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Stromae : les sources d'inspiration de son style et des textes de ses chansons

Mais qui est vraiment Stromae, ce jeune homme sorti de nulle part devenu en quelques semaines une star internationale, au point d'avoir vendu plus d'un million d'albums et redressé une industrie du disque sinistrée ? Qui est cet artiste " au physique non imposant de perchiste et aux longs membres de marionnettes ", comme l'a écrit le New York Times ? Extrait de "Formidable Stromae", de Stephane Koechlin, publié aux Editions du Moment (1/2).

Bonnes feuilles

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Stromae : les sources d'inspiration de son style et des textes de ses chansons

Le chanteur Stromae.

Dans la vraie vie, l’amour reste une affaire privée, secrète. La vague furieuse, qui a peu à peu grossi et tout emporté après la parution de Racine carrée, aura aussi entamé les fragiles protections de Paul sans parvenir cependant à les abattre. Avides de transparence, les journalistes auront essayé d’éclairer tout ce qu’il a au fond de lui, cherchant à décrypter ses chansons ou ses films, à y déceler en filigrane les secrets d’une vie jeune et énergique. Paul s’y est tout de suite opposé parce que le moindre espace volé à sa vie privée était autant de temps en moins pour expliquer son travail.

« Si je racontais ma vie, cela n’intéresserait personne. » Le patron de Mercury, Olivier Nusse, donnera sa définition : « Il a ce talent pour glaner les histoires qu’il n’a pas vécues et remettre le métier d’interprète au premier plan. » Ses oeuvres livrent donc les déclinaisons imaginaires de l’existence mystérieuse de celui que les Africains appellent le « Rwandais » ou même « Papaoutai ».

Pourtant, les rôdeurs n’auront cessé de tourner autour de sa chambre à coucher, il sera parvenu à les tenir éloignés. Tout juste a-t-il consenti à les emmener dans sa Fiat 500 visiter les lieux de son enfance. Rien de plus. La presse apprendra sa séparation avec Tatiana quelques mois plus tard, mais n’en saura pas davantage. Stromae se garde bien de l’aider, sinon pour exprimer son romantisme « bisounours » et annoncer qu’il est de nouveau amoureux, persuadé d’attendrir les coeurs d’artichaut, de décourager les fouille-merde. Non, Paul ne fait pas commerce des groupies. Il ne se sent pas à l’aise sur ce terrain de la séduction. Sa maigreur l’accable et, si une fille lui court après, il aurait tendance à penser qu’elle est attirée par sa célébrité ou son argent. Que reste-t-il ? La fidélité et un programme tristement banal. Il préfère taire le nom de l’heureuse élue, parler de choses générales et consensuelles, comme fonder un foyer, avoir un enfant. « Il est peut-être temps ! J’ai l’âge ! » Cela plaît toujours ! Ses désirs amu- sent le public. Bon garçon et trouble-fête : l’équation gagnante de nos jours ! Pourtant, il lui faut nourrir la Bête insatiable, l’Ogre ! « J’ai parfois l’impression que, dans l’esprit des gens, parce que Tatiana est célèbre, la relation que j’ai vécue avec elle est plus importante que mes autres histoires d’amour. C’est faux, dira-t-il dans Ciné Télé Revue. Toutes les relations que j’aie eues dans ma vie ont été importantes. Mes expériences personnelles ne m’ont pas plus inspiré que celles dont j’ai été le témoin pour écrire “Formidable 1”. »

Alors, que reste-t-il ? Le look bien sûr. La révélation de Stromae sera aussi celle d’une mode. Cette fois, c’est buffet à volonté ! Tout le monde peut se servir, gloser sur son étrange et original accoutrement. Suivre Stromae, c’est visiter l’un de ces magasins de poupées que le monde moderne expose. Il veut rejoindre les plus belles stars qui se sont exhibées en vitrines, de Michael Jackson à Madonna. Il fait partie de la génération des dandies fluorescents, des personnages électriques, électrisants, que le troisième millénaire porte sur les fonts baptismaux. Il a rejoint Mika, le chanteur homosexuel d’origine libanaise, connu pour ses tenues flashy et auteur d’un album à succès en 2007, dont Stromae n’aurait pas renié le titre, Life in Cartoon Motion.

