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Ces effets masqués de la mondialisation qui continuent à entretenir la flamme des Gilets jaunes
©FREDERICK FLORIN / AFP

Laissé pour compte

Ces effets masqués de la mondialisation qui continuent à entretenir la flamme des Gilets jaunes

En économie plus qu'ailleurs, les impressions sont trompeuses. Ainsi dans les pays développés, les laissés pour compte de la mondialisation ne sont autres, au regard d'une surprenante courbe digne de l'éléphant de Saint-Exupéry , que les classes moyennes! Un constat sans appel...mais qui mérite quelques points de repère.

Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën

Jean-Marc Siroën est professeur émérite d'économie à l'Université PSL-Dauphine. Il est spécialiste d’économie internationale et a publié de nombreux ouvrages et articles sur la mondialisation. Il est également l'auteur d'un récit romancé (en trois tomes) autour de l'économiste J.M. Keynes : "Mr Keynes et les extravagants". Site : www.jean-marcsiroen.dauphine.fr

 

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Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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Atlantico.fr : Pourquoi la mondialisation produit-elle des effets différenciés dans les pays?

Pierre Bentata : Il y a des tailles de population et une proportion de ressources différentes d'un pays à l'autre. Mécaniquement, vous ne bénéficiez pas de la mondialisation de la même manière selon le secteur dans lequel le pays se spécialise, il y a les pays les plus capitalistes qui ont avantage à aller produire certains produits à forte valeur ajouté (ça a été le cas de l'Europe de l'Ouest et des USA) et des pays qui ont avantage à aller produire autres choses soit de la ressource naturelle soit des produits à faible valeur ajoutée mais à haute intensité en travail.

Jean-Marc Siroën : Il faut s’entendre sur les mots. « Mondialisation » est un terme fourre-tout qu’elle soit considérée comme « heureuse »  ou comme néfaste. C’est à la rigueur  un raccourci utile pour caractériser une période, en gros des années 1980 à la crise de 2008, quand les pays en développement et/ou ex-socialistes s’ouvrèrent au commerce et les capitaux financiers circulèrent davantage. Mais pendant cette période d’autres évolutions furent observées qu’elles soient technologiques, démographiques, sociales ou autres. Il est dès lors difficile d’isoler les conséquences de chacune. 

À quoi assiste-t-on pendant cette période dite de « mondialisation » ? À un resserrement des écarts de développement économique (en fait le PIB par habitant) entre les pays ce qui signifie que les pays initialement les plus pauvres ont vu leur revenu croître plus vite que celui des pays riches ce qui est un fait nouveau. C’est ce que l’économiste Branko Milanovic appelle la « réduction des inégalités globales » qui s’explique par un effet de rattrapage : il est plus facile de croitre plus vite lorsque le niveau initial est bas que lorsqu’il est élevé. Méfions-nous des illusions statistiques qui laisseraient croire que l’enrichissement relatif des uns serait l’appauvrissement absolu des autres. À partir d’un revenu de 1 vous devez croître de 100% pour l’augmenter de 1 mais si vous partez de 10, il suffit d’une croissance de 10% pour bénéficier du même gain. 

Ce rattrapage est en grande partie dû aux réformes engagées par les pays en développement et notamment, dès la fin des années 1970, par le pays le plus peuplé du Monde, la Chine. Dans ce pays, les changements ont d’abord concerné l’agriculture et, dans la foulée, l’ouverture (relative et contrôlée, il est vrai) au commerce et aux investissements étrangers. Ces réformes ont entrainé l’industrialisation et le développement du pays avec une quasi-éradication de la pauvreté extrême et le développement d’une classe moyenne urbaine. Mais l’effet ne s’arrête pas là. La croissance chinoise s’est aussi nourrie d’importations de matières premières, de biens intermédiaires et de composants qui ont tiré la croissance des autres pays, notamment des pays en développement qui eux-mêmes se réformaient et s’ouvraient au commerce. La mondialisation commerciale fut aussi une croissance mondiale tirée par la Chine et plus favorable aux pays en voie de développement, notamment producteurs de matières premières, qu’aux pays industriels.

