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Pourquoi Vladimir Poutine considère que la mission des forces russes en Syrie est "globalement accomplie" alors que l’Etat islamique est toujours là et bien là

Le retrait de l'aviation russe de la Syrie confirme que l'objectif principal de la Russie n'était pas de vaincre l'Etat islamique mais de consolider le régime dans l'Ouest de la Syrie. Moscou a réussi à faire valoir ses intérêts : le régime syrien est (pour l'instant) sauvé et l'issue politique au conflit syrien qui se profile, à savoir la partition du pays, lui est favorable.

Entre les lignes

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Pourquoi Vladimir Poutine considère que la mission des forces russes en Syrie est "globalement accomplie" alors que l’Etat islamique est toujours là et bien là

Une cérémonie a eu lieu pour accueillir des soldes russes de retour de Syrie. Crédit Reuters

Atlantico : La Russie a décidé de se retirer de la Syrie au motif que ses objectifs ont été atteints. En quoi son retrait est-il révélateur des priorités de sa stratégie en Syrie (que nul n'ignorait : appuyer les troupes gouvernementales davantage que lutter contre l'EI) mais aussi d'une inflexion de cette dernière notamment en ce qui concerne le soutien à Bachar el-Assad ? 

Alain Rodier : A n'en pas douter, le président Vladimir Poutine a peu apprécié les déclarations de Bachar el-Assad affirmant qu'il souhaitait reconquérir tout le territoire syrien. Il est vraisemblable que ce désaccord à également dû porter sur d'autres griefs que l'Histoire dévoilera peut-être un jour.

Au fond, la Syrie n'est qu'une partie du "grand jeu" qu'adopte Moscou en matière de politique étrangère. Dans un premier temps, il a semblé indispensable de sauver le régime syrien qui, à l'été 2015, était directement menacé par les rebelles du Front Al-Nosra, le bras armé d'Al-Qaida en Syrie. Il est vrai que Daech n'était qu'un objectif secondaire car alors assez peu au contact des forces légalistes syriennes. Cela n'a plus été le cas après l'attentat dirigé contre l'Airbus russe de Charm-el-Cheikh et surtout, les forces du Groupe Etat Islamique (GEI) ont été visées par l'armée régulière appuyée par l'aviation russe dans les régions d'Alep, de Palmyre et des monts Qalamoun. L'objectif des Russes consistait à consolider le régime dans l'Ouest de la Syrie et de s'assurer du soutien des Kurdes. Ce sont les Russes qui ont formalisé l'offensive menée conjointement au nord d'Alep par le PYD et les forces gouvernementales.

Petit ajout : l'opération militaire en Syrie coûte très cher à Moscou dont l'économie est en ce moment en triste état en raison de la chute des cours du pétrole et des sanctions occidentales. Ce côté économique a dû jouer pour une petite partie dans la décision du président Poutine.
 

La Russie a-t-elle vraiment atteint ses objectifs en Syrie ? Son retrait ne pourrait-il pas entraîner une inversion du rapport de force sur le terrain ? 

Bien que Moscou s'en défende, la partition de la Syrie en trois entités (Alaouistan, Kurdistan et Sunistan) dont deux premières lui sont favorables constitue une aubaine. Cela va permettre de préserver les facilités militaires à Tartous et Lattaquié tout en affaiblissant le président Erdogan dont le président Poutine s'est juré d'avoir la peau. Bien sûr, de manière à préserver les apparences, on va parler d'un "Etat fédéral"... 

Selon un rapport de l'institut IHS Jane's basé à Londres, l’EI aurait perdu 22% de son territoire entre fin 2014 mi-mars 2016. Même si l’EI n’était pas la cible prioritaire de la Russie en Syrie, est-ce que le désengagement russe pourrait lui profiter et lui permettre de regagner certaines positions ? 

Il faut rester prudent. Le GEI a perdu 22% de zones majoritairement désertiques sans grand intérêt économique, humain ou stratégique. Malgré les pertes enregistrées en raison des frappes de la coalition et russes, les effectifs semblent constants. D'ailleurs, si l'on en croit les chiffres, Daech a perdu presque 30 000 combattants, ce qui constitue la totalité de ses effectifs estimés à l'été 2014, et aujourd'hui, il en aurait toujours 30 000 ! La propagande a certainement magnifié les résultats annoncés. Juste un petit "arrêt sur images" à ce propos : il ne faut pas que le public soit dupe ; tous les chiffres annoncés par un camp ou un autre sont faux pour deux raisons. Un, la propagande et deux, parce que personne n'est vraiment là pour compter sur le terrain ! Pensez que les estimations des pertes depuis 2011 varient de 270 000 à 500 000... Si on est pour le régime de Damas, c'est 270 000; si on est contre, c'est 500 000.

Le désengagement russe peut profiter à Daech qui a continué à mener des offensives vigoureuses pour s'opposer au grignotage des forces légalistes syriennes. Celles-ci ne bénéficient plus de la même quantité d'appui aérien encore que... Si les avions se retirent à grands frais de publicité, les hélicoptères très efficaces en appui direct des troupes au sol sont toujours bien présents ! Cela me rappelle une galéjade du temps de la Guerre froide : quel est le plus grand pays sur le plan de la superficie derrière le rideau de fer ? Ce n'est pas la Russie mais la Pologne car les troupes russes s'en retirent depuis 1945 mais ne sont pas encore sorties (cela date des années 1980). 

 
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  • Par vangog - 18/03/2016 - 12:29 - Signaler un abus Et si l'objectif russe était simplement d'éloigner les menaces

    contre les ports stratégiques de Tartous et Lataquie? Comme en Ukraine, la stratégie russe est celle de "La Défense des tours", car les tours de garde maîtrisent les transversales nord-sud, est-ouest aux abords de la Russie. Maintenant que les tours sont défendues et hors de danger, le joueur d'échec Poutine laisse attaquer ses fous en diagonale, et Bachar-el-assad est un de ses fous...s'il gagnées reconquiert si territoire, tant mieux! S'il perd, tant pis, car Poutine a déjà avancé un autre pion à Genève, un groupe de résistance syrienne favorable aux Russes...un autre fou de la diagonale russe!

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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur en 2015 de "Grand angle sur les mafias" et de " Grand angle sur le terrorisme" aux éditions UPPR (uniquement en version électronique), en 2013 "le crime organisé du Canada à la Terre de feu", en 2012 "les triades, la menace occultée", ces deux ouvrages parus aux éditions du Rocher, en 2007 de "Iran : la prochaine guerre ?" et en 2006 de "Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme" aux éditions ellipse, Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier "la face cachée des révolutions arabes" est paru chez ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS.

 

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