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Cyber-guerre : vers la guerre du tous contre tous ?
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Meilleur des mondes

Cyber-guerre : vers la guerre du tous contre tous ?

Diffusion de Fake News, entreprises de destabilisation à base de rumeurs, manipulation...Combien de temps nous reste-t-il avant de devoir réapprendre que deux et deux font quatre.

David Engels

David Engels

David Engels est historien et professeur à l'Université Libre de Bruxelles. Il est notamment l'auteur du livre : Le déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine. Quelques analogies, Paris, éditions du Toucan, 2013.

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Atlantico : La « cyber-guerre » organisée par nombre d’Etats va-t-elle devenir celle de tous contre tous ?

Il n’est pas très difficile d’imaginer dans un avenir pas si lointain un monde dans lequel la presse et les media traditionnels auraient totalement disparu et où l’information serait véhiculée uniquement par les réseaux sociaux, dominés par quelques grandes compagnies. L’enseignement serait effectué uniquement par ordinateur, sur des MOOCS, et il n’y aurait pas de problème de sélection à l’entrée de l’université car tout le monde aurait le droit de s’inscrire (la valeur des diplômes ainsi obtenus serait une autre affaire). Les gouvernements et les agences étatiques ne communiqueraient plus que par réseaux sociaux, de même que les groupes d’opposition. Il n’y aurait plus de manifestations dans les rues, mais des sorties massives d’opinions sur twitter, et on voterait électroniquement. Les armes conventionnelles auraient quasiment disparu et les guerres seraient essentiellement des guerres d’information, ou la propagande et la désinformation joueraient un rôle aussi important que les armées conventionnelles, qui disparaîtraient peu à peu au profit de cyber-attaques des ordinateurs ennemis. La propagation de fausses nouvelles, les escroqueries informationnelles et les entreprises de déstabilisation par dispersion de rumeurs joueraient tel rôle que chaque utilisateur d’internet devrait se munir de logiciels détecteurs de fake news et que toutes les organisations devraient avoir des bureaux et des équipes dédiées exclusivement à la traque de ces fausses informations. Au bout d’un temps, les humains seraient submergés, et les machines prendraient le pouvoir. A supposer que les promoteurs de mensonges et de faussetés se répandent au point de devenir majoritaires dans la population, le citoyen lambda n’aurait plus aucun moyen de discerner le vrai du faux. Il n’irait plus au cinéma, ni ne commanderait de sushis ou de pizzas sur son portable, n’utiliserait plus son GPS ni son auto piratée, ni son compte en banque en ligne. Il n’oserait plus tweeter, de peur de recevoir des fake news.  Peut-être même n’oserait-il plus ouvrir son ordinateur. Sa vie se réduirait à son voisinage immédiat et à de rares communications orales empruntes de méfiance permanente. Il serait réduit à un état qui ne serait pas sans évoquer l’état de nature de guerre de tous contre tous selon Thomas Hobbes dans le Léviathan.

Ce scenario est d’autant moins difficile à imaginer que c’est déjà en grande partie le nôtre. Si l’on en croit un récent et aussi passionnant qu’inquiétant rapport préliminaire ( working paper) du Centre d’études des medias de l’Université d’Oxford, « Troops, Trolls and Troublemakers: A Global Inventory of Organized Social Media Manipulation » des cyber-troupes et des organisations gouvernementales, principalement dans les pays à régime autoritaires, mais aussi de plus en plus au sein des  démocraties, sont déjà actives depuis une dizaine d’années au moins pour répandre, via les réseaux sociaux, des fausses informations, à fin de déstabilisation de divers individus, groupes ou populations. Les révélations sur le rôle des hackers russes dans l’élection de Trump, la manière dont ce dernier a usé des medias, le rôle de la NSA dans l’espionnage du gouvernement allemand, les rumeurs lancées contre Macron, le rôle joué par la Corée du Nord dans des fausses informations, l’usage des medias sociaux par Al Qaida et Daech, la guerre menée en Chine par internet interposé nous ont rendus familiers avec ces cyber-guerres. Mais ce que l’on apprend dans le rapport d’Oxford est accablant. Il nous documente sur la variété des techniques utilisées (trolling, faux comptes, harcèlement, hastag poisoning dirigé contre les opposants, diffamations, méthodes de lavage de cerveaux, production de discours de haine, et bien entendu hacking et diffusion massive de fake news), l’étendue de leur usage dans tous les pays du monde, l’implication des organisations gouvernementales, des partis, étendue du financement et des méthodes d’entrainement des cyber-troupes. Personne, après un tel rapport, ne peut ignorer que la guerre par internet est devenue non seulement une guerre d’autant plus réelle qu’elle est supposée être « virtuelle », qu’elle a ses armes, ses soldats, ses officiers, ses officines à peine secrètes, mais aussi ses contre-offensives et sa géopolitique globale. Personne ne peut ignorer, non plus comme le notent les auteurs, Samantha Bradshaw et Paul Howard, que ces mêmes méthodes et guerres cybernétiques se déroulent au sein des démocraties occidentales, et en affectent de manière profonde le fonctionnement : les élections, les stratégies des groupes politiques, les financements des partis, les modes de scrutin, et l’opinion publique en sont profondément affectées et remodelées. Il n’y a pas qu’un seul Steve Bannon, mais de nombreux spin doctors du même genre partout, qui un jour où l’autre von, comme ils l’on fait aux Etats Unis, prendre le pouvoir.

