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Crise de la culture : ce que l'individualisme moderne perd avec la structuration de la société en tribu

Tandis que l'intelligentsia parle d'individualisme contemporain, la population ne cherche en fait qu'à former des communautés. Ainsi, l’individu a été remplacé par la personne, or si l'individu est un, la personne est plurielle.

Charles Gave

Charles Gave

Charles Gave est président de l'Institut des Libertés, un think tank libéral. Il est économiste et financier. Son ouvrage L’Etat est mort, vive l’état  (éditions François Bourin, 2009) prévoyait la chute de la Grèce et de l’Espagne. Il est le fondateur et président de Gavekal Research et de Gavekal Securities, et membre du conseil d’administration de Scor.

 

 

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Cet article a été précédemment publié sur le site de l'institut des libertés

Pour Michel Maffesoli, sociologue de renom, la France a inventé la modernité à partir du XVIIe siècle, avec le cartésianisme et la philosophie des Lumières. Est-ce pour cela qu’elle éprouve une énorme difficulté à aborder le changement en jeu aujourd’hui ? Prenez la crise : selon l’auteur, elle est bien plus qu’une crise financière. Elle est crise au sens étymologique de « crible », nous serions en train de vivre le passage au tamis des valeurs de la modernité. Notre pays a peur de la postmodernité. On parle de « modernité seconde », de « modernité tardive », de « modernité avancée ».

La modernité, c’est l’adulte sérieux ; la postmodernité, c’est Dionysos, l’enfant éternel et créatif, qui s’appuie sur sa famille, ses proches, s’ajuste au coup par coup.

L’élection de François Hollande montre que la France n’est malheureusement pas en phase avec l’esprit du temps. La France a peur de la postmodernité et choisit un processus de rétraction en se retournant vers les grandes valeurs du XIXe siècle : l’Etat providence, le fonctionnariat, la crainte de devoir se débrouiller avec la vie. 

Le Parti socialiste, lui, est un parti « dramatique » : il considère qu’il y a une solution morale pour la société dans son ensemble, qu’une issue est possible. La France, avec Hollande, a voté la normalité. Alors oui, nous trouverons une solution : un pays de fonctionnaires avec, à la clef, la production de normes. La « normopathie » est en marche !

Seulement, notre pays risque de passer à côté de l’évolution du monde actuel, qui exige de l’audace, des prises de risques, toujours selon l’auteur. Même s’il semble inéluctable que nous serons contraints de revenir à une conception non sécurisante de l’existence, en laissant par exemple une flexibilité dans le travail. Pour Michel Maffesoli, nous avons devant nous une population franchouillarde de vieux cacochymes, qui ne mesure pas la vitalité et l’intensité juvénile de la société actuelle.

Car il n’y a qu’à constater l’ambiance émotionnelle dans laquelle nous baignons – musicale, sportive, culturelle, religieuse, etc. Les affects sont omniprésents, et même dans des domaines d’où ils avaient été exclus : la politique, l’économie. Il suffit de voir les meetings actuels avec musique et cotillons ! La vie sociale est remplie de rumeurs, de buzz, d’irruptions des humeurs (gros inputs de Nadine Morano à droite et de Valérie Trierweiler qui twitte à gauche). On voit émerger de nouvelles formes de solidarité et de générosité – il s’agit là de deux liens essentiels, car ce sont eux qui font société. Le couch surfing ou la colocation, par exemple : les études montrent que leurs adeptes éprouvent le désir d’être ensemble pour être ensemble et pas seulement pour des raisons économiques. La vieille lune de l’hospitalité revient aujourd’hui, renouvelée grâce aux technologies.

Ce processus remonte au début des années 1950, avec l’apparition du design, qui a esthétisé le quotidien. Est venue ensuite, dans les années 1960, l’effervescence des grands rassemblements. A partir de l’an 2000, ce qui s’était un peu perdu dans les sables a commencé à renaître. Face à ce bouillonnement, notre intelligentsia reste décalée, alors que le grand public, lui, sent bien qu’il a envie d’ « être avec », je dirais même de « coller » à l’autre, beaucoup plus que d’être autonome ! Il colle aux autres sur la plage, dans les concerts de musique, les apéritifs festifs, etc. Parler d’individualisme contemporain est une ineptie propagée par les journalistes, les hommes politiques et certains universitaires. Il suffit de sortir, d’allumer son portable, pour se rendre compte que nous sommes toujours « en relation avec », qu’il y a toujours autour de nous une communauté, et que les émotions font le lien.

Au « cogito ergo sum, in arcem meum » de Descartes - « Je pense donc je suis, dans la forteresse de mon esprit » – qui fonde l’individualisme moderne a succédé le « je m’éclate avec ». Les gens se structurent en tribus, autour d’un goût partagé – sexuel, musical, religieux, sportif, etc. -, dans une volonté de vivre le présent plutôt que de se projeter. C’est pour cela que la res publica est devenue une mosaïque, et que nous devons en faire l’apprentissage, même si celui-ci est douloureux.

Par un processus de balancier, l’individu a été remplacé par la personne. L’individu est un ; la personne est plurielle.

La voilà, la vrai crise : L’individu ne sait plus être.

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