Zone franche
André Glucksmann :
« Vive l’athéisme politique ! »
Les nouveaux maîtres-penseurs ? Ils vous suggèrent d'oublier les dogmes et de penser par vous-même.

André Glucksmann et Nicolas Sakozy (au milieu, Alain Lamassoure) : "Tu vois Nico, sur la Lybie ou la Géorgie, t'es top ! Mais sur les Roms, t'es vraiment naze..." Crédit Piotr Snuss / Reuters
Je repose le dernier opus d’André Glucksmann sur la table du salon après l’avoir dévoré et j’en suis tout retourné : ce type est entré dans ma tête, y a piqué quelques-unes de mes meilleures idées, en a fait un bouquin (en réalité, une longue intro suivie d’articles publiés un peu partout ces dernières années) et voici qu’il s’apprête à récolter les lauriers qui me sont dus…
Mais j’ai décidé de ne pas faire la gueule trop longtemps parce que mes idées, qui sont donc aussi les siennes, plus il y a de monde à les partager, mieux c’est. De fait, j’aurais écrit le livre moi-même, il aurait manqué d’anecdotes piquantes sur Poutine et Medvedev ou de background sur la Tchétchénie et personne n'en aurait voulu.
Non, vraiment, il valait mieux que ce soit lui qui fasse le boulot.
Et que raconte-t-il exactement, cet ancien « mao » passé de la promotion du Grand Bond en avant au vote Sarkozy en 2007 ? En gros, qu’au soir d’une vie presque entière passée à philosopher (il commence à prendre de la bouteille), il lui paraît temps d’envoyer les dogmes au pilon. De se débarrasser des mécanismes proprement religieux dont découlent, en France, les appartenances politiques.
Être «de gauche », être « de droite », au-delà de la dimension bêtement topologique de ces concepts (si les opposants au veto royal de la constituante de 1789 s’étaient installés de l’autre côté de la pièce, Mélenchon revendiquerait fièrement son appartenance à l’extrême droite), ce n’est plus avoir des « valeurs » mais plutôt adopter une sorte de corpus idéologique livré en kit prêt-à-monter façon étagères Ikea ― avec ses grandes dates, ses grands hommes, ses grandes citations...
Le « discours fondateur » de Bures-sur-Yvette
Ce paquetage de base sur le dos, vous voici d'ailleurs en mesure d’entamer à peu près n’importe quel disputatio avec un type du camp d’en face, de l’évolution des effectifs d’enseignants du primaire à la stratégie énergétique de la France dans le contexte de l’après-Fukushima, Jaurès ou de Gaulle (qui sont un peu les Saint Augustin du domaine) ayant forcément dit un truc confortant votre argument dans leur « fameux discours fondateur » de Pézenas ou de Bures-sur-Yvette.
Glucksmann s'amuse ainsi du débat qui agite la population de Clochemerle dans le roman éponyme de Gabriel Chevallier, l’installation d’une pissotière dans un patelin de province étant, à tout prendre, un sujet tout aussi valable d'en appeler aux mânes des anciens que la décision de faire la guerre à Ben Laden ou de réformer l’université...
Bon, vous pouvez toujours essayer de sortir du jeu en décidant que vous ne serez désormais « ni de gauche ni de droite » ― en termes de kit Ikea s'entend. Mais cette échappatoire n'en est pas une, puisqu'elle signifie que vous êtes en réalité « de droite » (c’est comme ça, on n’y peut rien, c’est une loi naturelle).
Glucksmann le sait bien, qui s’est retrouvé excommunié pour avoir estimé qu’on pouvait à la fois approuver Sarkozy lorsqu’il défend Géorgiens ou Libyens et lui dire son fait lorsqu’il transforme 15 000 Roms en autant de boucs émissaires. C’est juste un exemple : il en a d'autres sur lesquels il s'étend davantage, mais nous sommes tombés d’accord sur l’idée qu’il ait écrit le livre plutôt que moi et je ne vais pas paraphraser 200 pages pour vous faire économiser quelques euros...
