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Mise au pas de la presse, incarcération des militaires laïcs, contrôle des juges… la Turquie d’Erdogan est-elle en train de devenir une véritable dictature ?

Les dérives autoritaires à l'oeuvre en Turquie sont l'aboutissement d'un projet savamment orchestré par Erdogan, qui n'a d'ailleurs jamais caché son mépris du système démocratique. Si la Turquie est aujourd'hui plus affirmée et plus puissante que lorsque les kémalistes étaient au pouvoir, il n'est pas à exclure qu'elle se dirige vers un régime dictatorial.

Pente glissante

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Mise au pas de la presse, incarcération des militaires laïcs, contrôle des juges… la Turquie d’Erdogan est-elle en train de devenir une véritable dictature ?

Atlantico : Le journal turc Zaman, dont le ton était critique vis-à-vis du Gouvernement, a été mis sous tutelle. Sa nouvelle version est très favorable à la politique d’Erdogan. De plus, selon une décision prise par un tribunal vendredi dernier, l’Etat turc doit diriger les journaux, signe d’une liberté d’expression des médias de plus en plus menacée. Depuis quand ce phénomène d’emprise du gouvernement sur la presse est-il à l’œuvre ? Quelles sont ses causes ?

Alexandre Del Valle : Cela a commencé dans les années 2007-2008, dans la version actuelle, mais c‘était en germe depuis le début chez Erdogan et son noyau "national-islamiste" du parti AKP qui a suivi un plan très efficace et habile fondé sur la "stratégie par étapes" et le "néo-ottomanisme". C’était donc programmé, prévisible et de ce fait, les responsables européens qui ont ouvert la candidature et les négociations en vue de l’adhésion avec Ankara portent une lourde responsabilité et ont nui à la fois à la cohérence de l’Union européenne et à la survie menacée du kémalisme en Turquie qu’Erdogan et l’AKP ambitionnent de remplacer par l’islamisme-nationaliste.

J’en avais d’ailleurs parlé avant même qu’Erdogan arrive au pouvoir dans mes deux premiers ouvrages (1997 et 2000) puis en 2002, lors de sa victoire électorale, dans mon livre La Turquie dans l’Europe : un cheval de Troie islamiste. Erdogan a toujours dit qu’il était contre la démocratie au sens occidental du terme. De nombreux discours montrent qu'il n’a jamais caché son côté national-populiste et islamiste autoritaire, donc peu démocratique. Dans l'une de ses célèbres déclarations, il disait d'ailleurs : "la démocratie est un moyen, elle n’est pas une fin. C’est comme un métro ou un tram, on s’arrête à la station que l’on veut". Mais l’Europe et l’Otan ont voulu trouver à Erdogan et son parti AKP islamiste soi-disant "modéré" des circonstances atténuantes parce qu’il était vu comme incontournable et favorable aux milieux des affaires et à l’OTAN. C’est pourquoi il a longtemps été présenté comme plus doux qu’il ne l’était vraiment alors qu’en Turquie, tout le monde connaissait ses projets de récupération des médias, d’emprisonnement des militaires laïcs, de dékémalisation du système et de réislamisation "par étapes" à la manière des Frères musulmans dont il est très proche et de l’idéologie national-islamiste du Milli Gôrûs, la maison mère du parti de la Justice et du Développement (AKP) qu’il a co-fondé avec Abdullah Gül . 

Tout cela était donc programmé et prévisible et nos responsables politiques européens n’ont rendu service ni à l’Union européenne ni aux laïcs et aux démocrates véritables en Turquie en parrainant Erdogan et l’AKP comme ils l’ont fait. Recep Taiyyp Erdogan - à qui il faut reconnaître un vrai génie politique et stratégique à la différence de ses rivaux laïcs divisés du parti républicain du peuple (kémalistes) - a révélé son vrai visage lorsqu’il a commencé à être plus fort entre 2007 et 2008, c’est-à-dire lorsque la présidence de la République est passée des mains des kémalistes (A. Sezer) à celles des islamistes de l’AKP (A. Gül). Au même moment, l’affaire Ergenekon (méga-procès intenté à des centaines de militaires, juges, journalistes et militants laïcs accusés de fomenter un complot contre le pouvoir AKP) a été utilisée comme prétexte pour mettre en prison tous ceux qui dérangeaient le régime néo-islamiste d'Erdogan. Ce procès accusait les milieux laïcs nationalistes d’ourdir un complot et un coup d’Etat contre le régime islamiste-démocratique AKP. Aujourd’hui, l’idée qu’il s’agissait d’une invention pour éradiquer toute opposition sérieuse est de plus en plus répandue. Toujours est-il que suite à ce procès, de nombreux changements ont été instaurés : nomination de nouveaux juges et chefs de la police et de l’armée, puis de nouveaux recteurs, mise sous tutelle de nombreuses institutions, enracinement du parti (AKP) qui a commencé à gangrener toute la société, contrôle des institutions et des administrations kémalistes, mise au pas de l’armée et de la police, interdiction de partis, confiscation des biens de plusieurs oligarques et patrons de presse laïcs et/ou anti-Erdogan, climat d’insécurité pour les minorités juives, chrétiennes et alévies et augmentation des assassinats impunis contre ces minorités, etc. 

