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10 ans d’euthanasie en Belgique : pas vraiment un heureux anniversaire

Dix ans après la dépénalisation de l’euthanasie en Belgique, un Collectif de professionnels de la santé, d'universitaires et libres penseurs en a dressé le bilan dans les colonnes de la Libre Belgique.

Faux débat !

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La leçon belge : 10 ans de dépénalisation de l’euthanasie et bien des dérives...

L’euthanasie est-elle la manière appropriée de rencontrer la souffrance des personnes en fin de vie ? Dix ans après la dépénalisation de l’euthanasie en Belgique, il nous semble important de réfléchir à cette question. 

Partons d’un constat : des soins médicaux appropriés, un accompagnement psychologique et une présence aimante aux côtés du malade suppriment souvent la demande d’euthanasie. Il arrive un moment où les traitements curatifs deviennent inutiles et sources de désagréments disproportionnés par rapport aux bénéfices escomptés.

Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour dire qu’ils doivent être arrêtés pour ne pas tomber dans l’acharnement. Par contre, il faut continuer et intensifier les soins d’accompagnement et de confort, c’est-à-dire les soins palliatifs. Ceux-ci favorisent une authentique mort dans la dignité, tout en évitant d’abréger délibérément la vie.

De très nombreux professionnels de la santé et bénévoles accompagnent la vie finissante avec une persévérance qui force l’admiration.  Jour après jour, rejetant toute forme d’acharnement thérapeutique, ils mobilisent les ressources de plus en plus efficaces de la médecine actuelle pour soulager et rendre supportable la douleur physique. Par leur écoute, leur professionnalisme et leur générosité de cœur, ils apaisent le malade et le soutiennent jusqu’à son dernier souffle de vie. La présence de la famille et des proches est elle aussi essentielle. En des moments particulièrement intenses, nombreux sont ceux qui ont découvert qu’au lieu de donner la mort, il est plus beau et gratifiant de donner de la qualité de vie jusqu’au bout.

Sans aucun doute, toute demande d’euthanasie doit être écoutée et reçue avec compréhension. Nous mesurons en effet l’extrême gravité et le poids de ces situations angoissantes où le patient n’en peut plus. Mais la société doit-elle nécessairement accéder à cette demande ? Une telle demande est souvent un appel à l’aide. A cet appel, et il faut le redire avec force, la seule réponse appropriée est de soutenir le désir de vivre qui se manifeste dans toute expression d’une demande de mort.

Cependant, une dépénalisation de l’euthanasie n’est-elle pas inéluctable dans une société laïque et pluraliste comme la nôtre ? L’euthanasie est souvent revendiquée comme l’ultime liberté : celle de pouvoir choisir l’heure et la manière de sa mort. Toutefois, remarquait récemment Luc Ferry, elle fait peser sur le médecin la charge de procurer cette mort. On se retrouve ainsi confronté au paradoxe d’une liberté qui met en lumière l’absence d’autonomie de l’individu par le besoin qu’il a d’autrui pour mourir. L’euthanasie est donc loin d’être une affaire purement individuelle.

C’est ce qui distingue l’euthanasie de la ‘liberté’ du suicide qui, tout en interpellant la société, ne reçoit pas son aval et n’engage pas le corps médical. L’autorisation légale de l’euthanasie a quant à elle un impact sur le tissu social et sur notre conception sociétale de la médecine. Elle transgresse un interdit fondateur et affecte en cela même les bases de notre démocratie, en délimitant une classe de citoyens à qui on peut donner la mort avec l’aval de la société. Dès lors qu’elle revêt une indéniable dimension sociopolitique, l’euthanasie peut être légitimement récusée au nom d’intérêts publics supérieurs : la sauvegarde des fondements de la démocratie et la protection de la spécificité de la médecine, connue depuis toujours comme l’« art de guérir », et non comme l’art de faire mourir.

Notre propos est largement attesté par les faits : l’euthanasie dégrade la confiance au sein des familles et entre les générations ; elle instille de la méfiance à l’égard des médecins ; elle fragilise les personnes les plus vulnérables qui, sous l’effet de diverses pressions, conscientes ou inconscientes, peuvent se croire moralement obligées d’exprimer une demande d’euthanasie.

