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©JOSHUA ROBERTS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

A l’insu de son plein gré ou non

Donald Trump a un bilan majeur en matière de politique étrangère et voilà pourquoi

Le style du président américain, ses emportements, son penchant pour les dictateurs ou sa tendance à s’aliéner les alliés naturels de l’Amerique ne doivent pas masquer une chose : il a mis en pleine lumière l’échec cuisant - et accumulé depuis des décennies - de la politique de superpuissance des Etats-Unis.

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est maître de conférences à l’Université catholique de Lille, et directeur de recherche à l’IRIS, où il est en charge du programme Asie-Pacifique. Il dirige la collection Asia Focus à l’IRIS, et a publié de nombreux ouvrages, dont L’énigme nord-coréenne, aux Presses universitaires de Louvain, 2015.

Voir la bio »Gérald Olivier

Gérald Olivier

Gérald Olivier est journaliste et  partage sa vie entre la France et les États-Unis. Titulaire d’un Master of Arts en Histoire américaine de l’Université de Californie, il a été le correspondant du groupe Valmonde sur la côte ouest dans les années 1990, avant de rentrer en France pour  occuper le poste de rédacteur en chef au  mensuel Le Spectacle du Monde.  Aujourd’hui il est consultant en communications et médias et se consacre à son blog « France-Amérique ».

Il est aussi chercheur associé à  l'IPSE, Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Il est l'auteur de Mitt Romney ou le renouveau du mythe américain, paru chez Picollec on Octobre 2012.

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Atlantico : En quoi Donald Trump a-t-il, de son plein gré ou non, mis en lumière les échecs de la politique étrangère américaine ?

Barthélémy Courmont : Il faut savoir, dans le cas de Donald Trump, dépasser l’image que renvoie le président américain, notamment en matière de politique étrangère. A plusieurs reprises, le locataire de la Maison Blanche a identifié des échecs de la politique étrangère américaine, fustigeant (très tôt) la guerre en Irak, critiquant le partage du fardeau au sein de l’OTAN ou déplorant une politique asiatique mal définie et aux bénéfices incertains, pour ne citer que quelques exemples. On peut également mentionner le refus du dialogue avec Pyongyang, qu’il a choisi de reprendre, jusqu’à rencontrer à trois reprises Kim Jong-un. Aucun président avant Trump n’avait osé franchir ce pas. Avec un ton qui le caractérise et un style souvent brutal, Trump a régulièrement dressé des diagnostics justes sur les difficultés de la politique étrangère américaine, confrontée à une perte d’influence et souvent déconnectée entre les intentions et les effets. Il a porté l’attention sur un leadership en crise, là où ses prédécesseurs ont entretenu le mythe d’un hégémon bienveillant. Cela ne signifie cependant pas qu’il a trouvé les bons remèdes.

Gérald Olivier : Le souci principal de Donald Trump, depuis qu’il a été élu président, a été d'en finir avec les guerres lointaines et sans fin des Etats-Unis. Elles coûtent cher, en dollars et en vies humaines, et leurs bénéfices sont contestables. Elles ont souvent des objectifs imprécis et évolutifs. Comme ce fut le cas en Irak. Il s’agissait d’abord de chasser Saddam Hussein, puis d’installer la démocratie, puis d’éliminer le terrorisme, ensuite d’annihiler daesh, etc. Trump estime que de tels engagements sont des bourbiers inutiles et que l’argent de ces conflits serait plus utile s’il était investi dans les infrastructures, l’éducation ou l’économie américaine.

