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Et si Facebook Live était une énorme révolution dont nul ne peut encore imaginer l’impact ?

Facebook a lancé, il y a peu, une nouvelle application, se plaçant ainsi en concurrent direct de Périscope en matière de vidéo instantanée : Facebook Live. Depuis son apparition, l'application a été utilisée à plusieurs reprises par des citoyens pour dénoncer des abus commis par des policiers ou des employeurs. La publication immédiate de ces vidéos pose la question de la légalité de cette pratique qui pourrait changer profondément et durablement nos rapports sociaux.

Souriez, vous êtes filmé

Publié le - Mis à jour le 5 Août 2016
Et si Facebook Live était une énorme révolution dont nul ne peut encore imaginer l’impact ?

Atlantico : Un article du Daily Beast évoque le fait qu'une femme transsexuelle s'est servie de Facebook Live pour dénoncer les abus et le harcèlement sexuel de son employeur. Dans quelle mesure ce système de vidéo en streaming peut-il changer les rapports de force lors de contentieux ou révolutionner les moyens à sa disposition pour dénoncer des abus ou des méfaits en se servant de ses spectateurs comme de témoins ?

Michaël Dandrieux : La clé d'entrée du phénomène social que constitue Facebook Live – qui n'est pas du tout un phénomène technologique ou technique comme on pourrait le croire de prime abord – réside dans la réduction du temps de diffusion des images, et la confusion entre le temps de l'action – le temps de l'enregistrement – et le temps de la diffusion qui intervenait normalement après un temps durant lequel on pouvait prendre en compte un certain nombre d'éléments de dimension éthique, juridique, légale, etc.

Ce n'est pas le public qui a commencé à enregistrer tous les faits et gestes des personnes qui l'entourent : ce sont avant tout les forces de l'ordre.  L'objectif est de documenter tous les faits en gestes de ce qui se passe, en continu, dans un tissu social, pour pouvoir extraire des moments au cours desquels des individus perpètrent un acte. On va donc séparer le temps de l'action avec le temps de l'opération. Grâce à la vidéo, il devient possible d'attester de la véracité de la plainte. C'est à ce moment-là où les autorités, qui disposent de la vidéo, vont décider ou non de sa diffusion en tenant compte de la dimension éthique, juridique, etc. Or la diffusion par France Télévisions des images de l'attentat de Nice vient remettre cela en question.

Ce qui change désormais, avec Facebook Live, c'est que l'on met à disposition du public les mêmes moyens – et pour l'instant nous n'avons qu'évoqué les enregistrements décalés réalisés avec une caméra permettant d'attester de ce qui s'est passé – que ceux dont disposent les forces de l'ordre. Ceci permet de ne plus avoir comme seule version celle de la police. En Russie d'ailleurs, les voitures civiles disposent d'une contre-caméra pour pouvoir filmer en cas d'altercation avec les forces de l'ordre. Il en va de même pour les cyclistes new yorkais, qui disposent généralement d'une caméra fixée sur leur casque filmant tous les faits et gestes de la journée, ce qui permet ainsi de rapporter des images en cas d'accident, dans le temps de l'opération. Aujourd'hui, avec une application comme Facebook Live, le temps de l'action et le temps de l'opération sont fusionnés l'un avec l'autre. Il n'y a plus de temps de réflexion dans lequel l'individu pourrait finalement réfléchir à la nécessité et à l'utilité de porter plainte, dans lequel aussi une solution à l'amiable entre les deux parties pourrait être trouvée, etc. Avec la diffusion immédiate des images que permet Facebook Live, ces deux temps sont ainsi réduits. Cette réduction fait en sorte que toute la dimension du procès – pas seulement au sens pénal, mais également au sens linguistique du terme renvoyant au processus par lequel on parvient à agir sur le monde qui nous entoure, comme le fait de porter plainte – ne prend plus de temps. Le procès devient ainsi immédiat. Or, comme le disaient Foucault et Durkheim à propos du procès, la longueur du processus permettait notamment de déconstruire la figure du monstre associée à l'accusé. Désormais, nous sommes confrontés immédiatement à la monstruosité de l'accusé et du crime dont on suppose qu'il en est l'auteur. Ce qui se passe alors, c'est que la personne n'est plus un suspect vis-à-vis duquel un temps de la réflexion, par rapport à son acte, faisant intervenir différents acteurs, va pouvoir s'exprimer. Nous restons donc dans le temps de l'action, dont la principale caractéristique est d'être un temps émotionnel. Ainsi, lorsque vous diffusez une vidéo instantanée d'un harcèlement sexuel, vous vous situez dans un temps de l'action, et donc de l'émotion. Le jugement émotionnel qui s'opère alors est un jugement accusateur violent.

Ce qui se produit, c'est une banalisation du temps de la dénonciation – que le Live rend particulièrement violente notamment par l'absence d'analyse. Le Live vidéo peut également biaiser la réalité de l'intégralité de l'action : elle ne montre pas ce qui a pu se passer avant ou après ; elle ne révèle pas les éléments d'hors-champ, etc.