En dépénalisant l’euthanasie, la Belgique a ouvert une boîte de Pandore. Les dérives envisagées il y a dix ans sont aujourd’hui devenues une réalité. La Commission fédérale de contrôle émet elle-même des doutes sur sa capacité à remplir sa mission, celle-ci étant liée au respect de l’obligation de déclarer les euthanasies pratiquées. Peut-on raisonnablement imaginer qu’un médecin se dénonce lui-même s’il n’a pas respecté les conditions légales ?

A la lecture des rapports de la Commission, on constate que les conditions, qui se voulaient strictes au départ, font l’objet d’appréciations très élargies. Sont ainsi avalisés des cas de suicide assisté de même que des euthanasies justifiées par une souffrance psychique qui ne résulte pas d’une pathologie grave et incurable, alors que ces deux situations sont exclues du champ d’application de la loi. Estimant en outre que le caractère insupportable de la souffrance est d’ordre subjectif, la Commission hésite à vérifier que cette condition légale essentielle est bien remplie. Ne peut-on s’étonner que la Commission n’ait jamais transmis de dossier au parquet en dix ans ? Peut-on affirmer, sans parti pris idéologique, que la loi est respectée et que la pratique de l’euthanasie est sous contrôle ?

A fortiori, les nombreuses propositions d’assouplissement ou d’élargissement de la loi actuelle, en particulier aux mineurs d’âge et aux déments, suscitent notre plus vive inquiétude. Comme il était prévisible, une fois l’interdit levé, nous marchons à grands pas vers une banalisation du geste euthanasique. Force est de constater que, paradoxalement, plus une société refuse de voir la mort et d’en entendre parler, plus elle se trouve encline à la provoquer.

Dix ans après la dépénalisation de l’euthanasie en Belgique, l’expérience atteste qu’une société faisant droit à l’euthanasie brise les liens de solidarité, de confiance et d’authentique compassion qui fondent le « vivre ensemble », et en définitive se détruit elle-même. Aussi en appelons-nous à une évaluation objective et courageuse de la loi, plutôt qu’à son assouplissement ou son extension. 

 

