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Lien entre cancers et téléphones portables : la communication tendancieuse qui s’est organisée autour du rapport américain sur les ondes électro-magnétiques

La diffusion d’un rapport par le National Toxicology Program (NTP), un programme gouvernemental de recherche américain a priori très sérieux, fait grand bruit : l’exposition aux radiofréquences de la téléphonie mobile augmenterait légèrement la fréquence de deux types de tumeurs rares, cérébrales (gliomes) et cardiaques (shwannomes cardiaques). Il s’agit d’une partie des résultats d’une étude plus large à paraître en 2017, présentés sous forme d’un article assorti d’annexes. Si l’ampleur de l’étude (25 millions de dollars américains) et la renommée de l’institution impressionnent, le contenu du rapport laisse perplexe.

Plus de peur que de mal

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Lien entre cancers et téléphones portables : la communication tendancieuse qui s’est organisée autour du rapport américain sur les ondes électro-magnétiques

En préambule, les auteurs insistent à juste titre sur le vif intérêt des médias et du public vis-à-vis de la sécurité de la téléphonie mobile. Ils justifient une diffusion partielle de l’étude du fait de l’usage massif des équipements de communications sans fil dans la population, la moindre augmentation d’incidence d’une maladie pouvant avoir d’énormes répercutions en termes de santé publique. 

Ces déclarations, tout comme le titre du rapport qui mentionne explicitement les radiofréquences de téléphonie mobile, laissent penser que l’étude porte sur des expositions comparables à celles des téléphones portables. Ce n’est pas le cas. 

En effet, tout le corps du rat est exposé (exposition dite "corps entier"), de manière homogène alors que l'exposition au portable concerne essentiellement la tête, ce qui permet à la vascularisation de maintenir la température des zones les plus exposées à une valeur normale en cas d’échauffement local. 

D'autre part, la puissance du rayonnement pour une exposition de l'ensemble du corps était, selon les groupes de 90 rats, de 1,5 ; 3 et 6 W/kg depuis la gestation (stade fœtal) et durant toute leur vie (en alternance de 10 minutes allumé/éteint) alors que la réglementation limite dans ce cas l'exposition humaine à 0,08 W/kg, soit respectivement 18, 37 et 75 fois plus !

Un exemple pour illustrer les raisons de cette distinction : il est moins dangereux de tremper le bout du doigt dans l’eau bouillante que de tomber dedans. En résumé, au vu des conditions d’exposition testées,  il n’est pas surprenant de trouver des effets. 

Globalement, les résultats de cette étude préliminaire sont très étonnants et en contradiction avec des nombreuses études animales antérieures. En effet : 

  • les rats non exposés vivent moins longtemps que les rats exposés, les auteurs ne précisent pas pourquoi. Cela peut artificiellement entraîner une incidence (nombre de nouveaux cas par an) plus grande dans les groupes exposés,
  • seuls les rats mâles présentent significativement plus de tumeurs, au plus haut niveau d’exposition (6 W/kg),
  • au vu du très faible nombre de cas observés par groupe, des faux positifs (résultats dus au simple hasard) sont possibles. 

Les auteurs ne mettent pas du tout leurs résultats en perspective avec d’autres travaux publiés sur le sujet. Une étude isolée, a fortiori avec des résultats marginaux trouvés chez des rats (mâles et pas femelles), ne suffit pas pour bouleverser un état des connaissances qui repose sur des milliers d’autres études analysées régulièrement par des panels d’experts du monde entier au cours d’expertises collectives. Celle du NTP mérite donc examen précis, mais également prudence. Des résultats similaires trouvés à des niveaux d’exposition compatibles avec ceux rencontrés dans notre environnement pourraient inciter à plus de précaution. En l’occurrence, le niveau minimum d’exposition pour le corps entier reconnu dangereux pour la santé par l’ICNIRP et l’Union Européenne est de 4 W/kg pour une exposition aigüe (courte) et donc, a fortiori pour des expositions à long terme [3]

Cette étude peut-elle vraiment remettre en cause la classification 2B du CIRC de 2011 pour les radiofréquences des téléphones mobiles et le gliome ou le neurinome acoustique ? Cette classification stipule qu’en l’absence de preuves suffisantes, les radiofréquences ne sont pas  "certainement", ni "probablement", mais "peut-être" cancérigènes. Plusieurs études épidémiologiques conduites, depuis 2011, dans les pays scandinaves, aux USA, en Grande Bretagne et tout récemment en Australie et au Japon, n’indiquent pas d’augmentation de l’incidence des tumeurs cérébrales dans la population malgré le développement massif de l’usage du téléphone mobile au cours des dernières décennies.

