Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Société
Philippe Capon : "Il apparaît patent que le discours de certains policiers est très proche du discours politique clivant de ceux qui refusent l’existence des syndicats."
Philippe Capon : "Il apparaît patent que le discours de certains policiers est très proche du discours politique clivant de ceux qui refusent l’existence des syndicats."
©BERTRAND GUAY / AFP

La parole à la police

Affaire de Viry-Châtillon : celui qui a demandé aux quatre policiers de surveiller la caméra porte une lourde responsabilité dans ce drame

Après l’attaque sauvage de quatre policiers survenue à Viry-Châtillon le 8 octobre, la mobilisation et la colère des policiers ne faiblissent pas. Des rassemblements sont prévus ce mardi dans toute la France devant les Palais de Justice de l’hexagone. Philippe Capon, le secrétaire général de l’ Unsa-Police passe en revue les solutions qui permettraient de sortir d’une crise sans précédent sous la Ve République.

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

Voir la bio »

Gilles Gaetner : Manifestations quotidiennes des policiers dans la plupart des villes de France, voix qui s’élèvent pour demander la démission de Bernard Cazeneuve, voiture du patron de la police bloquée : que se passe-t-il dans la police ? Etes-vous inquiet ?

Philippe Capon. Comme vous le savez, tout est parti du guet-apens dans lequel sont tombés quatre policiers, sauvagement attaqués par un groupe de délinquants. Il est évident que la communication, sur cette affaire, a été faite beaucoup trop vite. La demande d’une enquête de l’IGPN a été maladroite, car dans la tête des collègues de l’ IGPN, cela signifie  sanction. J’ai demandé au ministre de l’Intérieur de ne pas organiser de chasse aux sorcières, mais c’était un peu tard, les annonces de l’administration avaient déjà eu lieu et la situation dégradée. Je dois dire également que la démission du ministre de l’Intérieur est très souvent réclamée par les plus radicaux de nos collègues. En ce qui concerne le blocage de la voiture du directeur général de la police nationale, à ma connaissance, c’est une première. En tout cas, cette volonté d’intimidation, si elle est inadmissible, elle ,n’en constitue pas moins la preuve avérée de la grande exaspération et du ras le bol des policiers.

Pourquoi cette haine, cette volonté de certains de considérer la police comme illégitime ? Il y a dix ou vingt ans, ce genre d’agression violente comme celle de Viry-Châtilllon était inexistante. Pourquoi aujourd’hui, cette violence ?

Je vais être clair : pour le drame de Viry-Châtillon, je pense que celui qui a donné l’ordre d’effectuer cette mission de surveillance des caméras porte une lourde responsabilité dans ce qui s’est passé. Depuis plus de 20 ans, cet endroit est réputé pour être un des endroits d’affrontement extrêmement violent entre forces de l’ordre et délinquants. Ces dernières années, les policiers se sont faits tirer dessus à plusieurs reprises à cet endroit. Mettre des policiers en position statique pour surveiller un poteau porteur d’une caméra serait risible s’il n’y avait pas eu de drame... avec le jet intolérable de cocktails Molotov sur les policiers en place depuis plusieurs jours. De surcroît 24 heures sur 24. Les policiers doivent effectuer tellement de missions qu’ils ne peuvent être présents partout. Les petits caïds en profitent pour faire la loi. Il est d’ailleurs significatif que désormais les sapeurs-pompiers et les médecins urgentistes n’interviennent dans ces lieux… que pour protéger les fonctionnaires de police.

La police est à bout. Mobilisée sans cesse depuis les attentats de janvier 2015, elle travaille sans prendre des jours de repos ou en les reculant sans cesse. Quelles mesures faudrait-il-prendre immédiatement pour calmer le jeu ?

Les multiples missions confiées aux forces de l’ordre ont franchi un cap jamais atteint. Après les attentats de Charlie en janvier 2015, des missions ont été créés dans le cadre de la lutte anti-terroriste, les services  spécialisés ont été renforcés en effectifs, mieux équipés... puis est venue la lutte contre l’immigration clandestine et la problématique de la jungle de Calais. Il faut mentionner la COP 21 et l’Euro de football, et la multiplication des attentats qui ont alourdi la charge de travail des policiers. Il faut savoir, le grand public l’ignore, qu’en un an les heures supplémentaires  sont passées de 17 millions  au compteur à près de 19 millions au 31 décembre 2015.  Quand on sait que, non seulement ces heures supplémentaires n’ont été ni récupérées, ni payées, on trouve là un autre motif de grogne. Aussi, l’Unsa-Police continue-t-elle de réclamer le paiement du stock d’heures supplémentaires et leur défiscalisation. Cela, parce que nous partons du principe que le policier n’a pas le choix et que ces surcharges de travail leur sont imposées. On ne peut indéfiniment continuer de tirer sur la corde. Le point de non-retour est atteint.