Collectif de professionnels

Dr B. ARS, président de la Société médicale belge St-Luc; Prof. J.-M. AUWERS (UCL); Dr Ph. BALLAUX, Dienst Hartchirurgie, Gent; Dr B. BEUSELINCK, oncologue, UZ Leuven; Prof. O. BONNEWIJN (IET, Bruxelles); V. BONTEMPS, présidente de l’Arche, Bruxelles; J-M. CHARLIER, coordinateur de l’ASBL Emmanuel Adoption; Prof. L.-L. CHRISTIANS (UCL); Dr G. de BETHUNE, pédiatre, membre du Conseil national de l’Ordre des médecins; Dr I. DE BOCK, médecin en soins palliatifs, Bruxelles; Prof. em. H. DE DIJN (KULeuven); Prof. em. A. de HEMPTINNE, Faculteit Geneeskunde, UGent; Prof. J.-P. DELVILLE (UCL); Dr C. DENEYER, Bruxelles; Prof. P.-A. DEPROOST (UCL); Dr A. de RADIGUÈS, pédiatre, Bruxelles ; Dr P. DESCHEPPER, Belgische Artsenvereniging St-Lucas; Prof. em. L. de THIBAULT de BOESINGHE, oncologue, UGent; Dr J.C. DEVOGHEL, directeur hre., Centre douleur CHU, Liège; Prof. T. DEVOS, hématologue, UZ Leuven; Prof. Chr. de VISSCHER (UCL); Dr X. De WAGTER, cardiologue, Gent; Prof. Ph. de WOOT (UCL); Prof. ém. X. DIJON (FUNDP); Dr C. DOPCHIE, oncologue, Tournai; Dr Th. FOBE, Bruxelles; Dr P. FORGET, anesthésiste-réanimateur, UCL) ; Dr M. FRINGS, médecin spécialisée en soins palliatifs; Prof. M. GHINS (UCL); W. HANCE, pasteur à La Louvière; Dr C. HENDRICKX, Charleroi ; Prof. J.-M. HENNAUX (IET, Bruxelles) ; Prof. X. HERMAND (FUNDP) ; Dr Ph. HERMANNS, Gent; Prof. L. ISEBAERT (UCL) ; Dr Ch. JANNE d’OTHÉE, pédiatre, Bruxelles; M. Mustafa KASTIT, imam et théologien; Prof. D. LAMBERT (FUNDP); Prof. Baudouin LE CHARLIER (UCL); Prof. Ch. LEFEBVRE, (UCL); Dr Th. LETHÉ, Bruxelles; Prof. I. LINDEN (FUNDP); Dr P. LOVENS, Bruxelles; Dr J.-B. LINSMAUX, Psychiatre; Prof. D. LUCIANI (UCL); Prof. S. LUTTS (UCL); M. Yacob MAHI, professeur de religion islamique; Prof. A. MATTHEEUWS (IET, Bruxelles); Prof. J. MENTEN, radiothérapie-soins palliatifs, UZ Leuven; Prof. F. MIES (FNRS-FUNDP); Prof. E. MONTERO (FUNDP); X. MULLER, philosophe; Prof. D. MANICOURT, Cliniques univ. St-Luc, Bruxelles; J. PAUTUT, pasteur à Mons; Prof. A. PERSU, Cliniques univ. St-Luc (UCL); Dr Th. PHILIPS, cardiologue, UZ Leuven; Dr K. PEDERSEN, neurologue (Erasme); Prof. H. REYCHLER, Cliniques univ. St-Luc (UCL); Prof. L. RIZZERIO (FUNDP); Prof. ém. H. SIMONART (UCL); Dr. A. SEGHERS, gynécologue; Désirée SEGHERS, juriste; Prof. B. STEVENS (UCL); R. STOCKMAN, médecin dans la santé publique, Generale Overste van de Broeders van Liefde; Dr. M. STOENOIU, chef de clinique adjoint, Cliniques univ. St-Luc, Bruxelles; J.-Cl. THIENPONT, pasteur de l’Eglise protestante d’Ixelles; Dr M. THOMEER, pneumologue, Genk; Prof. R. TROISI, Ghent University Hospital Medical School; Prof. ém. L. VAN BUNNEN (UCL); Dr P. VAN EYKEN, anatomopathologiste, Genk; Prof. ém. D. van STEENBERGHE (KULeuven); Dr P. VUYLSTEKE, Oncologue, Namur; H. WOUTERS, orthopédagogue, membre du directoire de l’European Association for Mental Health in Intellectual Disability.

 
Commentaires

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  • Par celeg - 18/07/2012 - 11:39 - Signaler un abus Avoir le droit de choisir ! Rien de plus normal

    J'ai vu mon grand père souffrir des années sur son lit de mort ! Employer les dernières années, comme simple "singe" cobaye pour essayer des médicaments expérimentaux car les médecins ne trouvait rien pour calmer ses souffrances. Voir ma mère impuissante et incapable d’apaisé ses douleurs, souffrir, pleuré jusqu'à prié qu'on abrège les souffrances de son père.... J'ai connu quelqu'un réduit à l'état de légume, un homme qui jadis c'était battu pour la France, je pense qu'en retour la France aurait du lui permettre de trouver enfin le réconfort que malheureusement on lui à privé ! On ne me fera jamais accepter le fait d'interdire le choix à une personne de choisir sa liberté de vivre ou non. Encore une liberté sous condition

  • Par Redmonde - 18/07/2012 - 11:40 - Signaler un abus QUELLES DERIVES?

    Cet article serait plus convaincant si des exemples attestés de ces dérives étaient donnés. Et puis à peu près tout donne lieu à des dérives; si ces dérives restent peu nombreuses et relativement mineures, ce n'est pas une raison suffisante pour refuser toute euthanasie.

  • Par Koïnè - 18/07/2012 - 12:27 - Signaler un abus Enfin!

    Enfin! Ce collectif déchire le rideau sur l'horreur ordinaire de l'euthanasie en Belgique, prenant les risques des foudres du politiquement correct déjà exprimés dans les commentaires. Comme je l'ai dit sur un autre article où des résidents de maisons de retraites proches de la frontière allemande demandent à aller en Allemagne pour être sûrs de ne pas se faire euthanasier. Que les dérives touchent maintenant des personnes démentes, des infanticides, des mineurs et des personnes qui n'ont rien demandé (20% aux Pays-Bas). Enfin quelqu'un qui pointe le déchirement du lien social où ceux qui sont censés aider les plus fragiles (parents, soignants, bénévoles) font en fait tout pour les assassiner.