Les pays occidentaux avaient quant à eux déjà encaissé les gains de ce type de réforme. Ils se sont davantage inquiétés que réjouis de la réduction des « inégalités globales » ce en quoi ils avaient tort (la famine ne crée pas de nouveaux marchés !) et l’attention s’est davantage portée sur les inégalités internes qui se sont effectivement accrues dans les pays « riches » et, de manière plus contrastée, dans les pays en développement. La politique mercantiliste de pays comme la Chine a accéléré la spécialisation des ex-pays industriels qui ont délocalisé les segments de production intensifs en main d’œuvre peu qualifiée ce qui a favorisé les hauts salaires au détriment des plus bas. Par ailleurs, la mondialisation financière alimentée par les déficits budgétaires et la création monétaire a conduit à une inflation des actifs détenus par les plus riches (et donc augmenté les revenus de ce patrimoine) et ainsi accentué les inégalités. 

Mais ce constat fait, il convient d’éviter quelques malentendus. Si l’écart entre pays s’est réduit, ce n’est pas parce que le revenu des pays occidentaux a diminué, mais parce qu’il a augmenté moins vite que celui des pays pauvres ce qui n’est pas en soi une mauvaise nouvelle (surtout si on tient compte de l’explosion démographique dans ces pays !).

Par ailleurs, si la richesse extrême a augmenté (dans les pays occidentaux comme ailleurs), ce qui révèle un dysfonctionnement et une fragilité du système économico-social mondial, les revenus des classes moyennes des pays occidentaux n’ont pas diminué, mais comme le confirme Branko Milanovic, au pire, stagné. S’il y a eu appauvrissement d’une catégorie de la population des pays « riches », notamment les classes moyennes, il est plus relatif qu’absolu. Mais je reconnais que c’est une piètre consolation  qui ne peut  suffire pas à garantir la paix sociale...

Atlantico.fr :Tout cela se voit sur les chiffres ?

Pierre Bentata : Oui, ça a un effet global puisque naturellement, un effet positif amène davantage de capital et une grande partie de la population peut suivre l'évolution de la spécialisation du pays. Mais il y en a aussi certains qui perdent. Dans un pays qui se désindustrialise, les grands perdants sont les forces de travail. À l’inverse, dans les pays en développement, vous avez un phénomène où les riches s'enrichissent un peu moins vite que le reste de la population qui travaille parce qu'on se spécialise. Donc au départ ça bénéficie à tout le monde mais avec des effets en termes de rapidité et de rattrapage d'une catégorie sociale par rapport à l'autre qui vont différer en fonction des pays.

Atlantico.fr : C'est ce que l'on voit entre la Chine et la France en ce moment?

Pierre Bentata : Oui tout a fait! C'est ce que l'on voit dans quasiment tous les pays . Vous avez soit un phénomène de convergence des revenus et ensuite grâce au tertiaire vous avez à nouveau une explosion parce c'est une nouvelle forme de spécialisation. Si vous regardez les professions intermédiaires et les professions très peu qualifiées dans les pays en développement vous avez un phénomène de rattrapage. A l'inverse nous avons un creusement d'inégalités entre les différentes populations du fait d'une spécialisation et aussi du fait de nous tourner vers les secteurs de l'innovation et du tourisme et des services. Le cas typique est le cas américain. On a un pays continent avec une population très vaste et des états très différents en termes de ressources…on a tous les phénomènes que l'on peut observer en même temps aux USA. 

Atlantico.fr : Le calcul en moyenne par pays est il une bonne chose? 

Pierre Bentata : Oui et Non. Si l'on pense à regarder la façon dont les inégalités se creusent et que l'on regarde le fameux graphique en forme d'éléphant, c'est une bonne chose pour avoir à un moment donné une photographie permettant de déterminer à un instant T les écarts de richesses entre les différentes populations. C'est un bon indicateur pour comprendre qui sont les grands perdants de la mondialisation. 