Les journaux de mode ont tout de suite aimé son style preppy, sportif, dynamique, très en vogue dans les milieux universitaires américains des années 1950 où les hommes portaient des mocas- sins, des polos aux couleurs de leur école. C’est tout cet univers riche que le chanteur évoque, entre le dandy et l’écolier, jadis adopté par d’autres musiciens de rock. Le guitariste du groupe de hard australien AC/DC, Angus Young, avait l’habitude de monter sur scène en short, un cartable sur le dos, souvenir de ses primes années. Quand, de retour de l’école, sans même avoir posé ses affaires, il s’échinait sur sa Gibson. Il conservera sur scène son short et le cartable accroché au dos. « Tout gamin déjà, on me méprisait, déclara-t-il. J’ai eu le temps de m’y habituer et d’y prendre plaisir. Pour rien au monde je n’aurais voulu être accepté et considéré comme un des leurs par ces gens qui me prenaient pour un moins que rien. La première fois que je suis monté sur scène avec ma dégaine d’écolier, tout le monde s’est moqué de moi. Mais c’était ma façon de me faire remarquer, de hurler “je ne suis pas comme vous”. Il fallait du courage pour sortir avec des fringues aussi ridicules, je ne pouvais pas me permettre d’être juste moyen. Grâce à mes shorts, à mon cartable, j’ai dû me surpasser 1. »

Stromae a peut-être aussi craint le ridicule à l’heure de porter sur lui des bouts d’enfance, de trimballer aussi partout (mais pas sur scène) son petit cartable bolivien. Il a toujours préféré son petit âge à l’adolescence, se demandant quoi faire de son trop grand corps, rêvant de couleurs flashy. « C’est difficile pour les garçons ! s’amuse-t-il. Les filles ont la chance d’avoir accès à des vêtements peu chers, beaux et différents. Nous, on peut s’acheter un pull bleu et parfois faire des folies avec du rose ou du orange. Mais les pantalons, c’est toujours la même chose et les chaussures sont des trucs horribles et gigantesques 2. »

La panoplie de Stromae devient un sujet en or pour les objectifs, elle lui vaut l’estime d’une femme célèbre dont il n’attendait rien : Anna Wintour, la grande prêtresse de la mode, la rédactrice en chef du magazine Vogue, qui inspira le best-seller Le Diable s’habille en Prada. Un autre fan se déclare, le Belge le plus connu internationalement, le couillu et musclé Jean-Claude Van Damme. Tant pis si cet acteur de médiocres films d’action incarne tout ce que Stromae n’est pas, le manque de finesse, la virilité bon marché, la frime.

Son succès aura donc été grandement facilité par son image, son goût pour les vêtements. Les photographes soignent leurs portraits d’un dandy qui a remis à la mode le noeud papillon noir, une certaine élégance, coloré lors de moments festifs. Paul a res- sorti des malles le pull jacquard bigarré, au-dessus d’un pantalon slim adapté à sa maigreur. Il pose, heureux, dans son bermuda chic, avec des chaussettes hautes. Chemises fleuries, sweet jaune canari. Sa garde-robe recèle des secrets inépuisables. Elle charme l’objectif, faisant de lui un personnage hollywoodien. Pour confectionner ses chaussures, il a choisi un atelier de la région de Neufvilles parce qu’elle emploie des travailleurs atteints d’un léger handicap mental. Quarante heures de travail ont été nécessaires pour concevoir ses mocassins de pointure 43. La presse s’est pré- cipitée afin d’entendre les cordonniers Paul Dascotte et Michel Ries raconter leur aventure. L’artiste rend même visite aux ouvriers, se fait prendre en photo avec eux, signe des autogra- phes. Il regarde, pose des questions, témoigne d’une belle curiosité.

Derrière ces nouveaux rois de la mode musicale et de la mode tout court, se cachent des mains expertes et fines. Mika, vêtu de son costume bleu électrique, de ses cravates colorées, profite du talent de styliste de sa maman. Stromae a lui aussi fait appel à une femme, nouvelle étoile de sa galaxie et dont le nom apparaît au générique du clip de « Papaoutai » : Coralie Barbier. La jeune créatrice brune, discrète et chic, a eu « l’idée originale ». Elle a inventé le costume du musicien et élaboré le scénario. Paul a tout de suite apprécié son imaginaire très personnel, adapté à son caractère, à sa vie. Peut-être aussi sa discrétion. Si Coralie ne se répand pas en interviews, elle a cependant livré quelques éléments de son travail vestimentaire sur le sujet Stromae : « Paul, qui aime vraiment la mode et a toujours cultivé un petit côté dandy, ne trouvait pas toujours ce qu’il voulait dans le commerce. Il m’avait dit qu’il avait envie de customiser ses vêtements, mais plutôt que de les customiser, on s’est dit que ce serait mieux de créer des motifs et des tissus personnels. L’idée était de mélanger le style anglais avec le wax (les textiles africains très colorés), en créant des motifs mathémati- ques 1. »

