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L’UE et les Etats-Unis s’attaquent à Google mais quel Etat a encore vraiment le pouvoir de résister au géant du web ?

La Commission européenne et le Sénat américain ont décidé de s'intéresser aux pratiques anticoncurrentielles de Google. Il n'est pas certain que ces procédures aboutissent à une véritable "punition", tant le réseau d'influence du géant du web est étendu.

Pot de terre, pot de fer

Publié le - Mis à jour le 10 Avril 2015
L’UE et les Etats-Unis s’attaquent à Google mais quel Etat a encore vraiment le pouvoir de résister au géant du web ?

Les Etats peuvent-ils influencer Google? Crédit REUTERS/Francois Lenoir

Atlantico : Le Sénat américain va étudier les conditions dans lesquelles Google a été blanchi en 2013 par la FTC (Federal Trade Commission) d’accusation de position dominante. En cause, la mainmise déloyale de Google en matière économique. Quels sont les effets de ces pratiques auxquelles s'attaquent les sénateurs ?

Pascal Perri : Un grand journal américain a en effet révélé il y a quelques jours un rapport de la Federal Trade commission (F.T.C.) qui n’était pas destiné à arriver entre les mains des journalistes. On y apprend que Google déréférence certains sites commerçants pour des raisons strictement mercantiles et sur des bases faussées ou que Google va prendre dans le contenu de certains de ses concurrents pour améliorer son offre.

Celui qui parle au consommateur final a le pouvoir sur le marché. Google fait payer un droit de passage aux e-commerçants pour accéder aux meilleures places sur ses pages de recherche et glisse souvent ses propres propositions commerciales. Des entreprises sont mortes, d’autres sont en coma économique. En France des entreprises de e-commerce très innovantes comme Easy Voyages ou Twenga ou encore le guide.com sont à la merci de Google. Un changement d‘algorithme et hop… les voilà invisibles pour les internautes.

Le risque principal, c’est le risque de perte de souveraineté économique pour toutes les entreprises qui dépendent du moteur de recherche pour accéder au marché. Il y a aussi un risque fiscal pour l’Etat. Ces entreprises américaines pratiquent la technique de l’évitement fiscal. Elles siphonnent le pouvoir d’achat des consommateurs mais elles vont payer des impôts (très faibles) en Irlande, dans la zone économique européenne.

Lire également : L’incroyable pouvoir de Google sur chacun d’entre nous

Un mois après la réélection de Barack Obama en 2012, qui avait bénéficié du soutien de Google, les poursuites avaient été abandonnées. Peut-on parler d'un échange de bons procédés entre Google et la Maison Blanche ?

Monsieur V : Nous nous trouvons face à une puissance politique et économique telle que le candidat qui a recourt à cette puissance ne peut pas le faire complètement gratuitement. Aujourd'hui les capacités d'analyse des centres d'intérêt des utilisateurs de Google est telle qu'elle dépasse en efficacité tous les systèmes de sondage existants. Les sondages restent du déclaratif alors que les analyses algorithmiques deviennent quasi exactes, avec des taux d'erreur faibles. De plus, c'est de l'information constatée et non pas déclarée. Qu'on le veuille ou non, quand on mesure l'écart entre une population témoin de dizaines de millions d'utilisateurs et votre comportement, on sait d'avance ce que vous consommez et ce que vous votez. C'est cette puissance qu'Obama a pu utiliser pour davantage concentrer ses efforts sur les seuls électeurs indécis plutôt que de perdre son temps avec ceux qui ne voteraient pas pour lui. C'est aussi sa ressource financière qui a été sans précédent, parce que les études comportementales et de consommation auxquelles il a eu recours permettaient aux démarcheurs qui s'occupaient des dons de campagnes, de savoir d'avance quel montant il leur fallait proposer en fonction des revenus d'un potentiel donateur.

La Commission européenne s’apprêterait de son côté à formaliser une plainte contre Google (les éléments restent encore confidentiels). La Commission, qui était sur le point de trouver un arrangement avec Google en février 2014, veut réclamer de nouvelles concessions à Google pour permettre à la concurrence de respirer un peu plus. Google encourt une amende de 10 % de son chiffre d'affaires annuel, soit 6,6 milliards. Nos institutions ont-elles vraiment le pouvoir de résister au géant du web ?

