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©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Flagrant délit d'indécence

Coronavirus : le dispositif anti fake news du gouvernement relève plus de son allergie à la contradiction que de l’intérêt public

Comme si les Français n’avaient pas déjà suffisamment de soucis et de difficultés, faisant face à une crise sans précédent, voilà qu’il leur faut encore subir le spectacle obscène et sans vergogne d’un exécutif décidément en délicatesse avec le libre débat public et l’expression des opinions contradictoires

Anne-Sophie Chazaud

Anne-Sophie Chazaud

Anne-Sophie Chazaud est essayiste et chroniqueuse. Auteur de Liberté d'inexpression, des formes contemporaines de la censure, aux éditions de l'Artilleur, parution le 23 septembre 2020. 

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La porte-parole du gouvernement, Sibeth N’Diaye a ainsi annoncé dans un tweet lunaire digne d’une dystopie orwellienne, la création par l’exécutif de ce qui s’apparente fort à un Ministère de la Vérité : « La crise du COVID19 favorise la propagation de fakenews. Plus que jamais, il est nécessaire de se fier à des sources d’informations sûres et vérifiées. C’est pourquoi le site du gouvernement propose désormais un espace dédié ». On croit rêver.

Les internautes se sont demandé si, pour le coup, ils n’avaient pas été absorbés dans quelque monde parallèle, le temps de la lecture de ce tweet, puisque c’est bien Sibeth N’Diaye elle-même qui n’a cessé d’enchaîner les déclarations contradictoires, erronées, ineptes pour ne pas dire mensongères au sujet du port des masques, dans une succession de bafouilles ayant pour objet d’en maquiller la pénurie en vertu. La dame qui affirmait sans honte ne pas avoir d’états d’âme à « mentir pour protéger le Président », particulièrement qualifiée donc pour s’exprimer au sujet de la vérité et en qui les Français peuvent décidément avoir toute confiance, avait ainsi tout d’abord déclaré que le port de cet objet de protection pourtant frappé au coin du bon sens, était inutile, puis, prenant probablement les gens pour des imbéciles, que mettre un masque constituait un geste technique particulièrement complexe –sans doute faut-il pour exécuter parfaitement cette manœuvre complexe un Doctorat ès-port de masque-, puis que finalement, peut-être, lesdits masques du reste toujours indisponibles pourraient être requis, le gouvernement s’orientant finalement, dans le cadre du déconfinement, vers une obligation de ce port, voire une verbalisation en cas de sa non-utilisation notamment dans les transports en commun. On ignore du reste toujours ce qu’a fait l’exécutif, depuis janvier, pour commander en urgence lesdits masques, pour en stimuler sur le champ la production locale plutôt que d’énoncer des contrevérités nocives en s’abritant derrière quelque hypothétique « doctrine » destinée à s’auto-déresponsabiliser et déculpabiliser. On finit par se demander si ces protections n’ont pas été absorbées dans quelque mystérieuse  faille spatio-temporelle, quelque part entre le bas Moyen Age et le temps présent ou disparus dans le triangle des Bermudes…

La ministre de la santé Agnès Buzyn avait du reste elle-même commis un discours public pour le moins erroné en affirmant qu’il  n’y avait quasiment aucun risque que le virus n’arrive en France, probablement à la manière du nuage de Tchernobyl, alors même qu’elle avouait publiquement, quelques semaines plus tard, avoir alerté les deux têtes de l’exécutif quant aux dangers et à la crise sanitaire à venir.

Qu’il s’agisse des masques, des tests, des respirateurs, de la non-fermeture des frontières, des traitements : tout dans la gestion communicationnelle de cette crise aura été marqué du sceau de la dissimulation, des semi ou contrevérités dans le but de maquiller l’impéritie des pouvoirs publics mais aussi d’une administration sanitaire aussi obèse qu’inutile voire nuisible.