Ultime preuve de son souhait de se placer hors-usinage, l’auteur de « La cuisinière et le mangeur d’hommes » (j’ai une affection particulière pour ce bouquin que j’avais prétendu avoir lu à 15 ans pour épater une nana qui ne savait même pas qui était Glucksmann. Je ne l’ai toujours pas lu depuis) publie son manifeste d’athéisme politique chez un éditeur spécialisé dans les ouvrages cathos. Hé hé, c'est bien un coup à être excommunié une seconde fois, ça...
« La République, la pantoufle et les petits lapins », André Glucksmann, Desclée de Brouwer, 210 pages, 17,90€

Hugues Serraf
Hugues Serraf est journaliste, écrivain et blogueur.
Aujourd'hui, éditorialiste à Atlantico, il est l'auteur de Petites exceptions françaises (Albin Michel, 2008) et de L'anti-manuel du cycliste urbain (Berg International, 2010).


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Je vais être obligé de lire son livre à cause de vous M. Serraf. Si c'est nul croyez moi je ne manquerai pas de vous en faire part...
Quand à la passion...
"Rien de grand ne s'est fait sans passion"
Hegel
Évidemment!
Je la connais :)
C'était un guet-apens, il était prévu qu'il dialogue avec un spécialiste des totalitarismes et non avec ce philosophe. Il a confié n'avoir même pas cherché à se défendre et je le comprends.
dans l'argumentation. Si vous parvenez à le comprendre, ce n'est pas du temps perdu ! A propos de Fabrice Bouthillon, je vous conseille d'écouter cette intéressante émission de France Culture : http://www.franceculture.com/emission-du-grain-a-moudre-le-nazisme-reaction-radicale-ou-%C2%AB-addition-des-extremes-%C2%BB-2011-01-31.html. Bisous philosophiques
"Vexé le Occam ?" Au contraire, j'aspire particulièrement à vous voir faire mon éducation philosophique, cher maître ès lettres auto-proclamé sur Atlantico :-)
"vous n'avez pas compris que ma référence à Aron ne concernait que son lien avec Glucksmann et non ce qui suit". Bien sûr, mais cela pourrait vous montrer combien inepte est l'objection qui se focalise sur une référence pourtant accessoire
hum ? Vexé le Occam ?
Jolis pavés mais vous n'avez pas compris que ma référence à Aron ne concernait que son lien avec Glucksmann et non ce qui suit (à partir de "c'est à mon avis", ce qui aurait du vous mettre sur la voie)
Mon troisième message n'est pas lié à la position de Aron, mais à Fabrice Bouthillon, auteur d'un très bon nazisme et révolution. A lire. Bisous quand même.
"le niveau des commentaires est très élevé aujourd'hui". Ah détrompez-vous ! Pour ma part il a été démontré par a+b que j'étais un imbécile incapable de lire la grraaannde Arendt. Par contre, je vous conseille de converser avec Khemas ci-dessous (oui, celui qui avec profondeur explique que "les passions n'ont rien de bon"), c'est toujours très enrichissant (pensez-vous, il est agrégé d'histoire !)
Glucksmann a dit tellement de conneries il y a 40 ans, il en dit tellement aujourd'hui que finalement ça s'annule; accordons- lui notre indulgence;
PS: le niveau des commentaires est très élevé aujourd'hui, on se sent tout petit....
