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Syrie : le massacre de trop ?
La guerre psychologique
a déjà commencé

Suite au massacre de Houla, le conflit armé en Syrie est entré dans une nouvelle phase... Celle de la guerre psychologique. Et les forces armées rebelles n'hésitent désormais plus à occulter une partie de la réalité pour fournir aux médias l'émotion attendue. Quitte à déclencher prochainement une guerre civile.

Lord of war !

Publié le 10 juin 2012 - Mis à jour le 11 juin 2012
 

Nous avions dans ces mêmes colonnes expliqué pourquoi le plan Annan échouerait. D’abord parce qu’Occidentaux comme Saoudiens et Qataris ont tout fait dès le début pour le torpiller, en continuant de fournir des armes armes sophistiquées et des millions de dollars aux différents groupes de l’opposition. En envoyant des troupes spéciales chargées de former les cadres d’un des groupes rebelles, l’ASL (Armée syrienne libre), qui manque cruellement de professionnalisme et surtout de représentativité auprès des autres groupes armés.

D’autre part parce que les groupes rebelles ne représentent souvent qu’eux-mêmes, et c’est même un des motifs de l’impatience de la communauté internationale, qu’ils ne sont contrôlés ni par le CNS (Conseil national syrien toujours pas reconnu et dont le président est démissionnaire) ni par l’opposition intérieure  (notamment le Comité de coordination National), dont la jonction d’ailleurs avec ce même CNS est pour le moment improbable. La création d’un Front des révolutionnaires syriens, revendiquant 12 000 hommes a été annoncé cette semaine en Turquie, tandis que la Commission générale de la révolution syrienne s’est fixée comme ambition d’unifier le commandement militaire des rebelles armés. Quelle aubaine pour le régime qui peut ainsi, et tant pis s’il a raison, invoquer des provocations, des attaques terroristes (comme celle qui fit plus de 50 morts à Damas) et se plaindre (ou se réjouir ?) de n’avoir personne avec qui dialoguer ! Depuis quelque temps, il fallait passer à autre chose, débloquer la situation et tenter de passer outre la détermination russe de ne rien lâcher. Le timing parfait (visite de Kofi Annan, réunion d’Istanbul) est pour le moins troublant.

Il faut rappeler ici combien la « Révolution dans les Affaires Militaires » (RMA), parfaitement assumée et théorisée par les États-Unis dans les années 1990 est en train sous nos yeux de livrer une de ses énièmes batailles dans une de ses acceptions maximalistes, celle de la guerre de l'information. Les médias (et les ONG qui les abreuvent de « sources ») sont devenus des rouages essentiels : ils n’ont jamais cessé de l’être à vrai dire depuis que la guerre existe. Mais une sorte de paroxysme est observable en Syrie. Le principe de toute opération psychologique tourne autour de trois éléments selon la doctrine de la « psywar » et qui sont ici réunis : il s’agit d’occulter une part de la réalité, de déclencher des émotions et de fournir aux médias ce qu'ils attendent. En 1990, l’entreprise Rendon Group qui avait si obligeamment rempli son contrat pour le département d’Etat (les fameuses couveuses de Koweït City), n’était venue que peaufiner un processus déjà acté par le Conseil de sécurité et qui avait permis de chasser Saddam Hussein du Koweït. En 2003, ce fut plus difficile, mais on se souvient des flacons d’anthrax agités par Colin Powell devant le même Conseil en guise de preuves d’armes de destruction massive. Finalement, les États-Unis et leurs alliés y étaient allés tous seuls. Mais devant le verrou stratégique et géopolitique que constitue la Syrie, tout le monde sait depuis au moins un an qu’il n’y aura pas d’intervention internationale armée.

Il semblerait qu’en l’espèce, cette stratégie psychologique ait été intégrée parfaitement par les groupes rebelles en Syrie qui dans le combat dissymétrique mené contre eux par les forces régulières du régime y recourent de façon systématique. A ce titre, il faut reconnaître l’extrême empressement des grandes agences de presse occidentales à reprendre sans broncher les communiqués de la seule ONG officielle de l’opposition, basée à Londres, l’OSDH (Observatoire syrien pour les droits de l'homme) dont le nom flatteur (les Droits de l’Homme sont irréfutables comme dirait Alexandre Vialatte) vient dissiper ce qui restait de scrupules déontologiques de la part de la presse. Mais à en faire trop, on est toujours rattrapé. Il est évident que la situation de blocage au Conseil de sécurité, la lenteur et l’incapacité des opposants à se poser en interlocuteurs crédibles auprès des Occidentaux et aussi la surenchère des pays du Golfe permettent d’accueillir l’annonce de ces massacres comme l’occasion de changer de registre. C’est d’ailleurs un des résultats bénéfiques qu’a provoqué l’annonce à moins de 10 jours d’intervalle de deux tueries, à Houla d’abord, la veille de l’émissaire de l’ONU Kofi Annan à Damas et le 7 juin à Mazraat al Koubeir : en passant au stade émotionnel, comme l’a reconnu immédiatement Laurent Fabius sur Europe 1 le 29 mai "le massacre peut avoir comme conséquence que des pays jusque là réticents évoluent".

