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L’effet Mondial de Football ? Ce que la France Black Blanc Beur de 2018 pourrait apprendre de Kylian M’Bappé pour ne pas se déliter comme celle d’il y a 20 ans

Penser qu'une équipe de France de football diverse par les origines de ses membres pourra rendre la société plus harmonieuse relève de la pensée magique aussi bien en 1998 qu'en 2018.

Souffrir ensemble

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L’effet Mondial de Football ? Ce que la France Black Blanc Beur de 2018 pourrait apprendre de Kylian M’Bappé pour ne pas se déliter comme celle d’il y a 20 ans

 Crédit FRANCK FIFE / AFP

Alors que la victoire française de 1998 avait été présentée comme celle d'une France " ​b​lack-b​lanc-b​eur", le constat de ces 20 dernières années laisse apparaître cette présentation plus comme un mythe que comme une réalité au sein de la société française, comme pouvait l'analyser le journaliste Jérémy Collado dans un article publié par Slate en 2016 "Euro 2016: la nouvelle mort de la «France black-blanc-beur»​. Comment expliquer ce décalage, pourquoi cette France black-blanc-beur a plus tenu du mythe que de la réalité ? 

Gilles Clavreul : Tout simplement parce que le sport de haut niveau n’est pas représentatif de la société, car telle n’est pas sa vocation : une équipe nationale, c’est la conjonction de talents individuels hors normes, de parcours où la chance a sa part (songez aux Zidane qu’on ne connaîtra jamais parce qu’une rupture des croisés a arrêté net leur ascension à seize ou dix-sept ans), et d’un système de formation, d’entraînement, de sélection et de compétition qui repose à la fois sur des acteurs publics, des clubs, des investisseurs, etc.

Mais l’élite du foot, c’est une élite, justement : elle n’a rien de représentatif et elle n’est pas faite pour cela, même si l’existence d’une culture du ballon très forte dans les quartiers populaires, mais aussi dans des villes moyennes (pensez à Auxerre, à Sochaux, à Lens…) crée une émulation collective propice à l’éclosion des talents.

Cela étant posé, on devrait toujours résister à la tentation de politiser le football. Oui, l’équipe de 1998 était multiculturelle, mais elle ne l’était ni plus ni moins que les classes moyennes et populaires dont sont souvent issus les footballeurs professionnels. L’essentiel ne se joue pas là, mais sur le talent, le travail et l’organisation collective. Par conséquent, penser qu’une équipe de France diverse par ses origines va rendre la société plus harmonieuse et plus tolérante relève de la pensée magique. Mais, à l’inverse, ronchonner contre cette équipe parce qu’elle ne serait plus « de souche » ne vaut guère mieux : renvoyons les uns et les autres dans leurs buts et savourons comme il se doit ce moment de bonheur collectif qui n’a rien, lui, de politique. Lorsque les joueurs expriment l’amour du maillot et que des millions de Français descendent dans la rue avec un drapeau français, on ne demande pas aux un ni aux autres ce qu’est exactement leur conception de la patrie, et c’est tant mieux !

Eric Deschavanne : Je n’opposerais pas le mythe et la réalité, puisque le mythe, en tant que mythe, est une réalité, et que si le mythe est bien entendu une fiction, il s’agit d’une fiction qui a un sens pour une communauté, et dont ladite communauté a besoin. Le fait est que l’équipe de France de foot est devenue un vecteur d’identification nationale, et qu’elle représente en conséquence un symbole de la communauté nationale. A tort sans doute (c’est la part d’illusion propre au mythe) - mais peut-être pas tout à fait - nous prêtons un sens aux victoires et aux échecs de l’équipe de France, et nous en tirons même des leçons morales et politiques. Or il se trouve que depuis 98, à tort sans doute - mais peut-être pas tout à fait - les péripéties de l’histoire de cette équipe sont interprétées à travers le prisme du problème de l’intégration et de l’identité nationale. Le 12 juillet 1998 incarne le rêve français de l’intégration réussie, Knysna, le cauchemar de la dislocation. 