En revanche, il est rentré en contradiction avec le paradigme du Pentagone qui dit que la présence américaine sur les théâtres étrangers est essentielle à la sécurité des Etats-Unis. Le pays compte 800 bases militaires à l'extérieur de ses frontières. Dans la vision américaine du monde, la sécurité intérieure des Etats-Unis commence largement au-delà des frontières. Les précédents présidents ont accepté ce sacrifice. Trump estimait que cette vision-là n'était plus justifiée aujourd'hui, d’où sa volonté de sortir d’Irak, de Syrie, d'Afghanistan…

Par ailleurs de son point de vue, les Etats-Unis sont un pays extrêmement généreux qui ne rencontre qu’ingratitude dans le monde, souvent de la part même de peuples et de gouvernements qu’ils ont contribué à sauver. Pour lui, tout comme pour un vaste segment de l’électorat républicain, le pays n'est pas récompensé pour les sacrifices qu'il consent. Trump conçoit toujours l’Amérique comme le leader du monde libre, et il s’attend à ce que ce leader soit respecté et remercié par ses alliés, et craint par ses ennemis. Il a constaté que ce n'était pas toujours le cas. L’Allemagne, par exemple, critique régulièrement la politique étrangère américaine, alors qu’elle dépend de la protection américaine pour sa sécurité.

Il a donc voulu rétablir une forme d'équilibre et d’équité dans la coopération internationale en matière de sécurité. C'est ce qu'il a fait avec l'OTAN en demandant aux Etats membres de respecter leurs engagement et donc de consacrer 2% de leur budget à la défense. Sa menace de ne pas défendre les pays qui ne seraient pas à jour de leurs cotisations à l’Otan, a rencontré un succès inimaginable ! Littéralement du jour au lendemain les caisses de l’Otan se sont remplies et l’organisation n’a jamais été aussi solide. Jusqu’à Trump personne n’avait osé dire les choses avec une telle brutalité, mais cela a été d’une redoutable efficacité. Certes c’était peu diplomatique et insultant pour ces pays d’être ainsi rappelés à l’ordre, mais leur attitude antérieure profitait de la faiblesse et de la générosité américaine et d’une certaine façon l’Amérique n’était pas respectée. C’est ce que Trump reprochait à Obama. A savoir d’avoir fait la même remarque auprès des alliés, de s’être plaint qu’ils trainaient les pieds pour payer, mais que son discours était resté sans conséquence. Alors qu’avec lui, les alliés sont passés à la caisse immédiatement. Sur ce point il a réussi là où ses prédécesseurs avaient échoué depuis trente ans.

Par le passé, les Etats-Unis ont-ils par exemple été trop naïfs avec la Chine ?

Barthélémy Courmont : Oui et non. Oui parce que personne n’avait prédit à Washington une montée en puissance aussi rapide de la Chine - de nombreux experts américains refusent d’ailleurs encore de nos jours d’y croire, par méconnaissance de ce pays, et prophétisent soit un effondrement du régime chinois, soit une crise économique... Non parce que la Chine ne s’est pas hissée à son niveau de manière accidentelle, mais au terme d’un processus étalé sur des années. Depuis près de vingt ans, les analystes sérieux sur la Chine savent que ce pays rattrapera puis dépassera les Etats-Unis, ce n’est pas arrivé du jour au lendemain. Les dirigeants américains le savent très bien. Depuis la fin des années 1990, la question de l’émergence de la Chine est l’objet d’un nombre incalculable d’études dans les think tanks, et à été soulevée à de multiples reprises dans des débats politiques, notamment pendant les campagnes présidentielles. L’obsession chinoise de Washington ne date pas d’hier.
Oui parce qu’à force de se focaliser sur la nature du régime chinois, les dirigeants américains ont négligé la capacité du Parti communiste chinois à être le champion de l’économie de marché. Non parce que les Etats-Unis ont accompagné l’insertion de la Chine dans la mondialisation, notamment en poussant dans les années 1990 à l’entrée de Pékin dans l’OMC, concrétisée en 2001.