Rien de nouveau sous le soleil ?

Les sceptiques répondront que nihil novi sub sole : qu’y a –t -il de nouveau, mise à part la sophistication technologique, par rapport aux entreprises de propagande, de bourrage de crâne et de désinformation du passé ? Les espions durant la première guerre mondiale, Goebbels et le KGB ont usé de telles méthodes, même si l’on frémit à l’usage qu’ils auraient pu faire d’internet et des réseaux sociaux à leur époque. Le journalisme et la publicité n’ont pas attendu internet pour user des bobards. Ce qui change cependant, ce sont les capacités technologiques, qui font que l’information ne se diffuse pas simplement exponentiellement. Des physiciens ont montré que la diffusion de l’information sur internet obéit à des mécanismes semblables à ceux qui opèrent quand on pousse doucement du sable sur une surface plane : il s’amoncèlera jusqu’à ce qu’il atteigne un angle critique, et rien ne se passera, jusqu’à ce que soudain un grain de plus cause une avalanche.  Ces effets sont d’autant plus dangereux que les humains sont naturellement curieux et crédules : l’évolution nous a appris à enregistrer les informations sans les filtrer, et pratiquement tout notre savoir est devenu collectif, et se trouve sur internet. D’ici à peu de temps plus personne n’ira dans les bibliothèques et pratiquement tout le savoir sera du savoir googlé, c’est-à-dire du pseudo-savoir, puisqu’on a évalué pratiquement 40 % de ce qui est sur internet comme faux.

Peut-on résister ?

Les sites de contrôle des fake news, la pédagogie de l’usage d’internet, le contre-espionnage informatique, et des techniques d’autodéfense existent et peuvent être apprises.  La guerre cybernétique comme toute guerre se joue sur de multiples fronts. Mais ce qui incite au pessimisme est aussi le fait que les gens semblent préparés à recevoir les fake news : la plupart des sites dits d’information sont basés sur le principe qu’il faut trouver ce qu’on y voit surprenant, divertissant et digne d’être tweeté aux friends. Nous avons une addiction pour l’information « intéressante » comme nous en avons une au sucre.  Les conditions même de la politique s’en trouvent profondément changées. Les campagnes électorales ne se font plus qu’en traquant les scandales supposés. Le rapport d’Oxford note qu’il existe des « banques » à informations compromettantes qu’on est prêt à ressortir en temps voulu contre telle ou telle cible. Les affaires des courriels d’Hillary Clinton, l’affaire Pénélope Fillon, les fausses rumeurs sur Macron, sont encore présents à notre mémoire. Cette technique de guerre politique n’est pas nouvelle, mais ce qui est nouveau est qu’elle semble à présent l’unique forme du combat politique. On est loin du « marché libre des idées » que prônaient les théoriciens classiques de la pensée libérale. Les seules armes de résistance sont l’éducation, l’exercice du jugement critique, la vigilance intellectuelle, le réapprentissage du savoir personnel contre le savoir googlé.  Mais on a quelquefois l’impression que ces mots ont aussi peu de sens que ceux de  vérité ou de faits, qui finissent par ne plus vouloir rien dire. Les historiens ont montré combien le peuple allemand s’est laissé séduire par les idées nazies, et Czesław Miłosz a montré, dans son grand livre La pensée captive, combien le stalinisme avait réussi à faire accepter des contre-vérités évidentes à de grandes franges de la population. Nous croyons être revenus de telles époques. Mais en sommes-nous tellement loin ? Hobbes, toujours lui, remarquait que si un jour le fait que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits menaçait la volonté de pouvoir et les intérêts de certains individus puissants, ils n’hésiteraient pas à essayer de cacher ou de jeter le soupçon sur cette vérité géométrique. Les fake news portent sur des vérités de fait, non sur des vérités de raison, comme celles des mathématiques. Mais il y a fort à parier que la guerre cybernétique produira un jour des manuels de géométrie et d’arithmétique  conformes aux intérêts des belligérants. Il faudra alors réapprendre que deux et deux font quatre.

 

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