sans doute très sympathique, mais à mon sens tout à fait aux antipodes d'une réflexion d'un Aron, toujours soucieux de ne pas détacher trop facilement les concepts du réel, de ne pas se satisfaire de slogans creux et dignes d'un première année. Donc vous devriez éviter, quitte à être anti-aronien d'esprit, de le citer dans vos commentaires. Et je vous dis tout cela sans acrimonie, mon ami ;-)
complexe et mélangée en effet. Mais encore une fois, laissons la réplique à Aron : "Il est trop facile d'avoir raison, en politique, dès que l'on se donne le droit de donner tort à l'histoire" (Elie Halévy et l'ère des tyrannies). En somme, votre petit catéchisme satisfait promouvant un athéisme centrisme faisant la synthèse du localisme de droite et de l'universalisme égalitaire de gauche est
point de salut"." (p. 333). Je ne vous ferai pas l'injure de vous rappeler que par "foi raisonnable", Aron fait référence à la notion kantienne fondamentale de Vernunftglaube (cf. "Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée" de Kant). C'est l'opposée même d'un athéisme. Certes, vous justifierez votre dichotomie simpliste en alléguant qu'elle ne renvoie qu'aux idées et non à l'histoire, bien trop
ne diffère pas en nature de celle d'un gouvernement conservateur. Ce n'était donc que cela, le socialisme ?" (p. 38). Aron, du côté de l'athéisme politique ? Il est plus subtil : "La critique du fanatisme enseigne-t-elle la foi raisonnable ou le scepticisme ? On ne cesse pas d'aimer Dieu quand on renonce à convertir les païens ou les juifs par les armes et qu'on ne répète plus : "Hors de l'Eglise
n'appartient qu'aux idées" (Ibid., p.108). Surtout que même en idée, Aron refuse de définir la gauche par l'égalité : "La seule gauche, toujours fidèle à elle-même, est celle qui invoque non la liberté ou l'égalité, mais la fraternité, c'est-à-dire l'amour" (p. 36). La gauche opposée à la Realpolitik de droite ? "La diplomatie travailliste, heureuse aux Indes, malheureuse dans le Proche-Orient,
égalitariste ? "Les dirigeants de la gauche se situent au milieu de la hiérarchie, ils mobilisent ceux qui sont en bas pour chasser ceux qui sont en haut, ils sont des demi-privilégiés et représentent les non-privilégiés, jusqu'à la victoire qui en fera des privilégiés. [...] le bon sens ordonne de ne pas transfigurer un mot équivoque, un rassemblement mal défini, en les chargeant d'une gloire qui
est de droite, le totalitarisme stalinien de gauche, sous prétexte [...] que l'un se veut essentiellement particulier, national ou racial, l'autre universel à partir d'une classe élue par l'histoire. Mais le totalitarisme prétendument de gauche, trente-cinq ans après la Révolution, exalte la nation grand-russe, dénonce le cosmopolitisme" (L'Opium des intellectuels, p.26). La gauche essentiellement
Il est très amusant de vous voir invoquer régulièrement Raymond Aron avec déférence, tout en retombant ensuite dans les dichotomies conceptuelles simplistes droite/gauche qu'il abhorrait par dessus tout. Bref, comme vous le dites si bien, vous devriez relire les textes. La gauche du côté de l'universalisme, la droite du côté du local ? "Il est loisible de répliquer que le totalitarisme hitlérien
La révolution française a séparé l'universel du local, créant la gauche et la droite. Le contrat social légitimé par l'Eglise, institution centriste par excellence détruit, l'impossibilité de réconcilier les uns et les autres, un centrisme est dorénavant nécessaire pour rassembler les Français, sans ça partagés entre les valeurs locales (realpolitik) et universelles (égalitarisme).
Je trouve très intéressante la transition effectuée avec votre précédent article : les valeurs n'appartiennent à personne, le centrisme apolitique est nécessaire, parce qu'il est le seul à établir le consensus et le juste partage des valeurs.
L'athéisme politique n'est pas nouveau et Glucksmann n'a rien inventé. Aron avait à peu prêt la même vision des choses, et c'est très certainement en s'inspirant de son ancien professeur que Glucksmann a créé son univers mental. C'est à mon avis la seule manière correcte d'aborder la politique, de se détacher des passions qui n'ont rien de bon.