Le « mythe », en l’occurrence, est le révélateur de nos espoirs et de nos inquiétudes. L’histoire qui s’écrit à l’occasion d’une compétition comme la coupe du monde devient instantanément un récit national à travers lequel la France parle d’elle-même et projette son identité. Or, nous avons par principe (constitutif de l’identité républicaine de la France) l’espoir de former une communauté unie abstraction faite des différences d’origine, de race et de religion. Et nous éprouvons une inquiétude face au risque de voir l’identité et l’unité nationales minées par les vagues migratoires et la diversité des origines, des races et des religions. L’équipe de France de football, à cet égard, nous apparaît comme un miroir de la communauté nationale. 

Il s’agit cependant d’un miroir déformant, car de par l’origine sociale des joueurs de foot (la plus déterminante de toutes), cette équipe à une « couleur » qui ne reflète pas exactement celle du pays (elle est plus « black » que blanche, à l’inverse du pays). Cette question du reflet qui n’est pas un reflet exact fait évidemment partie du problème de l’identification : au classique « ils ont perdu, nous avons gagné » des supporters se superpose le diagnostic identitaire et communautariste : le « ils » (les responsables de la défaite), ce peut être « les Français », pour le franco-algérien qui voit en Benzema un franco-algérien victime du racisme, ou bien les « racailles » de banlieue pour le Français de souche qui doute du fait que les descendants des dernières vagues migratoires puissent un jour devenir « d’excellents Français ». 

1998 et 2018 sont des moments du « Nous », ces moments où l’on éprouve un doux et euphorique sentiment de concorde nationale. A cet égard, le slogan de la « France black-blanc-beur » n’était pas purement mensonger ou illusoire. La victoire de l’équipe de France multiraciale constituait le symbole d’une grande idée, la preuve qu’il était possible de composer une grande nation unie autour de projets communs en dépit de la diversité des origines. Il s’agissait cependant d’un slogan ambigu : insister sur le « black-blanc-beur », c’est-à-dire sur la diversité (la diversité raciale qui plus est) conduisait au risque de promouvoir une lecture identitaire et communautariste du récit national, et donc de miner l’unité nationale (de fait, l’interprétation de Knysna n’a fait qu’inverser les signes, en conservant la représentation d’une équipe « black-blanc-beur »). 

Lorsque les joueurs sont considérés non comme des individualités caractérisées par le talent et le mérite mais comme les échantillons d’une catégorie d’origine, de race ou de religion, la fonction de l’équipe devient de « représenter la diversité » : on s’inquiète du fait que l’équipe ne reflète plus la nation (il y aurait pour certains trop de « Noirs » comme pour d’autres il y a trop de « Blancs » dans les médias ou au sein des assemblées politiques), ou encore de l’exclusion des « beurs ». A la limite, si l’on allait jusqu’au bout de la logique d’une « équipe de la diversité », il faudrait que le sélectionneur national respecte des quotas. Pour que le slogan de l’équipe « black-blanc-beur » revête une signification républicaine, il faut à l’inverse relativiser la catégorisation raciale et insister sur l’unité de l’équipe. De mémoire, j’ai retenu le titre d’un journal au lendemain de la victoire de 98 : « La belle équipe ». Cette expression heureuse restituait à mes yeux ce qui rendit alors l’équipe de France aimable aux Français : par-delà la personnalité des joueurs et la diversité de leurs origines, ceux-ci avaient su former « une putain de bonne équipe ! »

 

Dans un entretien donné au Parisien, Kylian Mbappé a pu déclarer  "C’était quand même difficile face à une superbe équipe en face. On a été solide, solidaire. Ce sont des valeurs qu’il faudra conserver pour aller au bout."..."Il faut s’adapter à toutes les situations. On ne peut pas toujours faire ce que l’on veut, surtout face à ces équipes. On a su souffrir ensemble."​. Pour éviter qu'une éventuelle prochaine victoire n'en arrive au même résultat d'un mythe décalé de la réalité, en quoi les valeurs ici proposées "solides, solidaires" et nécessité de "souffrir ensemble" pourraient-elle être transposées du monde du sport à la société ? Afin d'éviter de "se payer de mots", comment agir pour que ces valeurs puissent prendre racine dans la société  ?