 


Commentaires

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  • Par Gwenatao - 11/06/2012 - 15:51 - Signaler un abus Timisoara mon amour

    Les peuples européens (si on peut encore parler de peuples européens, tant ils sont sont dilués dans un mondialisme marchand inconsistant et anesthésiant) ont perdu la mémoire et la notion du temps long en matière politique, économique et géopolitique. Katyn, c'est prescris, Timisoara c'est loin, les couveuses irakiennes, c'est quoi ? les armes de destruction massive, c'est pas nous, c'est Powell, mais les enfants syriens d'Houla, c'est sûr, ils ont été tués par le vilain tyran alaouite, celui qui a du sang sur les mains et veut génocider son peuple.
    Merci pour cet article, c'est si rare, que cela mérite d'être salué. L'auteur connaît sans doute 100 fois mieux la syrie, la mosaique de peuples qui la composent, son histoire complexe, les enjeux géopolitiques, mais c'est un journaliste de C+ qui va nous expliquer ce soir la situation à la télé car il a tout vu et tout entendu : on connait déjà son récit "j'ai passé la frontière cette nuit à mes risques périls, j'ai rencontré l'admirable résistance syrienne, j'ai vu les enfants massacrés par le régime et j'ai repassé la frontière pour être sur le plateau du JT ce soir ".

  • Par François78 - 11/06/2012 - 00:32 - Signaler un abus OSDH (SOHR in english)

    Notez bien la référence que donnent (enfin ! Ecoutez bien) tous nos médias comme source de leurs informations sur la Syrie : l’Observatoire Syriens des droits de l’homme, (SOHR) basé à “Londres”.
    Quand on finit par savoir que cet observatoire est en fait un seul petit bonhomme (opposant à Assad quand même), commerçant de Coventry qui officie à partir d’un bureau bricolé au dessus de sa boutique, et rédige ses articles entre deux ventes de pantalons ou de tricots …
    Article tristement hilarant : http://www.dedefensa.org/article-destruction_du_monde_en_source_unique_06_06_2012.html
    Pourquoi nos pisse-copies iraient se fatiguer, puisqu’ils n’en ont rien à foutre de l’information , que la ligne éditoriale est défine en haut, et que l’intox marche auss bien. Et puis; ils citent leurs sources (donc ils peuvent prétendre qu’ils sont propres sur eux) et c’est à vous de vérifier si elle est fiable. Je leur enverrai bien un plombier que je connais qui vous fait faire son travail et vous facture quand même un max.

  • Par Julie de Damas - 10/06/2012 - 23:22 - Signaler un abus Houla, Mazraat, etc...

    Meric à vous Monsieur Pichon.
    Sur le massacre de Houla, le Franfurter Allgemeine va ce même sens
    http://www.faz.net/aktuell/politik/neue-erkenntnisse-zu-getoeteten-von-hula-abermals-massaker-in-syrien-11776496.html
    Des informations qui circulent sur place invoquent ceci: il y a six ou sept ans, nous avons assisté à une guerre médiatique entre l'Arabie Saoudite d'un côté, et l'Iran et le Hezbollah de l'autre, la première accusant les deux autres de vouloir "chiiser" une grande partie des mususlmans sunnites en Syrie. Certaines familles sunnistes ont en effet (viré de bord) et sont devenues chiites dont quelques familles du village de Houla. Ce sont des membres de ces familles qui ont été exécutés, en plus de ceux appartenant à des familles proches de parlementaires élus dernièrement. Pour Mazraat, c'est encore le flou complet, mais tout le monde sait que, dans un certain milieu, les litiges se règlent à coup de fusils (même entre membres d'une même famille) tels litiges sur un terrain, un héritage, et surtout pour les questions dites d'honneur. Il règne un tel désordre en Syrie que n'importe qui peut faire n'importe quoi et accuser tout le monde.

  • Par Teo1492 - 10/06/2012 - 14:20 - Signaler un abus Excellent article !!! A lire !

    Un merci à Frédéric Pichon.
    Bonne continuation

  • Par arbat - 10/06/2012 - 12:26 - Signaler un abus enfin!!!

    cela fait plaisir de constater q il y a encore des gens qui ne sont pas totalement dupes sur la gigantesque manipulation qui se déroule dans ce pays .je n ai pas de sympathie pour les dirigeants actuels de la Syrie, mais il est certain que le coup du massacre de femmes et d enfants est un peu gros car personne n est assez con pour faire une chose pareille face au jugement de l opinion mondiale .ce qui est navrant c est le manque de mémoire et de réflexion de l opinion ; car les ficelles ont déjà beaucoup servi en Roumanie ,en yogoslavie , cosovo .....et tout cela avec la complicité active des médiats qui n ont pas une seconde a manipuler l opinion . les guerres du golfe et de Libye en sont des exemples récents et consternants

Frédéric Pichon

Frédéric Pichon est diplômé d’arabe et de sciences-politiques. Docteur en histoire contemporaine,  spécialiste de la Syrie et des minorités, il est chercheur associé au sein de l'équipe EMAM de l'Université François Rabelais (Tours).

 Il est l'auteur de "Voyage chez les Chrétiens d'Orient", "Histoire et identité d'un village chrétien en Syrie" ainsi que "Géopolitique du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord".

Il anime le site Les yeux sur la Syrie.

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