On a l'impression que les grands perdants dans les pays développés sont les gens les plus pauvres alors que ce n'est pas ce qui se passe, les perdants c'est la classe moyenne. Dans nos pays c'est ce que l'on pourrait nommer la classe moyenne basse mais c'est la classe supérieure basse à l'échelle de la planète. Ces individus se sont retrouvés concurrencés par les pays en développement sur des secteurs dans lesquels on n’est plus compétitifs. C'est un bon indicateur pour voir sur quel type de population il faut agir. En revanche, il convient de nuancer cet indicateur parce que si on le regarde dans le temps, l'effet est plus faible que ce qui était observé il y a un dizaine d'années. Il y a le sentiment que si vous vous enrichissez moins vite que les autres, vous êtes plus pauvre.

Jean-Marc Siroën : Les calculs en moyenne sont toujours trompeurs. Une moyenne ne correspond à rien ni à personne : je ne connais aucune femme qui ait eu 1,9 enfant ! Ainsi, le PIB par habitant ne dit pas grand-chose de la pauvreté et encore moins des inégalités. Il ne permet pas d’appréhender les conséquences sociales ou territoriales de la mondialisation ou de la diffusion des innovations. Quelques affinements sont proposés par les statisticiens : découpage en tranches (par exemple revenu moyen des 10% les plus pauvres ou des 1% les plus riches) ou l’indice de Gini qui varie de 0 dans une société parfaitement égalitaire à 1 dans un groupe où un seul individu capterait tous les revenus ou tous les biens (le Gini est de 0,3 en France, pays relativement égalitaire d’après cet indicateur). La pauvreté est encore plus difficile à appréhender car c’est un concept beaucoup plus subjectif : pauvreté absolue ou relative (la pauvreté n’est pas perçue de la même manière partout) ? monétaire (seuil X dollars par jour par habitant) ou basé sur la satisfaction des besoins essentiels (accès à l’éducation,…), ….

Pendant la période de mondialisation, la pauvreté extrême a reculé dans les pays en développement quand, dans les pays occidentaux, la pauvreté, notamment « relative » (en France le seuil de pauvreté est situé à 50% du revenu médian qui partage en deux la population) a eu tendance à augmenter de même que les inégalités. À noter que dans l’après crise de 2008, la hausse des inégalités s’est ralentie et souvent inversée puisque la crise avait immédiatement atteint la valeur des patrimoines.

Atlantico.fr : D'autres calculs seraient plus significatifs que le calcul en moyenne ?

Pierre Bentata : Le plus intéressant serait, parmi ceux qui profitent le moins de la mondialisation de regarder l'évolution de leurs richesses en gardant les indicateurs habituels en termes de pouvoir d'achat mais aussi être capable de dépasser un indicateur purement livré en données monétaires, PIB ou revenus pour aller sur quelque chose de qualitatif. Car cette courbe ne prend pas en compte l'amélioration de la qualité de vie des classes moyennes parce que grâce à la mondialisation nos modes de vies sont bien meilleurs qu'au paravant mais cela ne se traduit pas. Internet, par exemple offre des services et si vous achetez un livre sur Amazon le même prix qu'en librairie, idem pour l'alimentation etc…vous ne constaterez aucun enrichissement sur la courbe mais vous constaterez une amélioration de la qualité de vie.  

Atlantico.fr : Le choix collectif pourrait se porter sur une aide aux plus pauvres afin d'équilibrer?

Pierre Bentata : Si l'on suit la logique de Branko Minalovic ceux qu'il faudrait aider ce serait les classes moyennes ce qui semblerait assez incongru dans un discours politique. Pourtant sans parler de perdre, ce sont bien ces classes moyennes qui ont le moins gagné.  Ce sont aussi les plus concurrencés, les plus menacés, les moins stables. 

