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De l'obsolescence de l'homme

Publié le 18 mai 2013
La société du tout-information étant en train de tout révolutionner de manière profonde et définitive, est elle aussi en train de générer des mouvements alternatifs visant à promouvoir, de différentes façons, l’importance de moments de déconnections pour la bonne santé cognitive des humains.
Fondateur et éditeur de "Parisian Gentleman", Hugo Jacomet est une plume reconnue dans le domaine du style masculin.
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La société du tout-information étant en train de tout révolutionner de manière profonde et définitive, est elle aussi en train de générer des mouvements alternatifs visant à promouvoir, de différentes façons, l’importance de moments de déconnections pour la bonne santé cognitive des humains.

Gentlemen,

alors que les projets et les sollicitations autour de Parisian Gentleman se multiplient et s’intensifient (projets éditoriaux, conférences, « master-class », événements PG), je dois avouer rester surpris par l’ampleur du phénomène « sartorial » sur l’internet et par l’audience littéralement mondiale dont les sites comme le nôtre jouissent aujourd’hui.

Et comme, chemin faisant, je réfléchis beaucoup aux leviers de ce phénomène pour tenter de le comprendre et d’en amplifier encore le rayonnement, il me semble intéressant de partager avec vous, de temps à autre, mon analyse et ma vision de la vague sartoriale déferlant actuellement sur les sociétés occidentales. Car même si la grave crise économique que nos sociétés traversent a tendance à encore masquer quelque peu l’ampleur du phénomène, il n’est plus possible de l’ignorer ni même de continuer à le considérer comme une « mode » (c’est le cas de le dire) passagère et encore moins comme un phénomène d’ultra-niche…Nous en sommes, par notre lectorat important et en progression constante depuis le début, à la fois les témoins privilégiés et les avocats.

Il m’arrive d’ailleurs de plus en plus souvent, désormais plusieurs fois par semaine, et à mon corps défendant, d’être cité (sur le web ou dans la presse classique) comme, tenez -vous bien, une « autorité mondiale de l’élégance masculine, bien connue des internautes depuis de nombreuses années»… rien que ça. C’est Maman qui va être contente. Appelez moi Docteur…

Alors bien sûr, il est très agréable et flatteur d’être décrit de la sorte dans les média. Et sans juger de ma soi-disant « autorité » (je préfère nettement le terme de rayonnement), ces éloges un rien superfétatoires – dont cette phrase ci-dessus extraite de EL ARISTOCRATA, blog leader dans le domaine en Espagne - ont cependant le mérite de nous donner du coeur à l’ouvrage et de nous inciter à faire encore mieux après déjà plus de 1000 publications sur le sujet de l’élégance masculine dont 350 en 7 langues étrangères depuis… janvier 2009.

Mais, au risque de vous surprendre, ce ne sont pas les compliments, mais bien la formule « depuis de nombreuses années » qui m’interpelle le plus dans ce déluge d’éloges. Car à en croire la manière dont beaucoup de lecteurs ou de commentateurs parlent désormais de PG, nous ferions depuis longtemps partie, avec les fora anglo-saxons et deux ou trois autres blogs outre Manche et Atlantique, des grands anciens du domaine, alors que nous ne venons en réalité de boucler « que » notre quatrième année et que nous ne faisons que tout juste démarrer, depuis quelques mois, notre phase de déploiement…  Quelle incroyable contraction du temps générée par la révolution technologique et son obsession de l’immédiat, faisant passer une publication âgée de seulement quatre années (à peine l’adolescence pour un vrai projet éditorial au long cours) pour une autorité ! Serions-nous à ce point en manque d’auteurs dans un domaine, il est vrai, jusqu’ici le plus souvent confié à des plumes généralistes (qui gèrent des groupes de sujets  jugés « secondaires » voire dispensables) dans la presse classique ?

Il fût un temps très récent, il y a quinze ans tout au plus, où la notion « d’autorité » (dans son acception « qui fait référence ») avait un un autre sens, une autre portée et une autre profondeur. Une époque, post-industrielle et pré-technologique, durant laquelle être qualifié « d’autorité » dans n’importe quel domaine ne se faisait d’ailleurs encore souvent que post-mortem (notez que je ne suis pas pressé…) Une époque où le temps avait une matérialité et un « poids », où tout semblait et était plus lent. C’était le temps, à la fois si récent et si lointain, d’une Société « verticale », où la médiation des corps intermédiaires (partis politiques, associations, entreprises, écoles) régnait encore sur les consciences et où l’on pensait que pour s’éduquer, il fallait du temps, de la solitude et du silence. Et que seuls les tête-à-tête (frôlant parfois la prise de tête),  avec les classiques de la littérature ou de la philosophie pouvaient nous permettre de comprendre les liens de causalité, qui sont les fondements de toute éducation. A cette époque là, les moments d’éducation ou d’études étaient la plupart du temps des moments d’intériorité, d’engagement personnel, de bataille intérieure… ou de profond ennui, aussi.

