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Des manifestants à Bordeaux en septembre 2020.
Des manifestants à Bordeaux en septembre 2020.
©Philippe LOPEZ / AFP

Je doute donc je suis

Ce à quoi ne croient pas les complotistes est beaucoup plus important que ce à quoi ils croient et voilà pourquoi

Le doute généralisé qui mine nos sociétés en pleine crise de défiance s’alimente de biais cognitifs bien connus. Mais auxquels nous nous intéressons malheureusement beaucoup trop peu, alors même qu’ils nous affectent tous.

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico : Dans nos sociétés actuelles en pleine crise de défiance, le doute généralisé semble se propager de plus en plus. Les théoriciens du complot peuvent s’exprimer librement sur la toile et les occasions de douter sont légion, avec les doutes sur les vaccins, la pandémie de la Covid-19 ou durant la présidence de Trump. Néanmoins, la ligne entre doute excessif et croyance aussi excessive est-elle importante ? 

Jean-Paul Mialet : Permettez-moi une remarque préliminaire : TOUT peut s’exprimer librement sur la toile. La conversation du café du commerce était autrefois limitée à quelques interlocuteurs, et pour accéder à des moyens de diffusions plus larges, il fallait passer par des filtres. Aujourd’hui, ce qui passe par la tête de chacun peut être répercuté dans un espace illimité, et avec l’autorité de la chose écrite. Si l’on ajoute que n’étant même plus confronté aux réactions du face à face, chacun peut prendre ses pensées pour des réalités, on admettra que le discernement devient aujourd’hui une vertu cardinale.

Or on sait depuis toujours que le discernement est une perle rare. Cette faculté de distinguer la vérité de l’erreur est la plupart du temps obscurcie par la confusion. Comment ne s’appauvrirait-elle pas dans une époque qui a fait de la confusion son cheval de bataille ? Si le discernement est la capacité de séparer le bon grain de l’ivraie, quel horizon se prête aujourd’hui à distinguer quoique ce soit? En politique, hors l’extrême droite, tout se confond ; du point de vue des conduites morales, hors la pédophilie, tout se vaut ; du point de vue culturel, rien ne justifie d’accorder à une culture plus de poids qu’une autre.

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Peut-on, dans ce climat nébuleux, se raccrocher aux lumières des intellectuels ? Surtout pas ! Dans le monde des intellectuels contemporains, une pétition de principe est qu’il faut douter de tout, au motif que tout ce qui paraissait clair est complexe et doit être déconstruit. A priori, cela ne doit pas effrayer un scientifique qui voit dans le doute méthodique le socle sur lequel s’édifie la connaissance empirique. L’ennui est que le doute des penseurs contemporains n’est pas celui du scientifique. Il repose sur une axiomatique implicite inspirée par des sciences humaines politisées : tout ce qui est simple est en fait douteux et cache une obscure volonté de domination. Nos habitudes linguistiques elles-mêmes doivent être révisées : elles entretiennent à notre insu les stéréotypes qui font de nous des oppresseurs inconscients.

Puisque toutes nos habitudes de pensées, toutes nos représentations du monde s’écroulent, rien ne s’oppose à ce que ceux qui doutent de tout s’en donnent à cœur joie. Il y a toujours eu des individus qui remettaient en causes les certitudes officielles. Par exemple, bon nombre de personnes croient que la terre est plate et vont même jusqu’à organiser des congrès de  « platistes ». Comment peut-on croire aujourd‘hui que la terre est plate ? Une seule réponse plausible : on ne veut pas croire la parole officielle. Je dis bien « croire ». Ceux qui croient que la terre est plate refusent surtout de croire qu’elle est ronde, comme on le leur dit. Derrière le doute apparent, il y en fait une conviction fondée sur un refus de croire, à partir duquel se développe une autre croyance.

Est-ce que je « crois » que la terre est ronde ? Avant même que les astronautes en rapportent la démonstration photographique, on m’a enseigné qu’elle était ronde et m’en apportant les preuves scientifiques, et je l’ai intégré comme un fait, non comme une foi. Ce fait suspendait tout doute : la raison construit des objets de connaissance qui échappent au doute. Mais les psychiatres savent bien que la raison et l’intelligence comptent souvent moins que la foi, et qu’elle habille même parfois les actes de foi d’arguments d’autant plus pénétrants qu’ils sont servis avec intelligence. Un patient dépressif sait parfaitement vous convaincre qu’il doit mourir. Dès qu’il va mieux, son regard et ses arguments changent et il sait tout aussi brillamment exposer ses raisons de vivre.

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On le voit, la question du doute et de la croyance est, pour le coup, particulièrement complexe. Ma pratique de l’humain m’a amené à une conviction : l’homme a besoin de repères. Et si l’on me permet d’ajouter à cette conviction non étayée par d’autre expertise que ma modeste expérience (ce qui peut donc être rapproché d’une foi), une autre trivialité : cela me paraît être une question de bon sens.

En l’absence de frontières qui délimitent des zones assurées, toutes les croyances peuvent s’épanouir sans limites. Le doute méthodique du scientifique est borné par ses connaissances ; il ne se déploie qu’à l’intérieur du secteur qu’il ignore et aucun d’entre eux ne serait prêt à tester l’hypothèse que le soleil tourne autour de la terre. C’est un fait acquis.