Gérald Olivier : Ce n'est pas seulement les Etats-Unis. C’est l’ensemble du bloc occidental, pendant près de vingt ans. Aux Etats-Unis, Clinton, puis Bush et Obama, ont appliqué la même politique : penser que si l’on incluait la Chine dans l'OMC, que si l'on faisait de ce régime communiste un participant à part entière dans la globalisation, on allait parvenir à ouvrir le régime, à desserrer son étau idéologique, à affaiblir la structure communiste et faire de la Chine une nation "ordinaire". C'est exactement l'inverse qui s'est produit. Le renforcement du pouvoir du parti communiste et de Xi Jinping s'est fait en dépit de l'ouverture économique. Mais les dirigeants occidentaux ont été très lents à reconnaître leur échec. D’une certaine façon, Donald Trump a été le catalyseur d’une prise de conscience internationale vis-à-vis de la Chine. Plus on laissait la Chine devenir puissante, moins elle cherchait à s'intégrer dans un ordre international et plus elle cherchait à consolider son emprise sur ses propres sphères d'influence, en vassalisant ses voisins et partenaire en conservant une attitude défiance vis-à-vis du monde occidental. Donald Trump a été le premier à mettre cette attitude en lumière, une attitude qui s’est vérifiée avec la pandémie de coronavirus et une absence totale de transparence et de compassion de la part de la Chine. Jusqu’à présent la Chine n’a pas reconnu sa culpabilité pourtant incontestable dans cette crise. Qu’on le veuille ou non ce virus est parti d’une province chinoise, Wuhan et ce sont les autorités chinoises qui par leurs décisions du mois de janvier ont permi sa propagation à travers le monde…

Qu’en est-il de l’éternelle rivalité Chine-Etats-Unis ?

Gérald Olivier : Je ne doute pas que si Donald Trump est réélu, à l’instant où un vaccin deviendra accessible, ou bien quand il apparaîtra que le virus aura été vaincu, à cet instant là l’Amérique demandera des réparations à la Chine. La Chine reste une puissance montante. Les Etats-Unis, sous Donald Trump ne donnent aucun signe d’une résignation au déclin (à l’inverse de ce qui se passait sous Obama) La rivalité Chine-Etats-Unis sera le gros affrontement géostratégique du 21e siècle.

Par contre la rivalité Est-Ouest, celle entre la Russie et les Etats-Unis pourrait s’estomper. Donald Trump avait essayé durant sa première campagne électorale de laisser entendre que Washington et Moscou auraient des avantages communs à plus de coopération parce qu’ils ont un grand ennemi commun – le terrorisme islamique. Mais ce message s’est heurté aux positions profondément ancrées dans les cerveaux du Pentagone et du Département d’Etat que la Russie et Poutine sont toujours des « communistes » dans l’âme et qu’on ne peut coopérer avec eux. La fausse affaire d’une collusion entre Trump et la Russie, et la vraie affaire d’une interférence russe dans la campagne d’Hillary Clinton n’ont pas facilité les choses … Néanmoins un argument peut être exprimé sur la légitimité d’une grande alliance du Nord, de San Francisco à Vladivostok contre la montée du terrorisme et de l’intégrisme islamiques qui menacent toutes les sociétés occidentales parce que toutes abritent désormais des minorités musulmanes du fait de l’immigration. Néanmoins comme on le voit, avec le dossier Turc, et l’attitude d’Erdogan en Libye, en Arménie ou face à la Grèce, cette unité occidentale tarde à se forger…

Quels présidences ont-été particulièrement problématiques ?

Barthélémy Courmont : Toutes depuis la fin de la Guerre froide, chacune à sa manière. L’administration Clinton s’est montrée naïve sur la capacité à « dompter » la montée en puissance chinoise en la faisant entrer dans les institutions internationales. L’administration Bush s’est trop focalisée sur se projets au Moyen-Orient et a négligé sa politique asiatique. L’administration Obama a souhaité se repositionner dans la région, mais en se focalisant sur des mesures dirigées contre Pékin. On pourrait remonter plus loin, et faire notamment mention de l’administration Reagan qui s’est montrée naïve en soutenant les négociations entre Londres et Pekin sur la rétrocession de Hong Kong, bercée par l’illusion que la Chine se démocratiserait, ce que peu d’experts aux États-Unis (Andrew Nathan en faisait partie) jugeaient très improbable. Au delà des responsabilités des uns et des autres et d’une obsession chinoise qui est bipartisane, le principal problème côté américain vient d’une absence de vision dans cette politique chinoise. D’une administration à l’autre, les politiques engagées à l’égard de la Chine n’ont jamais gardé un cap, et chaque président s’est efforcé de remettre en question les mesures de son prédécesseur. Le meilleur exemple est le retrait du Partenariat trans-Pacifique (TPP), mesure clef de l’administration Obama, dès l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Et si Joe Biden remporte l’élection dans quelques jours, il ne tardera pas à remette en cause la politique chinoise de Trump, articulée autour des guerres commerciales. Sans régularité, une politique étrangère perd en capacité.

