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Opération Sentinelle : ces sérieuses raisons d'avoir des doutes sur l'utilité d'un dispositif qui affaiblit notre armée sans nous assurer d’être protégés

Si l'état d'urgence est un dispositif permettant effectivement de renforcer les moyens de lutte contre les attaques terroristes, leur efficacité, après plusieurs mois de mise en place, serait toute relative.

Soldats partout, sécurité nulle part ?

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Opération Sentinelle : ces sérieuses raisons d'avoir des doutes sur l'utilité d'un dispositif qui affaiblit notre armée sans nous assurer d’être protégés

Atlantico : Les prochains événements internationaux, à savoir l'Euro 2016 et le Tour de France, représentent des défis majeurs dans un contexte de menace terroriste élevée. Au coeur du dispositif mis en place après les attentats de janvier 2015, l'opération Sentinelle mobilise 10 000 soldats dans les zones sensibles du territoire. De quoi concrètement cela nous préserve-t-il ? 

Michel Goya : L’opération Sentinelle est une extension de l’opération Vigipirate qui vise depuis 1991 à protéger des zones jugées sensibles en appui des forces de sécurité du ministère de l’intérieur. La différence est essentiellement quantitative puisqu’on est passé en quelques jours d’une moyenne de 750 soldats sur l’ensemble du territoire à 10 000.

Cette extension était prévue pour une situation d’urgence et un temps limité. Le gouvernement a décidé de la maintenir. On se trouve donc avec une multitude de groupes de combat devant des sites à protéger. L’état-major des armées a bien cherché à rendre cette présence plus discrète et mobile pour la rendre plus efficace, mais cela ne correspondait pas à l’objectif premier qui est de montrer des soldats.

La France a cette particularité, lorsqu’elle est attaquée sur son sol d’envoyer ses soldats dans ses propres cités et non celles de l’ennemi. Cela ne sert généralement pas à grand-chose sinon à rassurer la population, ce qui n’est pas rien, et surtout à se donner à peu de frais une posture d’homme d’Etat énergique, ce qui est plus minable. Je garde ainsi toujours un souvenir émue de la mission Garde aux frontières lancée avec force effet de menton en 1986 par le Premier ministre de l’époque, à la suite d’une série d’attentats à Paris. Le même Premier ministre qui regardait vers l’horizon, c’est-à-dire l’élection présidentielle de 1988, savait pertinemment que ces attentats étaient liés à notre contentieux avec l’Iran. Je me suis donc retrouvé logiquement à aider douaniers et policiers de l’air à surveiller la frontière luxembourgeoise tandis que d’autres camarades protégeaient avec la même ardeur les frontières italienne, suisse ou espagnole.

La mission fut un succès total puisqu’aucun terroriste ne pénétra sur notre territoire durant le temps de cette mission. Pour tout dire, en ce qui me concerne le seul événement marquant de cette opération fut le repérage dans le lointain d’un poste de douane d’un homme franchissant à pied la frontière française avec un sac à dos. L’incident survenant au moment de la fin du service des douaniers que j’appuyais et ceux-ci refusant de courir avec des souliers de ville à travers champs, nous le laissâmes passer avec probablement (mais qui sait ?) son magnétoscope. Bien évidemment avec nos chargeurs enveloppés de plastique dur thermosoudé et nos règles d’engagement nous n’étions pas prêts à faire face à une attaque rapide un peu sérieuse, mais cela importait visiblement peu, l’essentiel étant que nous soyons visibles. Que pendant ce temps-là nous ne entraînions pas ou ne puissions être engagés sur quelque chose qui correspondait plus à nos compétences et notre mission première comptait encore moins. On eut au moins la sagesse à l’époque de démonter discrètement le dispositif, avant de le réactiver cinq ans plus tard sous la forme de Vigipirate.

Ce faisant, avec ce cache misère, on plaçait des milliers de nos soldats en situation de pots de fleur avec ce premier risque d’en faire des cibles relativement faciles pour qui veut à s’attaquer à des militaires français. On compte déjà une moyenne d’un incident par jour et d’une agression par mois dont une, le 1er janvier 2016, avec une voiture. Les soldats de Sentinelle, immobiles, se sont trouvés également impliqués et malgré eux dans les mouvements sociaux violents de ses derniers mois. Des milliers d’hommes armés de fusils d’assaut et des dizaines de milliers de munitions, c’est une goutte d’eau par rapport à tout ce qu’il faudrait protéger, c’est néanmoins suffisant pour provoquer statistiquement des tirs par erreur de manipulation, surréaction voire volonté meurtrière. Avec des milliers de manipulation d’armes chaque jour, les incidents sont inévitables. J’ai connu le changement des procédures de désarmement, en pleine opération en 1986. J’avais alors calculé que ce changement permettait de moins user les percuteurs mais multipliait aussi par trois les risques d’incidents et donc aussi de désastre. Ce système est toujours le même. On s’est contenté de mettre en place des "témoins d’obturation de chambre" (TOC) qu’il faut armer pour l’enlever avant de pouvoir tirer. Sans entrer dans le détail, cette manipulation peut entraîner le blocage de l’arme, ce qui intervient dans environ 1/3 des cas.

Après l’Euro 2016, où le dispositif peut avoir son utilité momentanée, il faut en finir avec cette opération Sentinelle qui, en affaiblissant les armées, nous affaiblit plus qu’elle ne nous sert dans cette guerre. Le slogan officiel, dit de "l’argument Kidal" ("on ne comprendrait pas que les soldats qui défendent les Français à Kidal ne le fassent pas à Paris") est spécieux. Dans ce cas, envoyons aussi des CRS à Kidal. En admettant que leur syndicat trouve un hôtel à leur standing, ils participeront à des raids de recherche et destruction. Les missions de police et de la guerre, il faut le répéter, ne sont pas identiques et ne doivent pas être confondues. Ce ne sont pas les mêmes tactiquement, ce ne sont surtout pas les mêmes stratégiquement, les premières relevant du maintien de l’ordre et les secondes de la politique (celle qui va au-delà des prochaines élections). 