Il y a évidemment des problèmes d’équipement (véhicules anciens, commissariats parfois délabrés), mais il y aussi la question de la légitime défense revendiquée par l’ensemble des policiers. Comment cette dernière pourrait appliquée ?

Les textes de légitime défense et leur interprétation multiple mettent le policier dans  une situation de plus en plus complexe. A mes yeux, il n’y aucun doute : attaquer un policier et tenter de l’assassiner avec un cocktail Molotov met le fonctionnaire en position de légitime défense. J’ai posé la question aux éminents responsables du Ministère de l’Intérieur et du Ministère de la Justice. Ils ne  m’ont pas fourni de réponse  claire et tranchée.  Je dois dire que la mise en cause systématique des forces de l’ordre dans leurs moyens d’intervention, y compris avec le taser  et le lanceur de balles de défense, remplaçant du flash-ball demeure complexe. L’Etat ne protège pas suffisamment  les membres des forces de l’ordre, qui se trouvent bien seuls lorsque surviennent les problèmes. Voilà, là aussi une situation qui explique le ras-le bol que j’ai déjà évoqué plus haut.

Les relations avec les magistrats demeurent tendues, ces derniers accusés de laxisme car peu enclins  à condamner les délinquants. Comment apaiser les tensions ?

Nous ne sommes évidemment pas pour une guerre police—justice.  Comme secrétaire général de l’Unsa-Police, je suis partisan d’un travail avec les organisations syndicales de magistrats. Il doit pouvoir se mettre en place avec l’Union Syndicale des magistrats, la première organisation de magistrats.  Policiers comme magistrats, nous avons  subi les faiblesses des engagements de l’Etat pendant de trop nombreuses années. Nous subissons aussi la gestion catastrophique de la gestion de l’ancienne garde des Sceaux, Christiane Taubira. Résultat : nous avons un retard énorme pour aplanir et nous permettre d’avoir des relations apaisées avec les magistrats.

Les syndicats de policiers, on l’a vu avec acuité ces derniers jours, sont mis à l’index par les policiers. Est-ce à dire que vous ne remplissez plus votre rôle d’écoute et de protection auprès de vos troupes ?

Effectivement, c’est l’un des arguments employés par certains policiers qui, il faut le souligner, ne sont qu’une minorité. A ce sujet, je rappelle que le taux de participation aux élections professionnelles de 2014 a atteint 85%. Ce qui est un taux nettement supérieur par rapport aux autres élections professionnelles ou aux élections politiques. Aussi, sans me tromper, je peux dire que les représentants du personnel policier, avec un taux de 85% de participation, peuvent à bon droit revendiquer une réelle légitimité. Laquelle ne peut être contestée  que par certaines personnes très éloignées du discours démocratique. Ne l’oublions pas : de nombreux policiers sont syndiqués. En ce qui concerne l’Unsa-Police, les délégués  sont élus par les adhérents et leur légitimité ne souffre aucune contestation.  Nous sommes  à l’écoute des policiers. 99% des revendications protées ces derniers jours  par diverses coordinations, ont déjà été prises en compte par l’Unsa-Police

Le mouvement, dit-on, ne serait pas si spontané que cela, le Front National se trouvant en embuscade… Y aurait-il une tentation des policiers de se tourner vers Marine Le Pen ?

Indéniablement, le mouvement est spontané. Il a été lancé exclusivement par les policiers. C’est vrai qu’il est aujourd'hui géré par des appels à des rassemblements apparus sur les réseaux sociaux. C’est vrai que ces appels se réfugient plus ou moins derrière un anonymat que l’on n’ a pas identifié. Après quelques jours d’existence, il est clair que différents courants s’entre-déchirent déjà. Ce qui démontre la difficulté d’établir des revendications acceptées par tous. Aujourd'hui, rien ne permet de sentir l’influence de tel ou tel parti politique. Néanmoins, il apparaît patent que le discours de certains policiers est très proche du discours politique clivant de ceux qui refusent l’existence des syndicats.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !