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Impact de la pandémie

Ces séquelles psychiatriques du Covid dont on parle peu

D'après une nouvelle étude publiée dans la revue The Lancet, une personne sur cinq ayant eu la Covid-19 présente des séquelles psychiatriques. De quelles pathologies s’agit-il ? Comment expliquer ce phénomène ?

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico.fr : Selon une étude du Lancet, une personne sur cinq ayant eu le Covid-19 présente des séquelles psychiatriques. De quelles pathologies s’agit-il ?

Jean-Paul Mialet : Prés d’un an après le début de la pandémie, les séquelles de l’infection par le virus continuent d’interroger. A côté des séquelles physiques,  des séquelles psychiatriques ont été très tôt évoquées. Plusieurs enquêtes ont relevé des symptômes d’anxiété, de dépression et d’insomnie dans les suites de l’infection, certaines estimant même à 22% la fréquence de ces complications. Mais ces enquêtes manquaient de rigueur. Les données de la recherche du Lancet permettent de dresser un tableau plus précis des conséquences psychiatriques de l’infection par le Covid 19.

Au risque d’ennuyer le lecteur, commençons par en exposer brièvement les conditions méthodologiques. Le travail porte sur les dossiers médicaux numérisés anonymes de 54 centres de soins aux USA : cela représente environ 70 millions de patients ! En sont extraits plus de 60.000 patients d’un âge moyen de 49 ans diagnostiqués Covid 19 entre janvier et aout 2020. J’insiste sur le terme « diagnostiqué » : on ne sait rien sur l’intensité du mal, et aucune conclusion ne peut être tirée sur les relations entre les faits observés et le degré de sévérité de l’infection. Les auteurs s’intéressent alors à la fréquence de diagnostic d’un trouble psychiatrique (tel que codé dans la classification internationale) pour cette population dans une fenêtre de temps limitée qui va de 14  à 90 jours après le diagnostic de Covid. Celle-ci est de 18,1%.

Les troubles en question sont principalement des troubles anxieux de toutes natures : anxiété généralisée, trouble de l’adaptation, et à un moindre degré, stress post-traumatique et trouble panique. Viennent ensuite l’insomnie (isolée, sans anxiété), et la dépression. On n’observe aucun trouble psychotique. On note en revanche, de façon inattendue et chez les patients de plus de 65 ans, une proportion non négligeable de démences (dénomination générique d’affaiblissements cognitifs variés correspondant à une dégénérescence cérébrale dont le prototype est la maladie d’Alzheimer).

Les patients déjà atteints de troubles psychiatriques sont-ils plus à même de développer ces symptômes ?

Précisément, les données de cette enquête sont suffisamment larges pour répondre positivement à votre question, car les auteurs disposent des statistiques de diagnostics psychiatriques établis dans l‘année précédant la survenue du Covid 19. Or les épisodes psychiatriques s’avèrent assez fréquents chez les patients atteints du Covid. Ainsi le chiffre de 18,1% représente le risque d’un trouble psychiatrique détectable dans la fenêtre d’observation indiquée, mais si l’on ne retient que les premiers accès, c’est à dire les diagnostics sans antécédent, ce chiffre tombe à 5,8%. C’est moins que 18%, mais cela reste non négligeable quand on compare le groupe de patients Covid à d’autres groupes, comme on le reverra.

Toutefois, c’est l’occasion de constater que, toutes choses égales par ailleurs, les patients à antécédent psychiatrique ont davantage de risque (1,65) de contracter un Covid. Cet accroissement du risque, clair à tout âge et quelque soit le sexe, se montre particulièrement prononcé après 75 ans. Est-ce la conséquence d’une moins grande observance des règles d’hygiène et de distanciation, et d’une plus grande fragilité de terrain,  pour des raisons de dépendance et d’excès divers ? Y a-t-il chez ces patients une moins grande résistance immunitaire ? Les traitements psychiatriques augmentent-ils la vulnérabilité, en dépit d’enquêtes qui montrent le contraire ? La question reste posée.

Quoiqu’il en soit, le chiffre de une personne sur cinq que vous annonciez dans votre question introductive doit être revu à la baisse : à l’analyse,  les complications psychiatriques du Covid sont en fait majorées par la fréquence d’un terrain psychiatrique chez les patients infectés par le Covid.

Le développement de troubles psychologiques est-il lié au Covid-19 ou est-ce le cas pour toute maladie grave ?

Bien entendu, toute pathologie grave a des conséquences psychologiques et peut conduire à la décompensation d’un terrain fragile. Mon expérience de terrain me permettrait d’illustrer par de nombreux exemples cette réponse. Mais là encore, l’étude du Lancet apporte des données quantitatives qui permettent d’échapper à l’anecdotique.

Plusieurs groupes de comparaison, (portant sur un nombre comparable de patients et équilibrés pour toutes les variables) ont été constitués autour d’une maladie aigüe différente du Covid. Ces états aigus sont de nature variée : grippe, infection respiratoire,  infection de la peau, crise de calcul biliaire, crise de calcul urinaire ou fracture d’un membre. Le risque de la survenue d’un trouble psychiatrique au décours de l’une de ces affections est évalué dans des conditions similaires.  Or le risque post Covid (5,8%, comme on l’a vu) est sensiblement supérieur à ce qui est observé dans tous les groupes de comparaison, où il tourne aux alentours de 3%.  On peut en dire autant du diagnostic d’affaiblissement cognitif de type démentiel dans la population des plus de 65 ans : il est à de 0,6 à 0,9 % dans les groupes de comparaison et de 1,6%, soit près du double, chez les patients qui ont fait un Covid .

Il existe donc bien un risque majoré de survenue d’un état psychiatrique au décours du Covid, indépendamment de tout antécédent. On constate également, après 65 ans, un accroissement du risque de trouble cognitif. Quelles en sont les causes ? Plus que des facteurs psychologiques, des facteurs d’irritation cérébrale, de nature inflammatoire ou vasculaire, pourraient y contribuer. Notons que des aspects vasculaires diffus, avec des micro-embolies dans de nombreux organes, ont été rapportés lors de l’infection par le Covid et incitent certains à proposer d’accompagner parfois le traitement par des anticoagulants.

Mais puisqu’il s’agit d’un sujet sensible qui inspire la terreur dans l’imaginaire collectif, remettons les choses à leur juste place. L’infection par le Covid 19 peut provoquer des dégâts sérieux, mais elle ne tue pas toujours, comme on le sait. Elle ne rend pas non plus toujours fou. Les chiffres sont significatifs, mais finalement modestes si l’on exclut les troubles psychiatriques préexistants. Et il ne s’agit, répétons-le, que de complications anxieuses : jamais de délire ou de perte de sens des réalités. En revanche la question de l’affaiblissement cérébral chez les personnes âgées est plus préoccupante. Pour expliquer ce résultat, les auteurs se demandent si s’il ne faut pas y voir l’effet d’un plus grand zèle pour l’exploration du fonctionnement cognitif chez les patients post Covid. Bien entendu, aussi riche qu’elle soit, ce genre d’étude a ses limites : en s’appuyant sur des dizaines de milliers de patients, elle ne fournit qu’un premier repérage à l’aide de données chiffrées. Les explications imposent d’autres données, notamment celles d’investigations cérébrales approfondies.

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