De nos jours, dans cette société en pleine révolution technologique, les moments d’éducation sont le plus souvent collectifs (ah cette adoration aveugle et erronée des vertus supposées  du travail en groupe…) et les supports utilisés pour les moments d’études personnels (écrans connectés dans des environnement ouverts) laissent par essence peu de place, voire peu de chances, à l’effort d’intériorité et de compréhension personnelle, dans un environnement intégralement dédié à la gloire de « l’extériorité » de l’internaute et à sa liberté illimitée de navigation et de soi-disant choix. L’éternelle, et catastrophique, confusion entre l’accès à la connaissance et la connaissance elle-même…

C’est sûr que lire Guerre et Paix sur un smartphone ou une tablette, tout en jouant à trois « cash games » sur un site de Poker, en suivant deux enchères de vinyles rares sur Ebay, en bavardant avec une dizaine d’amis sur Skype en mode clavardage ou voix, en suivant le fil d’actualité Facebook des autres, en réservant trois billets de train, en comparant 34 hôtels sur un comparateur pour trouver le meilleur deal et en twittant, retweetant, postant, repostant, commentant, partageant, bloguant, re-bloguant sans discontinuer, n’est sans doute pas idéal pour saisir le sens profond de ce texte immense et immortel…

Ainsi, comme le prévoyait déjà en 1956 Günther Anders, philosophe allemand plus connu de ce côté du Rhin pour avoir été brièvement l’époux d’Hannah Arendt, que pour sa contribution, parfois brillante,  à la critique de la modernité, l’homme serait bel et bien en train de devenir, en l’absence totale de médiation et de protection de cette intériorité si précieuse pour le développement du jugement et du raisonnement, un simple maillon d’une chaine, un vulgaire émetteur-récepteur de flux continus de données répondant à l’injonction « ne jugez pas, avancez !«  Comme si l’utopie cybernéticienne de Norbert Wiener – issue du traumatisme de la seconde guerre mondiale et des monstruosités que le cerveau humain était capable de créer – d’une société désincarnée dont l’information et la communication seraient les piliers fondamentaux était finalement en train de naître sous nos yeux, remettant en question la supériorité du vivant – et donc de l’homme – par rapport aux choses, aux machines et désormais, aux algorithmes.

Cette spirale infernale de la destruction des opportunités d’intériorité – et de l’avènement tapageur de sa petite soeur toxique et obsédante, la transparence, ou la croyance très nocive qu’en outre, toute frontière entre vie privée et vie publique ne devrait plus exister, merci Facebook – nous ramène d’ailleurs tout droit vers les travaux d’Anders et notamment son célèbre livre au scénario catastrophe et au titre incroyablement évocateur : l’Obsolescence de l’Homme, ou pourquoi, selon l’auteur, il est urgent pour l’humain de reprendre la main sur les machines  et les choses. Ce qui, 55 ans après cet ouvrage visionnaire, se traduirait aujourd’hui sans doute plutôt par « se protéger des algorithmes » en version savante ou « modifier ses paramètres de confidentialité » en version populaire, quelque chose comme ça.

Inutile de préciser que ces quelques réflexions ne font pas de moi, loin s’en faut, un techno-résistant et encore moins un apôtre du sempiternel « c’était mieux avant« . Ce serait une démarche surannée, une posture objectivement indéfendable et une tentative ridicule vouée à l’échec rappelant en tous points l’exemple, depuis longtemps oublié, de la guerre qu’ont mené autrefois les copistes aux éditeurs à l’époque de l’avènement de l’imprimerie. Ils prétendaient, sans doute à raison, que ce procédé de reproduction des écrits était à proscrire car il ne permettait pas, à chaque copie, d’annoter le texte et d’en améliorer la compréhension. Ce qui, toute considération démocratique mise à part, se défendait…

Ceci étant, et malgré la fascination que ce glorieux passé de l’écriture exerce sur les amoureux du style tant vestimentaire que littéraire dont nous faisons partie, il est bon de rappeler que, malgré les apparences, PG est un pur enfant de l’internet et n’aurait tout simplement pas pu voir le jour il y a à peine plus de 10 ans. Il n’est donc pas question ici de remettre en cause les impacts positifs inouïs de l’avènement d’un monde « connecté » et de la révolution qui l’accompagne. Il est cependant question – et nous revenons subitement ici à notre sujet de prédilection, l’élégance des hommes – des mouvements alternatifs de grande ampleur que ce type de révolutions de masse génère invariablement et dont nous sommes indiscutablement, en tant que site mais aussi en tant que communauté « sartoriale », l’émanation directe.