Monsieur V : Formulé ainsi, la réponse est oui, car elle implique la force des institutions. Toute institution est incarnée par des hommes, même lorsqu'ils sont nombreux. Ceux qui comptent le plus sont ceux qui font ou défont une majorité, une décision déterminante. Qu'il s'agisse des membres de la Commission européenne, de leurs services, des commissaires, des groupes parlementaires ou de leurs présidents. La taille de Google lui permet, comme pour d'autres acteurs de taille comparable, de cartographier les influenceurs et de porter ses efforts sur les points de faiblesse des personnes et d'instiller le compromis comme unique solution à une situation conflictuelle. L'évitement d'un affrontement est une spécificité de Google depuis son origine. Jamais aucun contentieux ne s'est achevé autrement que par une contre-offre à laquelle le régulateur ne pouvait pas résister.

En France, un exemple récent, très caractéristique, s'est présenté. Lorsque la presse s'est réunie pour contester la légitimité du service Google news, elle s'est organisée en vue d'un contentieux portant sur la propriété intellectuelle des articles, le droit de la concurrence et les dangers pour la liberté d'expression de priver la presse d'un modèle économique.  Les ministères appelés au secours ont eu une première réaction belliqueuse à l'encontre de Google. Deux mois plus tard, Matignon et l'Elysée recevaient les représentants de Google pour accoucher d'un projet unique en son genre de financement par Google d'un fonds d'investissement dans des starts-up innovantes du secteur de l'édition électronique par un protocole secret conclu avec un syndicat de la presse politique laissant les autres sur le bord de la route. Dans cet accord arbitré et organisé par les pouvoirs publics, Google a acheté la paix à travers ce fonds qui ne bénéficie qu'à la presse politique.

La technique s'organise en trois temps, pour faire d'une pierre trois coups : on implique le pouvoir politique pour engager sa responsabilité, on fait intervenir un intérêt financier et on divise pour échapper à une contestation unie.

Il y aura toujours une monnaie d'échange, dans des proportions inespérées pour le pouvoir public. Au pouvoir public d'anticiper la politique de contre-offre systématique de Google pour ne jamais renoncer à entamer un contentieux, dans l'objectif d'avoir toujours quelque chose à gagner face à Google même si cette chose ne sera jamais l'objectif qu'on s'était fixé initialement.

 
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  • Par zouk - 06/04/2015 - 10:21 - Signaler un abus Google et la puissance publique (tous Etats confondus)

    Menaçant! Et surtout la prétention au transhumanisme, une seule réponse possible sur ce point: l'action coordonnée des religions. Nous n'en prenons guère le chemin

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Pascal Perri

Pascal Perri est économiste. Il dirige le cabinet PNC Economic, cabinet européen spécialisé dans les politiques de prix et les stratégies low cost. Il est l’auteur de  l’ouvrage "Les impôts pour les nuls" chez First Editions et de "Google, un ami qui ne vous veut pas que du bien" chez Anne Carrière.

En 2014, Pascal Perri a rendu un rapport sur l’impact social du numérique en France au ministre de l’économie.

Il est membre du talk "les grandes gueules de RMC" et consultant économique de l’agence RMC sport. Il commente régulièrement l’actualité économique dans les décodeurs de l’éco sur BFM Business.

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François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherches à l’Iris.
 
Il enseigne notamment au Celsa-Paris IV à l’Iris Sup, et anime le site http://huyghe.fr
 
Spécialiste des stratégies de l'information, il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont La Soft-idéologie (Robert Laffont ), L'Ennemi à l'ère numérique (Puf), Comprendre le pouvoir stratégique des médias (Eyrolles), Maîtres du faire croire de la propagande à l'influence (Vuibert), Les terroristes disent toujours ce qu'ils vont faire (avc A. Bauer, Puf), et Terrorismes, Violence et Propagande (Gallimard) 
 

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