Elle s’est inspirée d’un artiste néerlandais méconnu, Maurits Cornelis Escher, disparu en 1972. Cet homme maladif, peu brillant à l’école, s’est accroché toute sa vie au talent et à la grâce que la Providence avait mis au bout de ses doigts, le dessin. Il rejoignit la grande école d’architecture et d’arts décoratifs de Haarlem, aux Pays-Bas, voyagea en Italie, avant de s’installer à Uccle, ne cessant jamais de travailler dans son petit atelier où il produisit 448 litho- graphies et xylogravures sur bois, ainsi que 200 dessins. Passionné de géométrie et de mathématiques, il concevait des losanges, carrés, cylindres, sphères, que l’on retrouve sur les vêtements de Stromae. Plusieurs oeuvres de Escher mettent en scène des oiseaux en vol, reliés les uns aux autres, comme des décorations africaines. Mauvais élève, artiste mathématicien, intéressé par le continent noir. Coralie a saisi le lien ténu de l’artiste Escher avec le chanteur belge.

Nous ne savons pas grand-chose d’elle, sinon son âge, à peu près le même que Stromae. Originaire de Namur, elle travaillait depuis 2008 pour la marque de prêt-à-porter « Mais il est où le soleil ? », et a abandonné son travail afin de rejoindre l’équipe de Paul, au sein de Mosaert. Les journalistes ergoteront pendant des semaines sur les relations fusionnelles qui unissent le couple. Amants? Collaborateurs ? À nouveau, les récits parcourent le Landerneau musical et médiatique, mais aucune information ne filtre d’une machinerie rodée, hermétique. Coralie aurait ren- contré Paul peu avant la sortie physique d’« Alors on danse », mais aucun des deux n’a précisé les circonstances de leur premier contact. Elle ignorait visiblement que ce garçon si séduisant était l’auteur de la fameuse chanson, et l’aurait découvert après deux heures de conversation. Elle a tenu pendant quelque temps à dis- simuler la liaison, avant de consentir à la révéler à quelques proches. En janvier 2014, le magazine people Closer a publié des photos du couple, officialisant une relation gardée secrète. Elle s’est éprise de l’homme puis de l’artiste, se moquant bien de la gloire, de la célébrité.

Le chanteur a confié le soin de dessiner les motifs de ses vêtements au studio bruxellois Bolt. Chaque chanson devait posséder son propre dessin mêlé dans un quadrillage isométrique afin de donner une illusion d’optique. Ce quadrillage présent sur ses vêtements imprègne tout l’univers graphique de Stromae, son album, et les trois étranges lettres de son site Web voué aux harmonieuses formes géométriques. Pour dessiner son T emboîté inversé ou son A en forme de triangle, il a puisé dans sa connaissance pour le moins inattendue de l’art contemporain. À côté d’Escher, il s’est inspiré des oeuvres d’un autre artiste, ancien étudiant en médecine et graphiste pour des agences publicitaires, le plasticien hongrois Victor Vasarely 1. Il suffit d’observer quelques-uns de ses tableaux, Tridim-Q (1968) et surtout Stele – Double Hexagon (1988), une dernière création qui nous replonge dans les années 1980, à l’époque où le Rubik’s Cube (inventé par un Hongrois) faisait tourner la tête des amateurs d’énigmes et de jeux tordus.

Les mathématiciens de renom osent toutes sortes d’interprétations sur les signes cabalistiques du chanteur. Stromae a su exploiter une société passionnée d’ésotérisme, où les livres d’Umberto Eco, Le Nom de la rose et de Dan Brown, Da Vinci Code, hantent les mémoires. Paul incarne une énigme. Les journa- listes et observateurs ont visionné mille fois le clip « Formidable », s’étonnant que la couleur du T-shirt de Stromae – jaune vif – soit exactement la même sur celle d’un tramway passant juste devant. Hasard ? Effet calculé ? L’artiste du petit quartier de Laeken est-il un metteur en scène cosmique capable de déranger une ville entière pour les besoins de son art, de sa volonté scientifique et harmo- nieuse ? Le thème du génial manipulateur fait toujours recette.

Extrait de "Formidable Stromae", de Stephane Koechlin, publié aux Editions du Moment, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 
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Stéphane Koechlin

Stéphane Koechlin a écrit une vingtaine d’ouvrages dont cer - tains ont été distingués. Il est, notamment, l’auteur d’un livre somme sur Bob Dylan, Épitaphes 11 (Flammarion, 2004), de James Brown (Gallimard, 2007), Michael Jackson, la chute de l’ange (L’Archipel, 2009) et, Juré (Flammarion, 2006), un essai littéraire sur la cour d’assises qui a obtenu le prix Comte de Monte-Cristo.

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