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Bonnes feuilles

Mais au fait, quel type d’homme le football promeut-il ?

De plus en plus de football. De plus en plus, jusqu'à la nausée. De plus en plus, comme à l'infini : notre temps disponible, notre temps hors travail, hors obligation sociale, saturé, occupé par le spectacle du football. Est-il une évasion, cependant, ce spectacle ? Une escapade, comme l'est le théâtre classique ou l'opéra ? Extrait de "Peut-on encore aimer le football ?" de Robert Redeker (2/2).

Robert Redeker

Robert Redeker

Robert Redeker est né le 27 mai 1954 à Lescure dans l'Ariège. Agrégé de philosophie, il est l'auteur de nombreux livres et collabore à diverses revues et journaux. Il a notamment publié Le Progrès ou l'opium de l'histoire (2004), Egobody : La fabrique de l'homme nouveau (2010), L'emprise sportive (2012), Bienheureuse vieillesse en 2015.

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L’anthropologie est à la fois un discours sur l’homme et un programme pour celui-ci. Toute anthropologie énonce, plus ou moins explicitement, et parfois même sous le couvert de la science, ce qu’à son sentiment l’homme doit être. Au juste, toute anthropologie est prescriptive : elle est un miroir qui donne des ordres. Les hommes s’y regardent, s’y mirent, car ils y sont décrits; parallèlement, l’image d’eux-mêmes qu’ils y découvrent leur révèle des horizons, des impératifs, des devoirs, parfois un devoir-être, leur dicte leur conduite. Même quand elle revêt le masque de l’objectivité académique, l’anthropologie ne peut s’empêcher de virer en catéchisme, de fustiger ce que nous sommes et en retour donner des leçons de morale politique. Quel rapport, dira-t-on avec le football? Fable du monde, récit en images qui exprime le monde et les hommes, le football est bien autre chose qu’un anodin spectacle. Il est un manuel d’anthropologie. Il est un programme anthropologique. Il est, chez les hommes, l’une des sources de l’imitation.

Or, que nous exhibe-t-il en exemple? Que nous offre-t-il à imiter? L’altruisme? La générosité? La courtoisie? Le « après-vous, Monsieur »? La fidélité à la parole donnée? Ludwig Wittgenstein renonça à l’immense fortune que lui légua, à sa mort, son père, Karl Wittgenstein, préférant à l’existence dorée dans le palais viscontien de la famille, une vie de salarié pauvre s’adonnant à la philosophie. Plus loin dans le temps, au quatrième siècle, Paulin de Nole, d’illustre famille aquitaine, ancien gouverneur de province, « acquiert la plus riche des saintetés en se faisant pauvre volontairement1 ». Le football offre-t-il des personnalités et des exemples à la haute mesure de ces abandons de fortune? À la mesure de cette grandeur? Des exemples qui poussent à se dépasser, à s’élever au-dessus du niveau ordinaire de l’humanité, comme firent Wittgenstein et Paulin de Nole? Reconnaissons qu’à travers ces mots – altruisme, générosité, courtoisie, renoncement – luisent l’éclat des vertus et des valeurs qui arrachent l’être humain à sa médiocrité.

Quand nous consultons dans la presse des nouvelles des joueurs de football, de leur personnalité et de la gestion de leurs intérêts extérieurement au temps de jeu, nous sommes saisis par la banalité et la médiocrité de leur état d’esprit, de leurs envies, de leurs conduites. D’un côté, ils soulèvent en nous des rêves, de l’enthousiasme, dans leurs grands jours; de l’autre côté, à l’exception de cas aussi isolés que beaux, tel Vikash Dhorasoo, le rêve se brise dès que leur personnalité extra-sportive apparaît sur les écrans et dans les magazines.

Tout se passe comme si, au lieu de tirer l’être humain vers le haut, de le propulser au-dessus de lui-même, comme il arrive avec les saints et les héros, l’exemple des stars du football le rabaissait, l’enfonçait, omettait de lui déplier les ailes. Gilles Andrieu oppose le vrai sportif, en recherche de liberté, en quête d’initiation, à « ces faux héros bourrés d’hormones, ces champions génétiquement modifiés comme des céréales ». Le football incite ses supporters et consommateurs à se vautrer dans le pauvre univers du « dernier homme » nietzschéen.

Qu’observons-nous en effet? D’abord et avant toute chose, la cupidité, l’attachement maladif et obsessionnel à l’argent. Nos temps faussent tout : il leur arrive d’ériger la cupidité, l’attirance pour l’argent, en valeur. Le président de la République française lui-même, alors qu’il n’était que ministre de l’économie, n’a pas senti le rouge de la honte colorer ses joues lorsqu’il s’est risqué à déclarer, en janvier 2015 : « il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires ». Les stars du football, souvent, le sont. Dans son esprit, cela signifiait : ces Français milliardaires seront les têtes de cordée. Pareille saillie propose un bien misérable idéal à la jeunesse. Le plus bas que de toute mémoire on ait vu. On assassine la jeunesse quand on la pousse à tendre vers l’avoir, quand on lui laisse croire que dans l’avoir et le « m’as-tu-vu » gisent l’accomplissement humain, alors que de par sa nature généreuse elle tend plutôt vers l’être. Vers l’effusion. Les joueurs de football d’ailleurs fournissent une figure un peu plus subtile que les milliardaires virtuels du président Macron : tandis que la part officielle de leur personnalité ne cesse de faire grand tapage de l’avoir, leur part joueuse, sur le terrain, leur part encore enfantine, cherche quelque chose de gratuit, le bonheur dans le jeu.

Mais, devenir milliardaire, est-ce une ambition pour la jeunesse? Ne peut-on accuser, en pareil cas, notre président de la République et tous ceux qui exemplarisent la réussite financière, en particulier celle des footballeurs, qui insistent sur les revenus de ces joueurs, du crime dont la démocratie athénienne accusa Socrate : corrompre la jeunesse? Car lui donner de pareilles raisons – fausses raisons, à vrai dire – de vivre, n’est-ce pas la corrompre? N’est-ce pas l’empêcher de découvrir son âme, la forcer à refouler dès l’aube de la vie l’Antigone qu’elle porte en elle? L’Antigone qui la suit partout, telle son ange gardien. L’Antigone gardienne des cœurs purs, personnification théâtrale de la jeunesse. Le parcours pour devenir milliardaire ne s’accommode pas aux vertus que, depuis toujours, la civilisation souhaite transmettre à sa descendance. Éduquer, ce n’est pas éduquer à devenir le meilleur, c’est éduquer à devenir meilleur humainement. Un homme meilleur. Plus noble, plus courageux, plus généreux, plus désintéressé. Plus gratuit. Bref, un meilleur homme. Bref une femme meilleure. Éduquer n’est pas lancer la jeunesse dans la compétition financière. Il est probable que devenir meilleur – un idéal qui touche à des formes de sagesse – passe par un refus de la réussite et de l’enrichissement à tout prix. De la réussite et de l’enrichissement excessifs. De la réussite et de l’enrichissement qui écussonnent la saga des joueurs de football. Par ailleurs, ambitionner de devenir milliardaire contraint d’entretenir et d’attiser en soi de multiples passions dangereuses pour la bonne santé de l’âme. Être milliardaire ne peut passer pour un idéal – bien au contraire; pas plus que ne peut passer pour un idéal la jouissance des avantages, en vérité des obstacles au bonheur de l’âme, du statut de star du football.

Extrait de "Peut-on encore aimer le football ?" de Robert Redeker 

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