Avec ces applications de vidéos Live, il y a quelque chose de jubilatoire pour le corps civil qui dispose désormais de certains outils des corps professionnels comme les policiers ou les organismes de surveillance. Dans le même temps, il y a quelque chose de problématique car les civils n'imaginent pas être soumis à des impératifs de diffusion auxquels est soumis l'ensemble de la population, qui font qu'il est normalement très difficile de diffuser n'importe quoi, n'importe où et à n'importe quel moment. Cela relève du droit à l'image français. Or le cadre législatif actuel est totalement vierge de réflexion sur ces territoires de la vidéo Live. Les policiers n'ont pas le droit de diffuser des images sans avoir recours au préalable à une armada de législations, tandis que le corps civil est convaincu de pouvoir s'extraire de ces mêmes obligations. Cette dissymétrie révèle également des différences dans ce que recherche le corps civil et les policiers : ces derniers, a priori, vont rechercher un apaisement dans la punition, dans la volonté d'amener le procès à son terme, etc., tandis que le corps civil, placé dans le temps de l'émotion, est dans une logique de diabolisation, de la révolte, de la vengeance, du dégoût, qui n'est donc pas du tout une recherche de paix mais celle de l'entertainment. Ceci renvoie aux mécanismes plus anciens de la justice, qui sont des mécanismes d'exposition du coupable. Par cette exposition, le public faisait ainsi corps social face au coupable, pointé alors du doigt par ce corps constitué. La fonction, si l'on peut dire, du "salaud", c'est-à-dire de la personne sur laquelle s'abat l'opprobre public, est importante dans nos sociétés : elle consiste à faire porter la responsabilité à quelqu'un qui n'est pas du sérail. La haine à l'égard de cette personne est d'autant plus grande avec des applications comme Facebook Live que l'on ne dispose pas, comme je le disais plus haut, des éléments de contexte, de l'hors-champ, etc. ; un effet de concentration extrêmement fort se produit alors, du fait de l'immédiateté. 

David Fayon : La vidéo en direct est un axe de développement fort des réseaux sociaux qui induit de nouveaux usages. Nous avons par exemple Periscope - outil dans l'écosystème Twitter qui permet aussi d'interagir avec une communauté - et Meerkat, application disponible sur iOS et Android. Ils ont été lancés en 2015. Facebook, pour ne pas rester en reste, a suivi le mouvement en lançant Facebook Live. L’outil permet à chacun de diffuser des flux vidéo en direct pris depuis son PC, sa tablette mais aussi son smartphone et de les partager avec ses amis ou avec des groupes publics ou privés. C’est aussi une façon de générer de l’attention et de recueillir des commentaires. Dans l’article présent que vous évoquez, la personne a utilisé Facebook Live pour avoir des éléments de preuve face à son employeur. Le fait d’être filmé induit aussi une asymétrie. La personne qui filme peut se prêter au jeu et en profiter pour inciter l’autre personne à en dire/faire plus alors qu’elle n’est pas au courant de l’enregistrement en direct. Peut-être que pour recueillir davantage de preuves, cette personne a voulu aller encore plus loin et faciliter le travail du juge. Or selon les personnes, les valeurs et les limites diffèrent. En cas d’harcèlement, la personne qui subit peut réagir différemment : ignorer, fuir, affronter, accepter. La question que nous pouvons nous poser à la lecture de cet article est de savoir ce qui se serait passé lors de l’affaire DSK au Sofitel de New York en 2011 si la femme de chambre avait utilisé un tel outil. Par ailleurs, le fait de taguer le lieu est un faisceau d'indices supplémentaires notamment si l'on se sert de l'outil comme moyen de preuve pour du harcèlement (moral, sexuel) au travail par exemple. Ceci étant dit, il est préférable dans un premier temps que le problème soit réglé au sein de l’entreprise ou de l’organisation plutôt que de prendre des spectateurs extérieurs à témoin. C’est aussi une question d’image pour l’organisation dans laquelle on est. Face à une situation d’harcèlement on peut toutefois être démuni mais va-t-on avoir le réflexe de mettre Facebook Live en fonction pour, à défaut d’une bonne qualité d’image et de cadrage, avoir au moins des enregistrements des dialogues et des sons ?

 
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David Fayon

David Fayon est consultant Web pour des entreprises et organisations françaises depuis la Silicon Valley, co-fondateur de PuzlIn et membre de l'association Renaissance Numérique. Il est l'auteur de Web 2.0 et au-delà (Economica, 2è éd., 2010), Géopolitique d'Internet : Qui gouverne le monde ? (Economica, 2013). et Facebook, Twitter et les autres... (avec Christine Balagué, Pearson, 3e éd, 2016) ainsi que de Transformation digitale (avec Michaël Tartar, Pearson, 2014). Observateur et acteur de la société numérique, ses recherches portent sur la transformation digitale des banques.

Il anime enfin le site davidfayon.fr, sur l'actualité du Web et du numérique.

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Michaël Dandrieux

Michaël V. Dandrieux, Ph.D, est sociologue. Il appartient à la tradition de la sociologie de l’imaginaire. Il est le co-fondateur de la société d'études Eranos où il a en charge le développement des activités d'études des mutations sociétales. Il est directeur du Lab de l'agence digitale Hands et directeur éditorial des Cahiers européens de l'imaginaire. En 2016, il a publié Le rêve et la métaphore (CNRS éditions). 

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