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Des migrants syriens en Grèce.
Des migrants syriens en Grèce.
©Reuters

Pendant ce temps-là...

Explosion du nombre de migrants en Grèce au mois de juillet : comment le déni européen a rendu la situation incontrôlable

Un "chaos total". C'est ainsi que l'HCR, l'agence des Nations unies en charge des réfugiés, qualifie la situation en Grèce. Au mois de juillet, près de 50 000 immigrants en provenance d’Afghanistan et de Syrie ont été recensés, soit davantage que pour l'année 2014, durant laquelle le nombre de réfugiés battait déjà des records.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : 49 550 immigrants sont arrivés sur les côtes grecques au mois de juillet, a indiqué Frontex récemment, soit plus que sur l'ensemble de l'année 2014 (41 700). L'agence chargée de la surveillance des frontières européennes précise que neuf sur dix proviennent de Syrie et d'Afghanistan. Quelles raisons géopolitiques propres à ces deux pays permettent d'expliquer cette subite augmentation ? En quoi les contextes sur place sont-ils encore plus favorables aux départs ? 

Alain Rodier : Ces migrants proviennent essentiellement de Turquie. Ce pays a toujours été le lieu de passage pour les flux migratoires en raison de sa position géographique privilégiée, d’une grande porosité des frontières et du fait qu’il n’y a pas besoin de visa pour les personnes provenant des pays arabes et d’Iran. La Turquie constitue donc un point de passage obligé pour nombre de clandestins de la zone.

Le problème s’est considérablement accentué avec le début de la guerre civile en Syrie en 2011. Les autorités estiment qu’il y a aujourd’hui sur le sol turc plus d’un million de Syriens (dont la moitié d’enfants) dont 217 000 sont accueillis dans 22 camps de réfugiés. Les autres sont dans la nature. Viennent s’ajouter environ 900 000 âmes avec, en ordre d’importance, des Afghans, des Iraniens, des Irakiens et même des Somaliens.

Le crime organisé turc joue également un rôle important. En effet, les maffyas turco-kurdes, qui sont parmi les plus puissantes d’Europe, font feu de tout bois et les migrants constituent une "marchandise" comme une autre, en particulier comme la drogue qui emprunte la "route des Balkans", fief de ces mêmes organisations criminelles transnationales (OCT). En effet, les bénéfices sont élevés. Le passage vers les côtes grecques coûte de 1000 à 5000 euros, voire 10 000 pour les plus fortunés (des hors-bord et des jet ski sont alors employés car la traversée est plus sûre). Cependant, il y aurait une "nouveauté" : des gangs composés de Syriens "profiteurs de guerre" viendraient désormais faire de la concurrence à leurs homologues turcs. Des violences pour la conquête des marchés auraient d’ailleurs lieu dans le milieu.

L’augmentation des flux s’explique pour les Syriens par le fait que la situation est devenue catastrophique pour les populations civiles situées au nord du pays. Comme si la guerre ne suffisait pas, la sécheresse de cet été et la disette poussent ces populations à fuir. Les minorités religieuses, chrétiennes en particulier, semblent avoir perdu tout espoir de pouvoir continuer à survivre dans ces régions où leur existence même est menacée.

L’exil des Afghans, qui est continu depuis des années, s’intensifie avec la perspective de l’assaut que vont mener les taliban sur Kaboul et toute une partie du pays dès que le dernier militaire otanien aura quitté le pays. Si certains semblent croire le contraire, les populations locales ne se font guère d’illusions.

49 550, c'est 20 000 arrivées de plus que pour le mois de juin. Doit-on s'attendre à ce que cette augmentation continue et s'inscrive dans la durée, ou a-t-on des raisons de penser qu'il s'agit d'un pic ?

