’intègre dans la volonté d’Hitler de ménager les Britanniques. Sa principale faute jusqu’à Stalingrad, sa valse-hésitation entre Leningrad, Moscou et l’Ukraine à l’été 1941, si elle n’est certes pas sans conséquences, ne coûte pas la guerre à l’Allemagne : elle résulte en réalité de la reconnaissance par Hitler que la guerre à l’est ne sera pas réglée en une seule campagne.

Certes, sa conduite stratégique et opérationnelle à partir de l’automne 1942 peut conduire à affirmer que le Führer perd bel et bien la guerre entre septembre et novembre 1942. Mais il est en réalité plus juste d’affirmer que la Wehrmacht ne peut l’emporter et que l’Armée rouge ne la laisse au demeurant pas faire – un point sur lequel nous reviendrons.

Extrait de "Les mythes de la Seconde Guerre mondiale", sous la direction de Jean Lopez et Olivier Wieviorka

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