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Les abeilles en danger de disparition (et l’humanité par la même occasion) : état des lieux des dernières connaissances scientifiques

Adieu café, jus d’orange et confitures : voilà à quoi ressembleront nos petits-déjeuners si les abeilles disparaissent. Pire, selon une prophétie faussement attribuée à Einstein : "si l'abeille disparaissait de la surface du globe, l'homme n'aurait plus que quatre années à vivre". Faut-il ré-approvisionner nos bunkers achetés en vue de l'apocalypse maya ?

Bzzzz

Publié le 29 juillet 2013
 
300 000 ruches disparaissent chaque année en France.

300 000 ruches disparaissent chaque année en France. Crédit Reuters

Atlantico : Aujourd'hui tous les scientifiques sont d'accord pour dire que l'on observe une disparition massive d'abeilles domestiques ("colony collapse disorder", CCD). Ce phénomène serait croissant en Europe mais surtout aux Etats-Unis. A l'heure actuelle où en sommes-nous de cette disparition ? Leur nombre continue-t-il de baisser ?

Henri Clément : Depuis les années 1995 en France et 2000 dans le monde, les abeilles domestiques comme les pollinisateurs sauvages sont en forte régression et connaissent des taux de mortalité haut, sur l’ensemble du globe. Partout où on retrouve une agriculture productiviste qui utilise notamment les pesticides néonicotinoïdes, on retrouve ces taux de mortalité qui se situe autour de 30 à 40%. En France, depuis 1997, 300 000 ruches disparaissent chaque année. Les chiffres sont toujours aussi importants mais restent relativement stables.

Jean-François Narbonne : Avant, il était difficile d'avoir une idée indépendante des évolutions puisqu'il n'y avait pas d'organismes pour suivre les affaires. Aujourd’hui ces chiffres sont plus objectifs grâce à ces organismes.

Certains chercheurs pensent qu'en 2006 la chute s'est enraillée, et qu'aujourd'hui nous sommes face à une remontée. Qu'en est- il ?

Henri Clément : il y a une amélioration en France en 2006/2007 qui correspond à la période de retraits de certains insecticides néonicotinoides. Mais cela reste sporadique et en France. Car ailleurs, on ne note pas de remontée du nombre d’abeilles. Pour preuve, les Etats-Unis sont obligés d’importer des colonies d’abeilles d’Australie notamment, pour palier ce manque, qui a des conséquences sur certaines agricultures en Californie ou en Caroline du Sud.

Le nombre de colonies d'abeilles aux Etats-Unis (source : USDA NASS Honey Production Report)

Cependant les scientifiques n'arrivent pas à déterminer clairement les causes de ce phénomène : pesticides, virus, champignons... plusieurs pistes sont à l'étude. Que savons-nous de ces différentes hypothèses ?

Jean-François Narbonne : De nombreuses études ont été faites sur différents facteurs qui ont engendré cette disparition : on peut citer en particulier les virus ainsi que des problèmes nutritionnels. Les abeilles qui aidaient à la pollinisation n'ont pas une alimentation diversifiée. On observe également un problème génétique : le développement de l'élevage intensif de l'abeille, ainsi que celui des reines qui ont été importées d'endroits du monde très divers (notamment l'Australie), provoque des problèmes de lignée très importants. Les nouvelles générations de pesticides, dont les voies d'exposition et son impact sur les abeilles ont été mal évalués. Aujourd'hui, il y a davantage de moyens de contrôler et donc on évalue mieux les facteurs de disparition des abeilles.

Ceci dit, il y a des endroits dans lesquels il n'y a pas eu de pesticides utilisés et qui ont pourtant connu une baisse importante du nombre d'abeilles. 

Henri Clément : Il y a plusieurs problèmes :

  • Les pesticides : qui restent la cause principale.
  • L’évolution agricole : on observe un manque de diversité dans nos cultures.
  • Les conditions climatiques qui évoluent
  • Le varroa : petit acarien qui s’attaque aux larves des abeilles, il est arrivé depuis les années 80
  • Virus et champignon : les scientifiques ont démontré qu’il fallait des conditions aggravantes pour qu’ils se développent. Ce sont des maladies opportunistes qui ne se déclenchent qu’en cas de stress dû notamment aux résidus de pesticides. Cela a été démontré par le CNR et l’Université de Clermont-Ferrand et des chercheurs américains.

L’Europe a récemment pris la décision d’enlever des molécules des pesticides ce qui est une bonne nouvelle.

Le cumul de ces facteurs entraîne le phénomène que l’on observe aujourd’hui, avec comme causes prépondérantes : les pesticides et nos modes de cultures actuels.

Le miel est-il affecté par ce phénomène ? Si oui, de quelle façon ?

Henri Clément : Il y a de moins en moins de miel. La France, bien que leader en 2012, a vu sa production largement réduite. On est passé de 32 000 tonnes à 16 000 tonnes seulement. En 15 ans, la production nationale a été divisée par deux, et les importations multipliées par 4. Aujourd’hui 24 000 tonnes importées. Ce constat est mondial. En Argentine, les chiffres sont passés de 100 000 tonnes à 60 000 tonnes : cela est dû essentiellement à l’augmentation de la culture du soja qui se fait au détriment du riz et des tournesols. Le goût du miel reste inchangé.

