Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Samedi 25 Juin 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Sommet sur les migrants : et au fait, si la Turquie avait été dans l’Europe, il se serait passé quoi ?

Ce lundi s'ouvre un sommet exceptionnel entre l'Union européenne (UE) et la Turquie pour répondre aux défis de la crise migratoire. Dès lors, la question de la façon dont auraient été gérés les crises et conflits actuels (les migrants, la Syrie) si la Turquie avait été membre de l'UE se pose. Si cette hypothèse est certes très théorique, les implications qui en découlent sont pour le moins intéressantes.

Politique fiction

Publié le
Sommet sur les migrants : et au fait, si la Turquie avait été dans l’Europe, il se serait passé quoi ?

Atlantico : Ce lundi s'ouvre un sommet exceptionnel UE-Turquie en vue de régler la crise migratoire sans précédent que nous connaissons actuellement. Depuis le début des négociations à ce sujet, la Turquie est en position de force et essaie d'en tirer profit. En imaginant que la Turquie soit un membre de l'Union Européenne, en quoi le rapport de force actuel en aurait été changé ? 

Roland Hureaux : L'hypothèse que la Turquie pourrait être dans l'Union européenne n'a aucun intérêt. Si tel était le cas, la Turquie serait autre chose que ce qu'elle est et l'Union européenne aussi. La Turquie aurait évacué Chypre, elle serait un vrai état démocratique, vraiment laïque où les femmes et les minorités religieuses seraient respectées. Dans ce cas, je pense qu'elle ne ferait pas la guerre à ses voisins, Syrie et Irak, par djihadistes interposés et, puisqu' il n'y aurait pas de guerre, le problème des réfugiés ne se poserait pas.

La Turquie ne penserait pas non plus à islamiser l'Europe en nous envoyant des "migrants". Et si nous l'avions admise malgré les mauvaises dispositions qui sont les siennes aujourd'hui, dans ce cas, elle serait encore davantage en position de force : elle aurait atteint son objectif qui est de peser dans les affaires européennes de tout son poids, celui de ses 80 millions d'habitats et celui de son absence de vergogne dans un club trop bien élevé pour lui résister, comme on l'a vu quand Erdogan est venu attaquer grossièrement, sans que personne ne proteste, la France et l'Europe dans des réunions à Strasbourg et à Bruxelles en 2015. Si nous avions admis la Turquie telle quelle, nous serons en état de "soumission", au sens que Houellebecq donne à ce mot.

Il est faux de dire que la Turquie est en position de force. La qualité d'Etat candidat lui confère des avantages considérables : des subsides par milliards et un accès privilégié aux marchés européens pour ses productions. Il serait simple à l'Union européenne de menacer de retirer ces avantages si la Turquie n'obtempère pas sur deux points où elle peut le faire du jour au lendemain: cesser de permettre aux djihadistes du monde entier de rentrer en Syrie en passant chez elle (et nulle part ailleurs) pour y entretenir la guerre, faire cesser le départ des migrants, refugiés ou pas, vers l'Europe.

Je rappelle que ces migrants ne sont pas les deux millions de réfugiés syriens de la frontière syro-turque : ceux là qui vivent dans une grande misère et qui n'ont pas les moyens de payer les passeurs, la Turquie les garde. Ceux qui transitent sont des gens que l'on va chercher dans tout le Proche-Orient et en particulier à Damas. Ils transitent par le Liban puis prennent l'avion vers la côte ouest de la Turquie, puis le bateau. Cela leur coûte entre 5 et 10 000 €, ce qui veut dire qu'ils les ont. Tout cela est organisé par la mafia turque, en complicité quasi-certaine avec les service secrets turcs et donc le gouvernement d'Erdogan.

La seule force d'Erdogan est la lâcheté des Européens qui, soit ont peur de troubles dans les banlieues qui pourraient être déclenchés par Erdogan (il en aurait menacé Hollande), soit sont subjugués par la puissance du lobby turc en Europe occidentale qui corrompt autant qu'il le peut nos classes dirigeantes. Voyez par exemple sur Internet qui appartient aujourd'hui à l'Institut du Bosphore. Il va de soi que ces raisons qui poussent à céder à Erdogan sont inacceptables.

Il faut prendre en compte aussi que des gens, à Berlin ou à Bruxelles, veulent que ces migrants viennent chez nous par un calcul démographique absurde qui conduit à vouloir assurer l'équilibre des régimes de retraites en remplaçant les enfants européens qui ne naissent pas par des immigrés, au risque de causer de graves tensions sociales. Cette philosophie règne au plus haut niveau : au sommet de Davos, le FMI, l'OCDE se sont fendus de rapports tendant à démontrer que cette vague de migrants était une grande chance économique pour l'Europe. De quoi je me mêle !

Pour autant, compte tenu du principe de libre circulation, n'est-il pas plus probable que le projet européen aurait volé en éclats depuis longtemps face à l'ampleur de la vague migratoire actuelle si la Turquie avait été membre de l'UE ? 

Je vous ai dit que si la Turquie avait été admise dans l'Union européenne - et l'espace Schengen -, on peut supposer quelle ne serait pas allé chercher des migrants au Proche-Orient pour nous les emmener.

Quant au projet de libre circulation, il semble qu'il vole en éclats par lui-même, sous les coups de boutoir de la vague migratoire organisée par Ankara, mais aussi par la résistance d'un certain nombre de pays qui ne sont pas dans les mêmes dispositions accueillantes que Merkel : Pologne, Hongrie, Slovénie, Croatie, Autriche et maintenaient Grèce. Même la Belgique ferme la frontière française. L'Allemagne demeure hélas ambiguë: elle envisage elle aussi de fermer ses frontières sans faire ce qu'il faut pour arrêter les flux et en particulier sans user de son poids sur la Turquie, si tant est qu'elle en ait encore. Les dirigeants des petits pays que je citais n'ont pas perdu la tête comme Donald Trump en soupçonne Angela Merkel, peut-être pas sans motifs.

De toutes les façons, même sans la guerre au Proche-Orient, la possibilité d'une émigration massive turque aurait à elle seule posé des problèmes au cas où la Turquie aurait été dans l'espace Schengen, ce qui n'a d'ailleurs jamais été envisagé sérieusement.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par cloette - 07/03/2016 - 07:27 - Signaler un abus Turquie dans l'Europe

    négociations relancées : Qu'en disent les peuples ? ( mais ont- ils le droit de donner leur opinion ? )

  • Par Texas - 07/03/2016 - 12:27 - Signaler un abus La Question...

    ...ne se pose même pas . Quand à l' argument démographique , il est bidon : avec le cinquième des Milliards que coûtera cette " intégration " , l' U.E aurait la capacité d' une politique de natalité si elle en avait la volonté .

  • Par vangog - 07/03/2016 - 15:24 - Signaler un abus Erdogan vient d'interdire le principal journal (Zaman)

    il vient de franchir une nouvelle étape dans l'intégration européiste, UE des lâches islamophiles...

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de "La grande démolition : La France cassée par les réformes"

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€