Atlantico : Quelle est la marge de manœuvre de l'islam relativement à la parole de Mahomet ? Pour quelles raisons ?
Rémi Brague : Mais ce n’est pas la parole de Mahomet ! Le Coran, pour les musulmans, c’est la parole de Dieu, et en un sens très littéral, il a été dicté par Dieu. Dieu est pour eux l’auteur du Coran de la même façon que Flaubert est l’auteur de Madame Bovary. Mahomet n’a fait que prendre à la dictée. Il est certes le "bel exemple", ce pourquoi ses déclarations et ses actions (hadith) peuvent servir de sources de droit.
Tout le monde parle d’interpréter le Coran.
Mais si c’est Dieu qui y dicte ses volontés, on ne pourra guère interpréter que le sens des mots. Le voile des femmes restera un voile ; on s’interrogera seulement sur sa longueur et son opacité.
Peut-on considérer que l'islam est piégé dans une interprétation figée de cette parole ? Quelles en sont les conséquences concrètes pour les musulmans ? Quel peut être le rapport de l'islam à la modernité ?
Il est déjà trompeur de parler de "théologie". C’est un mot chrétien, emprunté lui-même à Platon qui l’a forgé pour la première fois. Il désigne la tentative d’une exploration des mystères divins au moyen des instruments de la raison, et en particulier de la raison philosophique. Les philosophes arabes ont essayé quelque chose de tel, qui a tourné court.
Il faut plutôt chercher la réflexion des penseurs musulmans du côté de ce que l’on appelle le Kalâm, qui est une entreprise apologétique. On y cherche à montrer que les dogmes islamiques, supposés vrais et clairs en soi, sont plausibles, et que ceux des autres religions sont absurdes.
Le fait que l’islam soit vieux de quatorze siècles n’est pas décisif en soi. Si Mahomet avait vécu à la même époque que Joseph Smith, le prophète des Mormons, cela ne changerait rien. Ce qui est vraiment décisif, c’est l’idée d’une dictée d’un texte par Dieu, qui est éternel et omniscient.
"Islam" et "modernité", voilà deux mots sous lesquels on peut mettre mille choses. Tout dépend de ce que l’on entend par "islam". Le mot désigne une religion, une civilisation et des populations. Et la "modernité" est une période de l’histoire pendant laquelle sont apparues des choses plus ou moins bonnes. Bien des gens, dans les pays dans lesquels l’islam est la religion dominante, aspirent à certains aspects de la modernité. Ils se méfient d’autres. Et je les comprends. Nos sociétés "modernes" se portent-elles si bien que cela ?
Les différentes branches de l'islam sont-elles confrontées à la même difficulté ?
Le chiisme a formé un clergé, ce qui lui assure une certaine cohérence et de la discipline.
Il n'y a pas de clergé côté sunnite. Est-ce une raison des dérives ?
Non, mais l’absence d’un magistère interdit de distinguer ce qui représente légitimement l’islam et ce que l’on considère comme des déviations. Personne n’a le droit de dire : "tout ceci n’a rien à voir avec l’islam !"





















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