Ce système était en fait en gestation bien avant 2008, puisque Erdogan était connu pour ses idées radicales islamistes : il avait déjà été condamné pour incitation à la haine religieuse et à la laïcité et avait déjà choqué et combattu les laïcs après avoir été maire d’Istanbul puis membre du Gouvernement de l’islamiste radical Necmettin Erbakan dans les années 1990. Il était l’un des disciples du radical et antisémite Erbakan ; il a même été l’auteur d’une pièce (MASKOMYA) dans les années 1980 qui avait pour thème la dénonciation du "complot judéo-maçonnico-communiste", lieu commun de l’extrême-droite et des islamistes radicaux. En fait, les démocraties occidentales qui n’ont eu de cesse de traquer le moindre cas de violation des droits de l’homme dans la Russie de Poutine ont sciemment caché le visage réel d’Erdogan bien plus anti-démocratique encore que celui de Poutine en Russie. Il a fallu attendre les premières grandes manifestations anti-Erdogan organisées en Turquie par les forces laïques et libérales-progressistes turques dans les années 2007-2008 et 2012-2013-2014, la mise en prison de nombreux journalistes et la répression de milliers de manifestants pacifiques pour que les médias et les politiques occidentaux commencent à reconnaître et déplorer le vrai visage d’Erdogan et du système AKP. L’opposition, tout comme l’Union européenne (UE), ont alors commencé à tirer la sonnette d’alarme, même s’il était déjà trop tard. Aussi l’UE, dans ses rapports d’étapes, n’a cessé depuis 2008 de mettre en garde contre les dérives autoritaires et de condamner les violations répétées des droits de l’homme, de la liberté d’expression et des droits des minorités en Turquie, ceci en contradiction des critères européens dits de "Copenhague" puis de "l’acquis communautaire" européen qu’Ankara, en tant que candidat, est censé respecter. Ceci sans parler de l’île de Chypre, toujours occupée à 37% et colonisée par la Turquie en violation de nombreuses résolutions de l’ONU et de l’OSCE et du Conseil de l’Europe.

 
Commentaires

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  • Par de20 - 09/03/2016 - 10:36 - Signaler un abus Vous en connaissez un pays

    Vous en connaissez un pays musulman democratique?

  • Par von straffenberg - 09/03/2016 - 11:18 - Signaler un abus Excellent analyse

    La Turquie grâce a Mustapha Kémal était un des rares pays laïques aux portes du monde Oriental . Monsieur Erdogan a décidé de tout remodeler en utilisant les fastes passés de l'empire ottoman pour rétablir un califat revisité à sa manière . Seul Poutine une fois de plus est lucide , Bachar ; laïque; représente un moindre danger et malheureusement Obama manque de hauteur de vue et de fermeté laissant les Européens se débrouiller avec le sultan d’Istanbul .

  • Par vangog - 09/03/2016 - 11:33 - Signaler un abus La dictaturque!

    Les patriotes vous mettent en garde, depuis plusieurs années , contre la Turquie, base arrière du jihadisme, commercant avec l'EI, terrorisant le peuple Kurde, résistant courageux au jihadisme, à l'intérieur et à l'extérieur de ses frontières, imposant ses diktats à la bécasse Moguerrini et au socialiste Shultz, arnaquant vulgairement l'UE des impuissants. Et les européens commencent à se rendre compte qu'ils ont, face à eux, la pire des dictatures islamistes, après des années et des années d'enfumage...il était temps!

  • Par Anguerrand - 09/03/2016 - 11:58 - Signaler un abus Erdogan a une stratégie extra...pour la Turquie

    C'est là que l'on se rend compte que l'Europe se laisse avoir par ce dictateur Erdogan. Il obtient tout ce qu'il veut des milliards ( 3+3 )pour héberger des immigrés, enfin, en principe car il en arrive toujours autant en Europe. De plus il en profite pour nous faire du chantage afin de rentrer dans l'UE. Un certain nombre de pays ne veulent pas de la Turquie ( dont la France qui est censé faire un référendum) , donc on nous cache une " déviation " pour nous imposer la Turquie qui serait le plus peuplé d' Europe "

  • Par Jean-Benoist - 09/03/2016 - 13:52 - Signaler un abus Islam et

    Démocratie ne sont pas compatibles; Quand les élites, voire les bien-pensants vont-elles reconnaître cela?

  • Par foxlynn - 09/03/2016 - 14:12 - Signaler un abus et alors ...

    mise au pas de la presse (Valeurs actuelles) incarcération des militaires laïcs (comme les généraux à Calais ?) ... et contrôle des juges (non soumis à la gauche ???) .... c'est en FRANCE !!!

  • Par jmpbea - 09/03/2016 - 18:52 - Signaler un abus Quand j'ai lu les trois premières lignes

    de votre titre... j'ai cru qu'on parlait de la FRANÇE....

  • Par kaprate - 10/03/2016 - 00:49 - Signaler un abus "semi démocratie autoritaire"

    décrit bien à la TURQUIE, alors que "semi dictature démocratique" conviendrait mieux à la FRANCE...

  • Par kaprate - 10/03/2016 - 00:50 - Signaler un abus Pardon

    décrit bien la et non à la... Il est tard...

  • Par Gré - 10/03/2016 - 13:13 - Signaler un abus Comment peut-on même se poser

    Comment peut-on même se poser la question ?

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Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc), il intervient pour le groupe Sup de Co La Rochelle et des institutions patronales et européennes et est chercheur associé au CPFA (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment auteur des livres Le Chaos Syrien, printemps arabes et minorités face à l'islamisme (Editions Dhow 2014), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (Editions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (Editions du Toucan).

 

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