Ce rééquilibrage est très difficile à faire au niveau global mais au niveau national il faut voir (suivant la courbe) où se situe la majorité de la population , essayer d'identifier qui sont les perdants et essayer de les accompagner. En France par exemple il faudrait arrêter le matraquage fiscal qui pèse sur les classes moyennes. Les plus gros perdants de la mondialisation en France sont aussi les plus gros contributeurs au budget des caisses de l'Etat. Il y a un problème puisque ils se retrouvent perdants…deux fois puisque le financement de l'Etat ne se fait que sur leur dos! Du reste lorsque l'on voit les manifestations en France, ce ne sont pas les prolétaires qui battent le pavé. Une grande partie des Gilets Jaunes est issue de la classe moyenne. Mais le pays qu'il faudrait regarder pour comprendre ce qu'il ne faut pas faire, c'est les USA. Le taux de suicide n'a augmenté que parmi la classe moyenne blanche qui était une classe moyenne supérieure dans les années 50 . C'est une catégorie qui ne trouve pas son compte à l'évolution de la société. Et c'est aussi ce qui explique la montée de l'extrême droite dans ces classes qui ne se sentent pas protégées. Ceux qui sont le plus à plaindre aujourd'hui sont ceux que l'on ne regarde jamais. Cette classe est trop disparate pour parler d'une voix commune parce qu'elle recoupe des catégories sociologiques très différentes et l'économie ne les réunit pas forcement et pour autant ils subissent le même malaise économique. C'est pour cela que c'est à eux qu'il faudrait prêter attention lorsque l'on met en place des politiques fiscales ou des politiques publiques. C'est une des explications de la défiance envers les systèmes démocratiques que l'on a dans les pays développés.

Jean-Marc Siroën : Je pense que c’est davantage la mondialisation financière qui en gonflant le prix des actifs et en introduisant davantage d’instabilité économique a le plus contribué à l’augmentation des inégalités et à une nouvelle pauvreté (notamment des travailleurs « pauvres » ou précaires). Les évolutions structurelles des économies et l’innovation ont également contribué à déclasser certains secteurs, certains métiers et certaines formations. Mais cela ne signifie pas que la mondialisation commerciale n’ait pas eu d’effets directs sur le chômage et la précarité, notamment pour certaines catégories de travailleurs et dans certains territoires brutalement désindustrialisés. Contrairement à la finance ou à l’innovation, l’effet sur les populations a été plus direct et plus immédiatement perceptible. Quand une usine s’installe en Chine ou ne résiste pas aux importations indiennes, les travailleurs licenciés ou pressurés en attribuent immédiatement la cause à la mondialisation. Inversement d’ailleurs, les travailleurs d’Airbus ou de l’industrie du luxe, du moins jusqu’à l’actuelle crise, perçoivent les avantages de la mondialisation (ce qui signifie, au passage, que les inégalités ne sont pas seulement verticales -riches et pauvres- mais aussi horizontales -travailleurs dans les « bons » secteurs ou territoires contre travailleurs « malchanceux »-). 

Dès lors, les effets politiques et sociaux de la mondialisation commerciale ont sans doute été plus importants que ses effets macroéconomiques. En France, du moins jusqu’à la crise de la Covid-19, la mondialisation a certes bénéficié à certains territoires (Midi, Rhône-Alpes, …) mais désertifié d’autres. La « compensation » dans ce domaine est un art difficile qui doit être mieux préparé que ce qui fut fait par les gouvernements successifs qui ont souvent dépensé davantage pour faire avaler la pilule que pour favoriser les transitions. Généralement les soutiens ou les mesures protectionnistes adoptées n’ont fait que  retarder les échéances laissant de côté des  projets ambitieux et efficaces de reconversion et de formation. Quelques leçons seraient sans doute à tirer de la transition écologique annoncée qui, elle aussi, sera une forme de « destruction créatrice » qui remettra en cause des emplois… 

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