Ainsi, le NTP et le NIEH alarment inutilement la population sur un danger des portables en communiquant les résultats préliminaires d’une étude réalisée dans des conditions d’exposition qui n’ont rien à voir avec à celles engendrées par la téléphonie mobile ou d’autres systèmes de communications sans fil usuels.  

Par cette communication, ils alimentent les rumeurs et l’inquiétude sans donner de clés de lecture à tous ceux qui ne sont pas spécialistes du sujet [1,2]

______

[1] Report of Partial Findings from the National Toxicology Program "Carcinogenesis Studies of Cell Phone Radiofrequency Radiation in Hsd: Sprague Dawley® SD rats (Whole Body Exposures)", Draft 5-19-2016

 http://biorxiv.org/content/biorxiv/early/2016/05/26/055699.full.pdf

[2] http://ntp.niehs.nih.gov/results/areas/cellphones/index.html

[3] Commission internationale de protection contre les rayonnements non  ionisants (ICNIRP), ICNIRP statement on the “guidelines for limiting exposure to time varying electric, magnetic and electromagnetic fields (up to 300 GHz)”, ICNIRP Statement (2009). http://www.icnirp.org/documents/StatementEMF.pdf 

 
Commentaires

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  • Par Olivier K. - 11/06/2016 - 14:21 - Signaler un abus Recherche subventionné

    Dans les revues scientifiques (sérieuses), les auteurs doivent donner la liste des organismes privés et public qui les subventionne. Les auteurs de cette article devraient en faire de même. Les lecteurs ne doivent pas considérer les articles de scientifiques n'exposant pas leur source de financement. La plus part des articles publiés par des scientifiques dans les journaux GD public sont uniquement outils de com, foie d'un scientifique.

  • Par Jean Boisneau - 17/06/2016 - 22:45 - Signaler un abus Article documenté

    à Olivier K. je vous cite : "les auteurs doivent donner la liste des organismes privés et public qui les subventionne. Les auteurs de cette article devraient en faire de même. Votre remarque est surprenante ! Les "organismes" en question sont nommément indiqués en exergue de l’article. C’est même assez rare pour être signalé. Je remarque au passage que ces auteurs sont aussi co-auteurs du rapport Afsset 2009 une expertise collective réalisée sous la tutelle de l’état et consultable en ligne. L'article est documenté, tout est donc vérifiable. Bref, il aurait été plus intéressant et constructif d’argumenter sur le contenu de l’article plutôt que sur les personnes qui l’ont écrit.

  • Par Outre-Vosges - 05/07/2016 - 21:37 - Signaler un abus À @Olivier K.

    Un contributeur sérieux fait attention à se relire. Une faute ou deux, c’est pardonnable mais quand je trouve « public » pour « publics », « subventionne » pour « subventionnent », « cette article » pour « cet article », « plus part » pour « plupart » et « foie » pour « foi », le tout dans un texte bien court, je trouve qu’il y a de l’exagération. Mais peut-être auriez-vous préféré écrire en arabe conformément aux vœux de Mme Vallaud-Belkacem

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Anne Perrin

Anne Perrin est docteur en biologie, diplômée d'un ùaster en philosophie, et chercheur en biophysique à l’Université Grenoble-Alpes.

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Isabelle Lagroye

Isabelle Lagroye est docteur en Pharmacie, docteur en Sciences de la Vie, maître de conférences de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, Bordeaux.

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Catherine Yardin

Catherine Yardin, Professeur des Universités/Praticien Hospitalier, chef du service d'Histologie, Cytologie, Cytogénétique, Biologie Cellulaire et de la Reproduction du CHU de Limoges

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