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Pendant ce temps, en Ukraine... les combats font toujours rage, bien qu’on ne parle plus que de la guerre en Syrie

On n'entend plus beaucoup parler du conflit en Ukraine ces derniers temps dans les médias et discours politiques français et plus largement européens. Pourtant la guerre est toujours là, et pour sans doute longtemps.

Les deux fronts de Poutine

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Pendant ce temps, en Ukraine... les combats font toujours rage, bien qu’on ne parle plus que de la guerre en Syrie

Atlantico : On n'entend plus beaucoup parler de la guerre en Ukraine ces derniers temps dans les médias et discours politiques français et plus largement européens. Est-ce le signe que le calme est revenu ?

Cyrille Bret : La relative discrétion des médias européens sur le conflit en Ukraine ces derniers temps ne doit pas nous tromper : on ne constate pas de baisse significative des tensions qui subsistaient après la conclusion de l'accord de Minsk en février.

On reste à un niveau de conflictualité qui est évidemment moindre que pendant l'été 2014, mais le cessez-le-feu est très régulièrement violé sur les différents fronts. Les combats n'ont jamais vraiment cessé.

Alors que le conflit de l'est de l'Ukraine a mobilisé l'attention des Européens pendant des mois, comment expliquer l'attention moindre portée désormais à ces événements en France et en Europe ?

La première raison de la baisse de l'attention, au moins apparente, portée par les médias et politiques européens à la crise ukrainienne, est d'ordre international : la scène politique mondiale est totalement monopolisée par le conflit syrien.

La deuxième raison est liée à l'évolution des relations entre la Russie et les grandes puissances occidentales. La position géopolitique et médiatique de la Russie a été réévaluée par le discours du président Poutine le 28 septembre 2015 à l'Assemblée générale de l'ONU. La fédération de Russie a amorcé un changement : elle a cessé d'être le principal risque politique pour l'Europe pour devenir un véritable allié dans la lutte contre le djihadisme.

Enfin, la dernière raison de cette baisse d'attention est d'ordre local. En effet, les difficultés internes du régime de Kiev rendent le soutien sans réserve que lui apportaient les Européens de plus en plus difficile. Le gouvernement d'Arseni Iatseniouk et l'administration de Petro Porochenko peinent à rallier le Parlement au volet intérieur et institutionnel de l'accord de Minsk. La cessation des hostilités du côté des séparatistes a été obtenue en échange de la promesse d'une vaste réforme institutionnelle qui garantisse les droits des minorités linguistiques et un certain degré d'autonomie administrative pour les régions de l'Est. Or, ce processus qui induit une réforme de la constitution ukrainienne n'a pas été engagé. Par conséquent les Européens sont passés d'un soutien à l'Ukraine en temps de crise, à une attitude plus réservée et critique. D'ailleurs, les chefs de la diplomatie européenne sont allés la semaine dernière rappeler au président Porochenko la nécessité d'engager ces réformes intérieures.

Quel est l'état du rapport de forces actuellement sur le terrain ?

L'état des forces est très défavorable à l'Ukraine. L'armée centrale ukrainienne est dans un état de de faiblesse et de désorganisation qui est extrêmement préoccupant pour sa capacité à défendre la souveraineté de l'Ukraine. Je vous rappelle qu'avant même l'élection de Porochenko en mai, les forces armées ukrainiennes étaient incapables de tenir et reconquérir les régions que lui disputaient les séparatistes. L'Ukraine dispose actuellement d'une armée totalement exsangue. Du côté russe, la situation est logiquement inverse puisque les troupes armées qui combattent les Ukrainiens sont adossées à une puissance militaire particulièrement solide. La composition de ces troupes est évidemment difficile à décrire, mais on sait qu'il s'agit d'un mélange de milices, de forces spéciales russes sous couvertures et de mercenaires.

Vers quel scénario se dirige-t-on dans le conflit de l'est de l'Ukraine ?

Le scénario qui semble se dessiner est celui du pourrissement de la situation. Depuis la fin de l'URSS en 1991, la Fédération de Russie et ses proches voisins se sont engagés dans des conflits gelés, de longue durée. C'est le cas en Transnistrie, en Moldavie, dans le Caucase, autour de l'Ossétie du Sud malgré une résurgence en 2008 lorsque le conflit s'est dégelé, c'est également le cas du conflit entre l'Arménie soutenue par la Russie et l’Azerbaïdjan. Le conflit avec l'Ukraine prend la même tournure. Le niveau de conflictualité risque fort de garder une certaine constance, avec des tensions géopolitiques récurrentes sans résolution politique. C'est d'autant plus prévisible que je pense que la Russie a intérêt à avoir pour voisin un État ukrainien durablement affaibli par la persistance d'une guerre latente dans les régions de l'est du pays. Comme l'OTAN ne peut pas et ne doit pas intervenir, la situation va certainement pourrir pendant plusieurs années, peut-être même une décennie.

Les Ukrainiens de leur côté ont intérêt au rétablissement de leur souveraineté. Cependant, je pense que les autorités de Kiev sont lucides sur les faibles capacités de leur armée et leurs importants blocages politiques. Ils savent que dans l'état actuel des choses, la Crimée est perdue pour longtemps.

 
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Cyrille Bret

Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné notamment à l'ENS, à l'université de New York, à l'université de Moscou et à Polytechnique, il enseigne actuellement à Sciences-Po. Il est le créateur avec Florent Parmentier du blog Eurasia Prospective. @cy_bret

 

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