Dans The Rise and Fall of the Great Powers, paru en 1987, le professeur de Yale Paul Kennedy expliquait les États-Unis ne pouvaient pas soutenir indéfiniment une politique de suprématie mondiale alors que leur richesse relative continuait de baisser. Le défi pour l'Amérique, écrit-il, est de mettre en équilibre ses moyens et ses engagements. Qu'en pensez-vous ?

Barthélémy Courmont : Le livre de Paul Kennedy fut publié dans un contexte très différent du nôtre, au temps de la Guerre froide. Il demeure cependant une grille de lecture incontournable dans le champs des études consacrées à la puissance, ses limites et ce qu’il convient de qualifier de pathologies. Kennedy fut l’un des premiers à poser la question du maintien des Etats-Unis à un niveau supérieur de puissance, aussi son texte s’est avéré très influent dans l’après Guerre froide, et il est encore pertinent. De fait, depuis la chute de l’Union soviétique et l’entrée dans l’unipolarité, Washington s’est interrogé sur les moyens permettant de maintenir le leadership. Experts proches des Républicains comme des Démocrates ont produit de nombreuses analyses sur le « nouveau siècle américain » et sur l’engagement de Washington dans le monde, avec des réponses variées, mais la même volonté de trouver cet équilibre. Des concepts tels que le soft power, l’empire bienveillant, le rêve américain (exhumé par Barack Obama notamment) et même Make America Great Again de Trump répondent à un seul et même objectif: trouver les clefs du maintien du leadership américain. Et c’est justement parce que la Chine est perçue, depuis plus de deux décennies, comme le principal compétiteur - d’abord potentiel, puis confirmé - et comme le plus grand obstacle au leadership américain, à tort ou à raison, que toutes les administrations américaines ont fait de la Chine une obsession, jusqu’à ce constat que nous relevons aujourd’hui et qui peut se résumer à une courte formule: il n’y a plus de politique étrangère américaine, il n’y a qu’une politique chinoise de Washington.

Gérald Olivier : Je me souviens très bien du livre qui avait été un bestseller aux Etats-Unis à la fin des années 1980. Paul Kennedy reprend une théorie selon laquelle un empire s’affaiblit s’il s’étend trop. Vient un moment où il est tellement étendu qu’il ne peut plus financièrement ou militairement défendre chaque pouce de ses territoires et commence à s’effondrer, d’abord dans ses limites extérieures, les limes, puis progressivement jusqu’à son cœur historique. C’est l’histoire de la chute de l’Empire romain qui a duré deux siècles et commencé aux franges de l'empire pour s’achever avec le sac de Rome. Appliqué aux Etats-Unis la théorie était que le pays ne pouvait pas indéfiniment chercher à étendre sa domination parce qu'elle cela coûtait trop cher et qu'à l'époque, on était dans la perspective d'un lent mais inexorable déclin de l'économie américaine. Pour Trump ce déclin n'est pas inéluctable. Il ne veut pas être le président qui doit faire rentrer l’Amérique « dans le rang ». Obama était davantage dans l’optique de gérer aussi bien que possible ce déclin, et d’en finir avec l'exceptionnalité américaine. Il voulait que l’Amérique devienne un pays comme les autres. Trump, lui, veut au contraire redonner vie à la grandeur des Etats-Unis. En même temps il veut désengager son pays de ses responsabilités internationales acceptées depuis la fin de la seconde guerre mondiale, en expliquant qu’il ne peut pas être éternellement le gendarme du monde.

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