Est-il possible de dresser un bilan de l'opération Vigipirate, qui inspire depuis plusieurs décennies les réponses de la part des pouvoirs publics aux attentats terroristes ?

Michel Goya : On chercherait en vain le bilan concret de cette opération (nombre d’attentats évités, de terroristes arrêtés, d’engins explosifs neutralisés, etc.) en grande partie parce qu’en cherchant à tout protéger on ne protège évidemment rien. Lorsque l’objectif est de frapper n’importe qui dans la population, il suffit d’éviter les endroits protégés. On pourra dire qu’il est difficile de mesurer les effets d’une dissuasion mais lorsqu’un dispositif ne dissuade pas d’agir, et les attaques de 2015 l’ont bien montré, il n’y a pas non plus beaucoup d’effets cachés. Quant aux effets anxiolytiques de l’opération, car il s’agit aussi d’une opération placebo, il est bien difficile à estimer. Inversement, placer des soldats en poste fixe dans les rues, c’est offrir autant de cibles. On compte une moyenne d’un incident par jour et d’une agression armée, y compris avec une voiture, chaque mois. Lors des attentats du 13 novembre, le dispositif n’a rien empêché et s’est vu aussi interdire d’intervenir au Bataclan. Il a été utile en revanche dans l’organisation des secours.

Lorsque débute l’année 2015, on attend toujours le bilan officiel de presque vingt-cinq années de Vigipirate. Combien cette dizaine de millions de journées de présence/homme (et à peu près l’équivalent de l’engagement français en Afghanistan) a-t-elle permis d’appréhender ou d’aider d’appréhender de terroristes ? Combien d’attaques et d’attentats ont-ils été évités grâce à ce dispositif ? Pour avoir travaillé dans le retour d’expérience dans l’armée de terre, je ne me souviens pas être jamais tombé sur un bilan de ce genre. On pourra rétorquer que, par principe, on ne voit pas forcément les résultats d’une dissuasion mais lorsqu’un dispositif est aussi visible et facilement contournable peut-on vraiment parler de dissuasion ? Des poteaux empêchent-ils une inondation ?

Ce qui est certain c’est que Vigipirate n’a en rien empêché ou entraver les attentats de 1995 ni les attaques de janvier 2015. Qu’à cela ne tienne, cela ne sert à rien donc il faut augmenter les doses. C’est de toute façon tout ce que l’on peut montrer de visible sans prendre de risques. Voici donc, alors que la France a été attaquée par seulement trois salopards que l’on engage maintenant 10 000 hommes. C’était effectivement ce qui était prévu pour une intervention des armées sur le territoire national métropolitain mais pour une situation d’urgence, comme une catastrophe naturelles, et limitée dans le temps comme la protection d’évènements particuliers (où contrairement à des attaques visant toute la population il est possible de savoir quoi protéger).

 
Commentaires

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  • Par langue de pivert - 09/06/2016 - 11:55 - Signaler un abus Oui mais non ! ☺

    Article très pertinent et argumentaire sans faille.... sauf celle ci §§§ La France a cette particularité, lorsqu’elle est attaquée sur son sol d’envoyer ses soldats dans ses propres cités et non celles de l’ennemi. §§§ Dans le contexte évoqué on peut pas dire que l'intervention de l'armée dans "les cités de l'ennemi" ait protégé le territoire national (comme le disait le Vallseur "intervention en légitime défense en Syrie" :-) A part avoir donné l'impression à Hollande d'être "un chef de guerre" et de lui avoir donné le frisson de "sa plus grande fierté politique" quand il fut acclamé au Mali j'vois pas ! ☺ Ça a même obtenu l'effet inverse en "énervant" les rats d'allah qui n'ont pas besoin de ça ! Porter le fer et le feu chez l'ennemi sans couvrir ses arrières...un sacré chef des armées ! M. Poutine, avant d'intervenir en Syrie, a fait le ménage, sans trop y mettre de gant dans sa "cinquième colonne". Un vrai chef doit savoir se salir les pattes ! Qu'a fait notre plouc à part faire"baguer" quelques barbus à grands frais ?

  • Par vangog - 09/06/2016 - 13:31 - Signaler un abus Belle démonstration de la faiblesse de la France!

    Sans agir sur les causses premières du terrorisme ( immigration d'allocations, ouverture des frontières aux armements des mafias d'Europe de l'est, ouverture à la Turquie, Schengen, Marenostrum etc...), les gauchistes en sont réduits à brasser de l'air avec nos soldats. La prochaine attaque terroriste prouvera l'inefficacité de ce dispositif, dont le pire est ces TOC imposés par les très bêtes gauchistes...

  • Par tubixray - 09/06/2016 - 15:40 - Signaler un abus Notre pays est un grand malade

    Son virus = le gouvernement de F. Hollande..... L'article est clair, nos soldats dans le cadre de Vigipirate servent de pot de fleurs ou pire de cibles pour terroristes..... Ce foutage de gueule a assez duré, quand va t-on laisser des professionnels prendre en charge la sécurité des braves gens ??????

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Michel Goya

Michel Goya est colonel dans l'armée de terre, aujourd'hui retiré du service actif. Il est désormais consultant en stratégie et organisation.

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Guillaume Jeanson

Maître Guillaume Jeanson est avocat au Barreau de Paris. Il est également porte-parole de l’Institut pour la Justice.

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