Il y a donc quelque chose de cocasse voire surréaliste à avoir commis une communication de carnaval pour venir ensuite s’ériger en garant de la Vérité absolue.

Cette initiative du gouvernement pose, par ailleurs et au-delà du contexte et de la forme, de graves questions de fond.

On souhaiterait tout d’abord connaître avec précision la légalité et le bien-fondé de la décision administrative de la création de cet « outil » sélectif, pour l’instant sorti magiquement de quelque chapeau douteux, sur fonds publics.

Lorsqu’on se penche sur le site gouvernemental en question, on s’aperçoit par ailleurs fort vite que cette très sommaire revue de presse que l’on jurerait commise par quelque stagiaire de troisième découvrant la fonction copier/coller, s’efforce de légitimer une certaine presse (dans laquelle Libération et Le Monde sont très largement surreprésentés) en disqualifiant et écartant de fait toute presse plus critique de l’action gouvernementale, distribuant les bons et les mauvais points auprès des citoyens français, à la manière d’un catéchisme. Pour le pluralisme et la pertinence, il faudra probablement attendre les prochaines élections…

En pays libre et démocratique, il n’appartient pas au pouvoir de s’immiscer ainsi dans la liberté d’information qui est une des composantes majeures de la liberté d’expression. Cette intrusion, drapée sous les oripeaux de la vérité vraie, porte le nom de Propagande et de manipulation.

On sait que cet exécutif est particulièrement liberticide en matière de liberté d’expression, manifestement allergique à la contradiction et à la fabrique libre de l’opinion publique, bien peu libéral donc dans cette dimension fondamentale : les dispositifs se sont succédé, ayant pour but de museler autant que faire se peut lesdites libertés. La loi se présentant comme une loi « anti fake news » a pour but de contrôler la parole circulant sur les réseaux sociaux, de la censurer le cas échéant par l’intervention du juge de l’urgence en période électorale (ce qui est démocratiquement ahurissant puisqu’on ignore comment un juge serait qualifié pour dire le Vrai, lui qui n’est là que pour dire le Juste au regard de la loi). La loi Avia prétendant quant à elle lutter contre les contenus haineux sur internet rajoute une couche de censure sur ces mêmes réseaux sociaux, jugés trop libres et parfois trop éloignés de l’idéologie autoritaire régnante. La transposition zélée en droit positif de la directive européenne sur le secret des affaires, véritable procédure bâillon mettant en danger les lanceurs d’alerte et le journalisme d’investigation avait quant à elle manifesté toute l’attention portée par le pouvoir à cet indispensable contrepouvoir que devrait normalement constituer la presse libre.

Les outils de censure se sont donc multipliés comme des petits pains sous une ère macronienne qui souffre difficilement la contradiction.

 Lors de son discours devant l’Assemblée nationale présentant le plan de déconfinement, le Premier ministre Edouard Philippe s’est ainsi permis une curieuse embardée à l’encontre des réseaux sociaux, coupables probablement de permettre la libre expression de l’opinion publique qui, rappelons-le, détermine la démocratie et fonde le vote des représentants d’un peuple souverain, mais aussi contre les « commentateurs » qui ont l’outrecuidance de s’exprimer de manière critique dans les médias. La nostalgie du ministère de l’Information n’est jamais loin.

Lors de ses vœux à la presse en janvier 2020, Emmanuel Macron avait pareillement fustigé les réseaux sociaux, dans le but probablement de se rabibocher avec des médias assez largement malmenés depuis 2017 (et à ce titre bien peu récompensés de leurs efforts pour en promouvoir l’élection), s’en prenant facilement à la « société du commentaire permanent », oubliant que celle-ci est une des composantes indispensables de la démocratie libérale qu’il prétend incarner dans un mauvais jeu d’acteur. On sait par ailleurs que le président de la République est particulièrement agacé contre les critiques visant l’exécutif dans sa calamiteuse gestion de la crise sanitaire, comme le rapporte Le Parisien, et visant tout autant les experts, les commentateurs que les opposants politiques.