Mais lorsque tous les repères s’effondrent, lorsque ceux qui façonnent la pensée abusent du doute, lorsque ceux qui vous gouvernent jugent utile d’abuser du mensonge, lorsque partout sur la toile se répandent des imprécations confuses, il devient nécessaire de se rattacher à des croyances. Et le doute peut devenir une de ces croyances. Ce doute-là n’est pas celui du scientifique, il est une foi, une religion : « Moi je ne suis pas dupe, je ne crois pas aux experts, je crois en d’autres prophètes. ». Et je crois même, à l’occasion, à un diable informatique : « Qui me prouve qu’on ne profitera pas de la vaccination pour me greffer une puce dans le cerveau ? »

Quels sont les traits psychologiques et les biais cognitifs d’une personne attirée par les théories du complot ? Sommes-nous tous affectés ? 

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Il serait facile de répondre que certains tempéraments, comme le caractère paranoïaque, prédisposent aux théories du complot. Par construction, les paranoïaques sont méfiants et font d’autrui un ennemi potentiel. Mais de telles personnalités pourront aussi bien adhérer à des théories du complot qu’à des théories adverses : ils enfourcheront avec véhémence le cheval de l’anticomplotisme pour le pourfendre ! Encore une fois, la question est complexe…

En fait, je ne crois pas qu’il y ait une réponse simple à votre sujet. Ceux qui croient au complot ont des motifs profonds de défiance, et il peut s’agir de vous ou moi. Quoiqu’il en soit, lorsqu’ils y croient, l’affaire n’est plus une question d’arguments rationnels : le raisonnement ne vient qu’après coup, pour justifier leur croyance, du moins jusqu’à un certain seuil de plausibilité qui varie selon la naïveté. C’est là qu’intervient ce que vous appelez les biais cognitifs : cette attitude de l’esprit qui se met au service de la conviction et ne retient que les arguments qui la justifient, en oubliant de prêter attention à ceux qui la dérangent. Mais un biais cognitif au service de la croyance, c’est ce que l’on observe chez tout le monde. On sait bien, par exemple, - de nombreuses expériences l’ont montré -, que les options politiques orientent ce que l’on retient d’un texte politique. Le biais cognitif sert à protéger ce que l’on croit…Il peut être plus ou moins prononcé. Il est à mon sens particulièrement prononcé chez les zélateurs d’une théorie.

Au fond, plutôt que de vous exposer les traits psychologiques d’une personne attirée par les théories du complot, je préfère indiquer le trait psychologique qui me paraît le plus contradictoire : l’ouverture d’esprit.

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Le doute excessif peut-il détourner du monde réel ? La théorie du complot est-elle une manière de refuser d'affronter la réalité ? 

Vous m’engagez encore sur une question difficile. Après tout, qu’est-ce que le monde réel et la réalité ? Imaginez le débat intérieur que font naître ces mots chez quelqu’un qui a passé le plus clair de sa vie à s’interroger sur la perception du monde, à travers des recherches scientifiques comme à travers ses patients ? Je vais essayer, là encore, de vous répondre en utilisant mon bon sens. Ce qui caractérise la perception de la réalité, c’est qu’elle est un va et vient permanent entre ce qu’offre aux sens le monde réel et ce qu’attend le sujet. Elle est en fait une construction qui s’établit dans le tâtonnement. Cette réponse permet d’aborder votre question. Si l’on est enfermé dans des convictions puissantes – convictions de doute ou de complot – on a toutes les chances de percevoir les réalités avec les couleurs de ses convictions. Dire qu’il y a refus des réalités, non : mais il y a imperméabilité aux réalités que l’on propose, ce qui est différent.

Est-il important de chercher à comprendre la raison pour laquelle les complotistes ne croient pas aux discours officiels plutôt que d'automatiquement déconstruire leurs théories aussi farfelues soient-elles ?

Je crois avoir donné beaucoup de raisons pour lesquelles le complotisme prospère. Et je ne pense pas que la meilleure manière pour briser cet élan soit de leur opposer un raisonnement, c’est à dire d’argumenter de façon rationnelle. C’est précisément la forme de pensée officielle qu’ils fuient, comme les « platistes ».

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Comment en venir à bout, alors ? L’histoire des sciences nous apprend que les théories fumeuses disparaissent non pas quand on en a démontré l’inanité, mais quand elles n’ont plus de fonction. L’alchimie n’a pas disparu avec la chimie (Lavoisier était alchimiste), elle a disparu quand elle n’avait plus sa place dans un système explicatif du monde. Le complotisme cèdera quand il n’aura plus de sens, et ce ne sont pas des mouvements anticomplotistes qui lui feront perdre son sens, au contraire.

Si l’on ne peut pas aisément faire céder le mouvement, peut-on au moins convaincre certains complotistes ? Non, eux aussi se montreront peu perméables à une argumentation logique. Le mieux qu’on puisse espérer est encore, à la façon de Socrate, de les faire accoucher de leurs incohérences pour qu’ils en prennent conscience… ce qui réclame de la patience, du bon sens et de l’ouverture d’esprit !

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