Pourquoi les abeilles sont-elles des insectes vitaux pour la nature ? Peut-on imaginer un monde sans abeilles ? 

Henri Clément : On pourrait se passer des produits dérivés créé par les abeilles, comme le miel, car on ne consomme que 600 grammes de miel par personne et par an en France. Par contre, les abeilles représentent 35% de notre alimentation par la pollinisation et 65% dans notre diversité alimentaire. Pour consommer des fruits et des légumes, il faut la pollinisation des abeilles, la viande aussi car les animaux se nourrissent de végétaux, et si il n’y a pas de graines pour les produire il n’y a pas de végétaux. Les abeilles sont essentielles. L’apport des abeilles en Europe est de 22 milliards d’euros, dont 3 milliards d’euros pour la France.

Prenons l’exemple du petit déjeuner, sans les abeilles, on se retrouve avec du thé et du pain – plus de café, jus, noix, confitures…

D'autres moyens de pollinisation sont-ils envisageables ? Lesquels ?

Jean-François Narbonne : Les Chinois, à cause de la pollution en Chine, ont essayé de polliniser à la main. Il y a des végétaux où la pollinisation se fait à la main. Cela peut se faire sur une petite production mais pas sur de grandes cultures. Donc les abeilles restent quand même indispensables à la production. Il y a aussi l'industrialisation de l'élevage qui est dangereuse : passer d'un élevage artisanal à un élevage industriel pose les mêmes problèmes (maladies..) que pour d'autres types d'animaux.

Henri Clément : les abeilles dérangent car elles sont sensibles à la pollution. Certains chercheurs ont imaginé un système de remplacement : les robots mais cela semble compliqué. Cependant, il y a d’autres agents pollinisateurs : le vent, les abeilles solitaires, les bourdons, les papillons… Les abeilles pollinisent 80% des plantes et on peut les élever. Nous nous sommes également rendu compte qu’en présence des abeilles il y a une plus grande activité de pollinisation de la part de tous les agents pollinisateurs. Il n’y a pas de concurrence mais complémentarité.

 


Commentaires

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  • Par la licorne - 30/07/2013 - 09:31 - Signaler un abus Article passionnant. Très belle photo d'illustration.

    Là comme toujours c'est bien le problème de surpopulation qui est en cause, une surpopulation que les docteurs folamour du "progrès" voient comme une enrichissement.

  • Par Jacques Fabry - 29/07/2013 - 14:34 - Signaler un abus le vrai problème des abeilles

    c'est qu'actuellement et de plus en plus elles vivent en bien pire ce que ressent un skieur par jour blanc, c'est-à-dire des difficultés de vision dans une lumière devenue subitement inadaptée à leurs yeux.
    http://www.eauseccours.com/article-une-experience-scientifique-tueuse-d-abeilles-118687631.html

  • Par pemmore - 29/07/2013 - 13:26 - Signaler un abus En cherchant comment se débarrasser du ver blanc (taupin),

    grand tueur de salades, je me suis rendu compte qu'il adorait aussi la maïs (25% de pertes)
    Aussi je suis tombé sur les pub (de très mauvaise foi) sur les maïs enrobés d'un poison pas possible.
    Putain le bourrage de cràne!
    Mais cette saloperie qui est très puissante reste active 3 ans dans le sol.
    Evidement le paysan l'année d'après plante quelque chose, ça serait des betteraves des choux raves no problèmos.
    Ben non il s'en fout, il plante du colza ou surtout du tournesol, et la les abeilles, couic!
    Bien sur la grosse arboriculture plus loin elle s'est faite une raison et lache des boîtes de bourdons.
    Mais sur 4 cerisiers j'ai pas mangé 10 kg de cerises.
    et gràce aux bourdons, sinon ça serait 500g.
    Une petite loi interdisant toute plante à fleur 2 ans après semis de céréales enrobées avec poison anti taupin serait la bienvenue.

  • Par ADB - 29/07/2013 - 12:39 - Signaler un abus Horreur !

    L'horreur est de constater comment Atlantico ne peut s'empêcher de se vautrer dans un catastrophisme de mauvais aloi.

  • Par legaulois - 29/07/2013 - 08:33 - Signaler un abus merci MONSOTO

    le résultat des politiques agricoles internationales débridés au profit d'une minorité d'habitants sur cette terre il faut remettre tout à plat à l'échelon internationale ou c'est la perte de l'humanité à moyen terme

Henri Clément - Jean-François Narbonne

Henri Clément est président de l'Union national de l'apiculture française (Unaf), et apiculteur professionnel. Il est également rédacteur en chef de la revue Abeilles et fleurs.

Jean-François Narbonne est l'un des experts de l'ANSES, l'Agence nationale de sécurité sanitaire. Il est par ailleurs professeur à l'Université de Bordeaux 1 et docteur en nutrition.

 

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