Cette intrusion permanente dans le débat public caractérise l’inquiétante dérive illibérale de la gouvernance macronienne. 

Appliquée au journalisme, la mise en avant de la notion de « fake news », adossée au concept de lutte contre « post-vérité » est quant à elle, intrinsèquement, sujette à caution. La post-vérité n’est souvent que l’autre nom de ce qui s’oppose simplement à la vérité officielle, dans un débat public très largement facilité par l’accès de tous à des sources diverses d’information grâce aux outils numériques. Les Etats occidentaux prétendument libéraux ont par ailleurs été les principaux pourvoyeurs de fake news lors par exemple du déclenchement de l’offensive contre Saddam Hussein, avec ce mensonge de gigantesque envergure au sujet des armes de destruction massive dont on sait désormais qu’elles n’existaient pas. La Macronie n’est elle-même jamais en reste pour produire de fausses informations, comme le rappelle par exemple le traitement de l’affaire Benalla depuis l’Elysée.

Si l’on considère la gestion de la crise sanitaire en cours, tous ceux qui dans les médias ou sur les réseaux sociaux, affirmaient la nécessité du port des masques étaient, il y a encore quelques semaines, accusés de faire circuler de fausses informations. Pareillement, ceux qui osaient émettre de simples interrogations quant à l’origine du virus, étaient taxés de complotisme alors que le pouvoir s’est finalement emparé lui-même de cette rhétorique depuis quelques jours afin de se défausser de sa propre impéritie sur la Chine à laquelle le citoyen français était sommé, business oblige, par les mêmes gouvernants, d’accorder  une confiance aveugle. Il ne fallait pourtant pas être grand clerc ni avoir le prix Pulitzer  pour se douter que les informations en provenance d’un régime post-communiste dictatorial n’étaient pas à prendre comme parole d’Evangile.

Il n’appartient pas à un gouvernement de décréter ce qui relèverait d’une Vérité absolue, reléguant de facto tous les autres discours dans le champ de l’illégitimité.

On sait par ailleurs que les entreprises des GAFA sont généreusement partie prenante, financièrement, dans les officines auto-proclamées de fact-checking, et la porosité idéologique entre les « standards de la communauté », les options politiques du macronisme et la bien-pensance n’est plus à démontrer. Il conviendrait donc toujours de fact-checker les fact-checkers afin de savoir précisément d’où ils parlent, quels sont leurs propres postulats idéologiques. Libération, Le Monde, ne sont pas « neutres », ce qui est du reste tout à fait audible puisque l’information n’a pas à être neutre mais elle se doit d’être honnête dans ses postulats et ses méthodes. Une communication prétendant viser la vérité se devrait, quant à elle, de refléter le pluralisme du débat d’idées et la confrontation, incluant la conflictualité, plutôt que la recherche d’un consensus manipulatoire.

On se demande par ailleurs quelle est cette manie actuelle de vouloir à tout prix promouvoir le « fact-checking » alors que vérifier des faits constitue l’essence même du journalisme : est-ce à sous-entendre en se haussant du col que tous les journalistes qui ne se promènent pas sous la casquette trendy de « fact-checkers » seraient de mauvais journalistes et ne feraient pas leur travail ?

Par cette nouvelle entorse à la liberté d’information, visant à promouvoir les bons élèves de la parole officielle et à disqualifier, en les délégitimant, les autres, le pouvoir s’installe un peu plus au grand jour dans sa nature intrinsèquement illibérale. Rappelons enfin qu’une partie de cette presse mise à l’honneur par le pouvoir reçoit des subventions de l’Etat. On peut donc se demander si, à terme, les bons élèves de la parole macroniste, plaisamment labélisés sous le sceau de la Vérité absolue, seront, à terme, récompensés pour leurs bons et loyaux services… 

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