  • Par cednono - 18/07/2012 - 15:33 - Signaler un abus celeg

    Pour choisir il faut être conscient, sinon ce n'est pas un choix. Ce que vous dite me laisse dubitatifsur votre sincérité : mon propre père est mort il y a un an des suites d'une malade de Pick (genre Alzheimer) et d'une maladie de Charcot. Il n'a jamais souffert, étant traité comme il le fallait, et les traitements expérimentaux qu'on nous a proposé n'ont jamais été appliqués suite à nos refus réitérés. On a respecté notre souhait, les médecons et le personnel soignant ont été formidables. Mes enfants (les petits enfants de mon père donc) ont appris à vivre avec ce grand malade, ils l'ont vu partir doucement et sereinement et aujourd'hui la mort ne les traumatise pas parce qu'ils savent ce que c'est, on ne leur a rien caché. Bref, mon père est mort doucement, sans souffrir, Cela a été dur évidemment de le voir diminué et absent mais jamais je n'aurais voulu (ni personne de ma famille) "abréger" ses souffrances.

  • Par fabien74 - 18/07/2012 - 16:48 - Signaler un abus @ cednono

    "Bref, mon père est mort doucement, sans souffrir": c'est la tout le problème. Votre père, dans son malheur, a "eu la chance" de ne pas souffrir. Mais pensez aux nombreuses personnes qui ne sont pas dans ce cas la. Lorsqu'une personne est condamné, que les anti-douleurs ne fonctionnent pas (ca arrive), ne pourrait-on pas lui laisser le choix? Quand a l'article, je suis d'accord avec Redmonde. Il serait plus convaioncant s'il y avais plus de chiffres et de cas précis.

  • Par sam75 - 18/07/2012 - 18:56 - Signaler un abus Derives

    L'euthanasie est portée par des lobbys, sa légalisation ouvre en effet la porte a toutes les dérives, l'article le demontre ici. Je ne suis pas sur que la seule solution soit l'Euthanasie, il existe des moyens pour traiter toutes les douleurs et il est possible par des soins palliatifs de rendre les fins de vie plus faciles. Mon pere est mort, il n'a jamais souffert mais les traitements qu'il avait pris au long de sa vie avaient altérés sont esprit, hospitalise, un jour on nous a dit qu'il venait de décéder, je suis sur qu'on la fait passer de l'autre cote.Bien qu'il n'ait plus de lucidité sa présence nous a beaucoup manque. Voila une dérive.

  • Par castaphiore - 19/07/2012 - 08:12 - Signaler un abus avant tte chose intensifions

    avant tte chose intensifions la formation des soignants, renforçons les services de soins palliatifs, nous soignants avons aussi besoin, afin de tjrs mieux accompagner les malades et leurs proches, de lieux de paroles, de lieux, eh oui, où règnent la serenité, la paix, de lieux où la parole de chacun est entendue, la prise en charge de la douleur physique est de plus en plus individualisée, et certainement efficace, elle permet à chacun, chacune de mourir dans la dignité, et, enfin, ns sommes et resteront toujours des êtres humains, non pas des cobayes quelque que soient les situations, et nous n'avons pas droit aux derives, quel qu'en soit le nombre ! je precise que je ne suis pas croyante et que tout ce qui me motive c'est le soin que je peux, que j'apporte chaque jour à des corps malades et dépendants ainsi que l'écoute de leurs accompagnants

  • Par iznogoud - 19/07/2012 - 12:28 - Signaler un abus Hein ?!?!?!?!?

    "la seule réponse appropriée (à une demande d'euthanasie) est de soutenir le désir de vivre qui se manifeste dans toute expression d’une demande de mort" ?!?!?!?!? Donc, si je comprends bien, ce collectif s'arroge le droit de prétendre savoir ce que pense une personne, mieux que cette personne elle-même ???? Mais de quel droit ?!?!?!?

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