Alain Rodier : En matière de malheur, le fond n’est jamais atteint. Cependant, après une période que je qualifierai pudiquement de "laxiste", il semble que les autorités turques (qui, je le rappelle, doivent déjà gérer presque deux millions de réfugiés) ont décidé de fermer la frontière syrienne. Elles vont établir, que cela plaise ou non, une "zone tampon" dans le nord-ouest de la Syrie (100 km/40km) où elles établiront des camps de réfugiés qui tenteront d’absorber l’exode autant que faire se peut. La gestion et les financements de ces camps (qui complèteront ceux qui existent déjà en Turquie, en Jordanie et au Liban) sont des réalités auxquelles la communauté internationale doit se préparer.

En ce qui concerne les Afghans, il suffit de regarder une carte pour constater que le plus court chemin pour venir en Europe passe par l’Iran -qui jusqu’à ce jour, ne faisait pas trop d’efforts pour les bloquer-. Les accords qui viennent d’être conclus sur le nucléaire et la réouverture des relations diplomatiques qui en découlent vont peut-être permettre de réexaminer la situation dans le domaine des migrations clandestines.

Il n’empêche que ces mouvements de populations sont dus à la situation de détresse dans laquelle elles se trouvent et par le fait que l’Europe représente, pour elles, un El Dorado attractif même s’il est illusoire.

Le Haut-Commissariat de l'Onu pour les réfugiés déplore un "chaos total" dans les îles où se concentrent ces arrivées. Comment l'Europe a-t-elle anticipé cette situation de crise dans la crise des migrants ? Le pouvait-elle, ou a-t-elle simplement fermé les yeux ?

Christophe Bouillaud : La gestion au jour le jour des migrations reste la prérogative des Etats Membres, même si en principe la politique migratoire s’est trouvée de plus en plus communautarisée au fil des traités successifs. Dans le cas présent, cela serait donc en principe à la Grèce de s’organiser pour que l’accueil de ces migrants se fasse dans les meilleures conditions possibles. Or, comme tout le monde le sait, l’Etat grec est lui-même soumis depuis 2010 à d’énormes pressions européennes pour réduire son budget de fonctionnement. Le gouvernement précédent à celui d’A. Tsipras menait en plus clairement une politique de dissuasion de la migration sur le sol grec en accentuant à dessein les dysfonctionnements - pour rester poli - dans ce secteur,  voire en laissant le champ libre aux actions violentes des militants d’Aube dorée.

Il n’est guère étonnant dans ces conditions que la Grèce soit dépassée par le mouvement migratoire en cours. Pour qu’elle ne le soit pas, il faudrait que la Grèce dispose de plus de moyens, l’Union européenne lui a attribué des sommes à cet effet, mais, en même temps, toutes les réformes et coupes budgétaires promues par l’Union européenne en Grèce depuis 2010 ont rendu l’Etat grec encore plus inefficace qu’auparavant. Les îles grecques qui reçoivent les migrants sur leur sol constituent par ailleurs la périphérie du pays, et ne sont pas du tout préparées à un tel événement. Sur un plan plus général, les différents Etats de l’Union européenne ne veulent pas admettre l’ampleur et la gravité de la crise en cours au Moyen-Orient. Les pays voisins de la Syrie (Liban, Jordanie, et Turquie) accueillent déjà des centaines de milliers de réfugiés. Comme la guerre civile, ou plutôt les guerres civiles, en Syrie ne semblent pas vraiment près de se terminer,  il est pour le moins logique que des dizaines de milliers de Syriens cherchent à trouver refuge dans une zone de paix, l’Union européenne.

En regardant simplement une carte, cet exode était amplement prévisible, il est même étonnant qu’il n’arrive que maintenant à prendre de vastes proportions, et l’Union européenne aurait pu prendre depuis 2011 des dispositions pour s’y préparer. Or il se trouve que beaucoup de gouvernements européens sont sous pression de leurs extrêmes droites ou de leurs populistes ou sont eux-mêmes aux mains de leaders populistes comme en Hongrie, il est donc du coup hors de question d’aborder sous l’angle humanitaire, et surtout rationnel, la crise syrienne. Viktor Orban, Premier Ministre de la Hongrie, n’a-t-il pas déclaré récemment que, parmi les migrants, se cachaient de nombreux terroristes islamistes cherchant à s’infiltrer en Europe ? C’est tout de même une déclaration qui atteint le comble de l’absurde : en effet, les migrants sont justement ceux qui fuient le règne de l’Etat islamique (EI) ou le régime de Bachar al-Assad. Les vrais partisans de l’EI eux restent sur place ! Un pays comme la Jordanie a bien compris lui que ceux qui se réfugient sur son sol sont justement les Syriens qui ne sont, ni pour Assad, ni pour l’EI.