 
Commentaires

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  • Par assougoudrel - 12/07/2018 - 09:14 - Signaler un abus En tous cas, dans la foule en liesse

    on n'a pas vu un seul maghrébin à aucun endroit de France. On les aurait vus et entendus si l'équipe de France avait perdu, Benzéma en tête. Les beurs brillaient par leur absence. Blanc, black, beur, c'est de la couillonnade, tout comme le "vivre ensemble".

  • Par Poussard Gérard - 12/07/2018 - 09:26 - Signaler un abus Les jeunes issus de l'immigration

    sont les magrébins et musulmans qui refusent de s'intégrer monsieur.. Mais vous oubliez de rappeler que les jeunes issus de l'immigration polonaise italienne, espagnole, asiatique eux se sont intégrés..alors qu'ils vivaient dans les mêmes quartiers..Alors arrêtez de jeter la faute sur la société, la politique publique.. Affirmons nos valeurs et interdisons le salafisme et exigeons des parents et de ceux qui arrivent de se plier à nos règles de laïcité et se comporter en honnêtes citoyens français.;

  • Par Citoyen-libre - 12/07/2018 - 10:07 - Signaler un abus Lamentable

    Ces discours de culpabilisation sont insupportables. A cela si on rajoute le comportement des télévisions, comme Tf1, LCI, France 2, etc, qui recherche dans les micros trottoirs essentiellement des personnes issues de l'immigration, la coupe est pleine. Aucun pays au monde ne propose autant d'aides à ces personnes. Et ça ne suffit toujours pas. On s'est assis sur nos valeurs, sur nos religions, on nous impose la laïcité, on doit supporter l'abaissement généralisé du niveau scolaire, on doit cohabiter avec des gens qui souvent nous méprisent, etc. Quel pays lamentable. Et c'est pas MLP qui va changer ça.

  • Par adroitetoutemaintenant - 12/07/2018 - 10:12 - Signaler un abus La finale sera passionnante

    Finale entre une équipe africaine et une équipe européenne !

  • Par jc0206 - 12/07/2018 - 11:14 - Signaler un abus Et ça recommence !

    Voilà que l'équipe de foot va encore réunifier et relancer l'économie de ce pays ? Que nenni ! Passée la soirée du 15 juillet et à condition qu'ils gagnent, les héros vont aller arroser ça sur le compte des Français avec la famille Macron et vite retourner à leurs occupations, c'est à dire gagner encore un peu plus d'argent (oui c'est possible !) Les supporters n'auront plus comme souvenir que leurs maux de tête à cause de la bière qu'ils auront avalée à l'excès. La véritable gueule de bois sera pour ceux qui seront allés jusqu'en Russie assister à des matchs souvent très moyens, n'auront rien vu du pays que le stade, l'aéroport et l'hôtel. Ils auront asséché leurs comptes en banque alors que les héros verront les leurs exploser.

  • Par henir33 - 12/07/2018 - 12:13 - Signaler un abus hum

    on se rappellera que au début des années 2000 les joueurs musulmans avaient tenté de prendre le pouvoir au sein de l'équipe l'appartenance religieuse étant plus forte que l'origine raciale ça a mal fini ...

  • Par lima59 - 12/07/2018 - 14:07 - Signaler un abus La finale de dimanche est de

    La finale de dimanche est de l'uni-culturelle Croatie, contre le multi-culturelle équipe de France. Et l'uni-culturelle est arrivée en finale. plus

  • Par kelenborn - 12/07/2018 - 14:50 - Signaler un abus Ah décidément...