La société du tout-automobile ayant atteint son apogée dans les années 90, a généré subitement un engouement planétaire et durable pour le jogging et toutes les formes de course à pieds.

La société du tout-information étant en train de tout révolutionner de manière profonde et définitive, est elle aussi en train de générer des mouvements alternatifs visant à promouvoir, de différentes façons, l’importance de moments de déconnections pour la bonne santé cognitive des humains.

Il est d’ailleurs de notoriété publique que les rejetons des patrons ou cadres supérieurs  (hyper) riches, (hyper) jeunes et (hyper) puissants des monstres de l’internet comme Google, Amazon, Apple (époque Steve Jobs) ou Twitter sont TOUS scolarisés précisément dans des établissements dits « déconnectés », où l’on remet en scène (comme les Américains savent si bien le faire, avec outrance) les stylos, les plumiers, les tableaux noirs, les craies, les cahiers, les livres (oui, oui, des vrais livres avec des vraies pages en papier issu des arbres, je vous jure Madame Michu !),mais où l’on va aussi jusqu’à remettre le travail manuel et les activités physiques et artistiques au centre de l’éducation de ces jeunes (hyper) privilégiés.

N’est-ce pas le paradoxe ultime pour les nouveaux Maîtres du Monde dont la communication omniprésente chante, parfois jusqu’à l’écoeurement, les louanges du monde connecté, que de choisir les bonnes vieilles méthodes de nos parents et grands-parents pour éduquer et élever leur progéniture ? Ne voyez cependant là aucune démarche de leur part visant à respecter certaines traditions ou le droit à l’intériorité et à la déconnection de leurs enfants, car la raison est beaucoup plus prosaïque.

En effet, toutes les études cognitives comparatives consacrées aux modes d’éducation, montrent sans équivoque que si la lecture ou l’apprentissage sur écrans permet une vison fractale des choses que ne permet pas le livre imprimé, ce dernier est bien plus efficace que l’écran lorsqu’il s’agit d’identifier les liens de causalité dans un texte. Ce qui revient à dire, en mots plus simples, que le livre supplante encore très largement les écrans dans certains domaines clés comme, en l’occurrence, l’éducation. Etonnant non ?

Et la société du tout-logo, du tout-sportwear et du tout prêt-à-porter-chausser-penser, a évidemment elle aussi généré une nouvelle communauté d’hommes, les « sartorialistes », qui se passionnent, parfois jusqu’à l’obsession pour la chose vestimentaire masculine classique. Hier ces hommes existaient sans doute déjà, de façon isolée, sur toute la planète. Mais leur fédération sur les fora fondateurs (StyleForum, AskAndy, The LondonLounge) leur a non seulement permis de donner corps à une communauté extrêmement active et prosélyte, mais également de donner l’impulsion à la création d’une nouvelle génération d’hommes de plus en plus concernés par leur style personnel, de plus en plus éduqués dans le domaine, de  plus en plus exigeants vis-à-vis des acteurs du marché et donc de plus en plus prêts eux aussi, à… justement prendre leur temps, que ce soit dans le choix d’un costume en PAP, ou dans l’expérience presque transcendantale de la petite ou de la grande mesure.

Et PG dans tout cela ?

Eh bien nous sommes heureux de pouvoir vous annoncer qu’une version 3 du site est en cours d’élaboration et que le design de cette nouvelle version a été intégralement fondé sur les réflexions ci-dessus, en ayant notamment pour ambition de revenir à certains fondamentaux en termes de typographie et d’expérience de lecture. C’est un chantier assez long qui ne va pas voir le jour la semaine prochaine, mais dont nous vous tiendrons au courant au fur et à mesure dans les mois à venir.

En attendant, lisez PG et achetez des livres !

Cheers, HUGO

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Septentrionale
- 19/05/2013 - 15:04
Sartorial elegance,
Diverses douces déhiscences livrent des passages libres sur les servitudes d'un monde électromagnétisé . Des volontés distinguées aussi puissantes que l'élégant muscle rubané Sartorius.
Glabre et Ingambe
- 17/05/2013 - 20:26
"Sartorial" est un mot qui
"Sartorial" est un mot qui n'existe pas.