Face à une telle hypothèque populiste qui brouille tout, les gouvernants européens préfèrent réagir au coup par coup, et n’osent pas avoir une politique cohérente d’accueil de ces réfugiés. Il est tout de même frappant de constater qu’il n’y a pas jusqu’ici un dirigeant européen qui ose déclarer publiquement que les réfugiés, syriens en particulier, ont toutes les raisons de fuir et qu’ils partagent nos valeurs – démocratiques, humanistes – puisqu’ils ne sont ni pour Assad ni pour EI, et puisqu’ils veulent se réfugier en Europe. En effet, comme l’a montré la sociologie des migrations, les migrants ne choisissent pas de plus leur destination par hasard, ils se dirigent vers les pays dont ils croient partager le plus de valeurs. Un djihadiste convaincu ne va pas se "réfugier" en Europe ! Et surtout pas avec sa famille en plus… De même, jadis, après 1939, les "républicains espagnols" une fois défaits se réfugièrent sur le sol de la France républicaine ou au Mexique révolutionnaire, et pas en Italie fasciste ou en Allemagne nazie… Le plus irrationnel dans cette histoire, c’est qu’en plus l’Europe aurait besoin d’immigrants pour compenser son déclin démographique : pourquoi ne pas voir dans ces réfugiés une opportunité pour l’Europe plutôt qu’une calamité ? Il est vrai que ce genre de discours positif sur les migrants n’a presque jamais été tenu dans l’histoire européenne récente – même les "Pieds-Noirs" réfugiés d’Algérie ont été critiqués par certains politiciens français en 1962…  

Alexis Tsipras a déclaré avoir " des problèmes significatifs pour faire face [à la crise], et c'est pourquoi nous avons demandé de l'aide à l'UE". Quelles solutions s'offrent aujourd'hui à l'Europe ?

Christophe Bouillaud : La première étape serait déjà que l’Union européenne admette vraiment la gravité de la crise des réfugiés syriens – et pas seulement elle d’ailleurs : la situation en Libye n’est guère plus encourageante. Ensuite, il faut choisir : soit l’Union européenne se décide à ouvrir des camps de réfugiés sur son propre territoire, comme il en existe en Jordanie ou au Kenya, avec l’aide du  Haut-Commissariat de l'Onu pour les réfugiés - avec l’idée de fixer les réfugiés dans ces camps et de préparer leur retour, cette démarche supposerait d’admettre clairement le désastre en cours à nos portes ; soit elle continue son travail habituel d’accueil des réfugiés dans les pays membres dans de petites structures largement insérées dans les villes, structures favorables à l’intégration dans la société d’accueil, mais, dans ce cas, bien plus humain que la première option, il faut commencer à mettre  vraiment plus d’argent, et il faut que plus de pays participent à ce processus très décentralisé par définition.

L’Allemagne, qui possède depuis les années 1990, une grande expérience dans ce domaine suite aux guerres d’ex-Yougoslavie ne peut pas tout faire seule – il existe d’ailleurs une exaspération montante en Allemagne à ce sujet. Les pays de l’Union européenne veulent sans doute éviter la première option, qui officialiserait la crise aux yeux mêmes des populations européennes et qui tendrait à mettre l’Europe en état d’urgence comme le Liban ou la Jordanie, mais n’ont pas la volonté de mettre l’argent nécessaire pour faire fonctionner les mécanismes habituels d’accueil sur une dimension décuplée. Plus généralement, l’Union européenne aux 500 millions d’habitants ne manque pas tant de moyens, que d’une stratégie cohérente d’accueil des réfugiés et plus généralement des migrants. Ce n’est pas techniquement hors de portée, par contre le discours politique reste totalement contre-productif sur ce point. 

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