    C'est pas dur de faire de la pâtée pour les cochons: ils viennent tous seuls à l'auge!! D'abord, rien à voir entre cette équipe et le pitoyable ramassis de branleurs qui est allé en Afrique du Sud comme on va à l'Elysée le jour de la fête de la musique. La plupart de ces gens jouent dans des équipes à l'étranger et ne sont pas la parce que , selon l'expression consacrée après 98 , il suffisait de ramasser les génies du ballon rond au pied des tours du 9.3 ou de Trappes! Sans doute quelques blacks sont ils la car il est plus facile d'être naturalisé quand on a des talents que quand on est chinoise vivant avec un français. M 'Bappé est encore un gamin! attendons un peu pour le Panthéon..Non ce qui m'agace, c'est la fin du speach de Clavreul qui s'était pourtant tenu proprement au début!!! Non Mr Clavreul! Moi je suis né dans la bouse , dans le trou du cul de l'Ouest de la France et...j'ai fait l'ENA (je le répète car ça fait chier Ah2bouhh et Caca40) ! il n'y avait pas de plan Borloo, pas de subventions. J'ai un voisin dont le portugais de père cassait des cailloux et il est devenu chef d'entreprise! Alors ces pleurnicheries! on tire la chasse!

  • Par aristide41 - 12/07/2018 - 15:17 - Signaler un abus Vous avez fait l'ENA

    Kelenborn? Félicitations.

  • Par aristide41 - 12/07/2018 - 15:36 - Signaler un abus Les "Blacks" de l'équipe de France

    s'appellent Paul, Blaise, Kilian comme ils 's'appelaient Marcel ou Lilian en 1998. J'y vois quand même une appartenance à la Culture française qui ne devrait pas être sous-estimée. Aux Etats Unis, la majeur partie des gens qui n'ont pas un nom Wasp ont un prénom anglais. Zemmour avait souligné l'importance de l'origine du prénom dans l'intégration des personnes d'origine étrangère à propos de la fille de Rachida Dati. Cela peut paraître liberticide mais cela crée un sentiment d'appartenance. tant qu'à vivre en France, autant s'y intégrer. Les prénoms étrangers auraient dû être interdits. Les gens auraient conservé leurs racines dans leur nom de famille, leur prénom symbolisant leur intégration à la Culture française.

  • Par ISABLEUE - 12/07/2018 - 16:22 - Signaler un abus en tout cas le branleur ben zamma

    ne jouera plus en Equipe de France. C'est déjà bien !!

  • Par assougoudrel - 12/07/2018 - 16:29 - Signaler un abus @aristide41

    C'est bien dit. Le nom doit rester afin que l'arbre ne meurt pas,

  • Par tunemar - 12/07/2018 - 17:09 - Signaler un abus Pensée magique

    En somme, un bel et bien long exercice de style pour le plaisir manifeste des Auteurs, que l’on pourrait résumer par le fameux « Cogito ergo sum » de Descartes : « Je pense donc je suis »… Mais encore ?

  • Par zelectron - 12/07/2018 - 17:13 - Signaler un abus et plus de 40 millions de français . . .

    . . . se foutent du foutchebol comme de leur 1ère couche-culotte et conséquemment ignorent le blaque, le beurre et ... je ne me souvient plus quoi !

  • Par vangog - 12/07/2018 - 20:53 - Signaler un abus C’est marrant car...moi, je ne vois que des Français,

    dans cette équipe de France! Je n’y vois ni noir, ni jaune, ni beur, ni blancos, ni espagnol...mais peut-être ai-je la vue courte (il faudra que je demande à Rayski, spécialiste en racialisme...). Quoi qu’il en soit, vive la France, et bonne chance à son équipe unie!

  • Par pascal farigoule - 14/07/2018 - 11:48 - Signaler un abus black blanc ...

    black blanc oui j'ai vu ou je vois ... mais beur ?

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Gilles Clavreul

Gilles Clavreul est un ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Il a remis au gouvernement, en février 2018, un rapport sur la laïcité. Il a cofondé en 2015 le Printemps Républicain (avec le politologue Laurent Bouvet), et lance actuellement un think tank, "L'Aurore".

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Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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