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Dans la tête d’un troll
Publié le 26 mars 2012
Les réseaux sociaux et les fils de commentaires des sites d’information réactivent la silhouette du propagateur de haine connu sous le terme générique de troll. La BBC en a rencontré un.
Nathalie Joannès, 45 ans, formatrice en Informatique Pédagogique à l’Education Nationale : création de sites et blogs sous différentes plates formes ;  recherche de ressources libres autour de l’éducation ;  formation auprès de public d’adultes sur des...
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Les réseaux sociaux et les fils de commentaires des sites d’information réactivent la silhouette du propagateur de haine connu sous le terme générique de troll. La BBC en a rencontré un.

Une chanteuse pop nommée Cher Lloyd a été, cet hiver, la cible d’insultes et de menaces sur sa page Facebook. Un reporter de l’émission télévisée britannique « Panorama » a identifié et rencontré un de ces provocateurs qui profitent de l’anonymat sur internet pour perturber les discussions en ligne par des attaques violentes.

L’humanoïde de Cardiff

Abrité derrière le pseudonyme « Nimrod Severen »,  Darren Burton multiplie les commentaires dégradants et racistes sur Facebook. Il vit et travaille à Cardiff, Pays de Galles. Le journaliste de la BBC  Declan Lawn a pu l’identifier en le pistant sur le web et il l’a rencontré à un arrêt de bus. Le primate gallois s’est laissé filmer. Son faciès est celui qu’un directeur de casting choisirait pour incarner ce qu’il est convenu d’appeler  un « gros con » dans une série télévisée.

Les réponses de l’humanoïde de Cardiff à quelques questions simples confirment son appartenance à l’engeance dont les membres sont facilement reconnaissables « parce qu’ils osent tout », selon le regretté Michel Audiard. Extrait du dialogue « Vous imaginez ce que ressentent les personnes que vous agressez ? – Ouais. Je les enc.…»

La liberté selon Facebook

Une des remarques les plus significatives de ce délicat polygraphe concerne la liberté d’expression sur le web. « Facebook, grogne-t-il, me permet de dire tout ce que j’ai envie de dire. » Au nom de cette liberté, le cyber hooligan est prêt à faire neuf semaines de prison pour injures racistes. C’est le genre de beuglements qu’on entend dans des pubs enfumés aux remugles de bières fades. Et l’analogie fonctionne sur les réseaux sociaux.

Les tenanciers de Facebook répugnent ainsi à supprimer des pages négationnistes. Leur argumentation justifie le comportement du troll gallois « Nous détestons, assurent-ils, les idées nazies et nous éprouvons une vive répulsion à l’égard de ceux qui nient l’Holocauste. Cependant, nous croyons que les gens ont le droit de discuter de ces idées et nous souhaitons que Facebook soit un endroit où les idées, même controversées, puissent être débattues. »

Ici, ce n’est pas Michel Audiard qu’il faut convoquer mais le Molière de « Tartuffe ». Car les congénères de l’humanoïde de Cardiff  sont assez souvent – pas toujours – des bigots, héritiers des dévots qui multipliaient les cabales contre les pièces de Jean-Baptiste Poquelin.

Grossiers – c’est un euphémisme – haineux, souvent racistes et parfois bigots. Comme les djihadistes en treillis et comme les chrétiens fondamentalistes qui peuplent les hate groups et leurs milices aux États-Unis.

 

Le primate gallois a beaucoup d’émules

L’activité qui consiste à susciter des polémiques artificielles aussi violentes que possible mériterait que lui soit consacré un travail approfondi de psychologie sociale dans la mesure où elle a de plus en plus de conséquences graves.

Sur les adolescents d’abord. Le harcèlement sur Facebook  est susceptible de provoquer un effondrement de l’estime de soi, dimension sensible des personnalités en train de se construire. Le harcèlement morbide qui est généralement le fait de trolls en herbe agissant en meutes accroît le risque de suicide juvénile. Ce phénomène est suffisamment élevé pour que des associations organisent, en Grande-Bretagne, des actions de vigilance et des manifestations contre toutes les formes d’intimidation.

Dans les périodes d’exacerbation des passions politiques ou religieuses, les trolls véritables ont du mal à se distinguer des surexcités qui se répandent en jugements impérieux sertis de formulations plus ou moins injurieuses sur les fils de commentaires des sites d’information, sur Twitter et sur Facebook. Les aboyeurs anonymes partagent avec les provocateurs pathologiques les mêmes frustrations intimes et professionnelles qu’ils essaient de compenser par des démonstrations virtuelles de puissance: contestations sans argumentation, dénigrement par principe, insultes pour abaisser l’autre, croyant ainsi se rehausser.

Le silence tue les trolls

Le primate gallois et les rectificateurs auto-proclamés qui sont ses émules ont en commun un grave déficit cérébral et une vacuité culturelle abyssale. Ce qui les empêche, entre autres drames privés, de contribuer à l’enrichissement des profitables conversations prônées par Jürgend Habermas dans l’espace public du web. Ils se contentent de perpétuer les vielles disputes avinées qui se terminaient naguère par des apostrophes ainsi éructées « Espèce de facho ! – Sale gaucho ! »; échanges qui dégénèrent vers les bonnes vieilles formules de politesse de la Guerre Froide : « Nazi ! – Stal ! – Faf toi-même ! ». (Ce qui, soit dit en passant, avait un peu plus de vigueur que « Espèce de beauf ! – vas donc hé, bobo ! ».) Mais le fond reste fétide.

Quoi qu’il en soit, ayant déversé un peu partout leurs acrimonieuses sentences, les trolls et leurs apprentis vont chercher dans le miroir de leurs assouvissements glauques le portrait du surhomme nietzschéen qui les rassurerait sur leurs indicibles manques. Cette chronique n’étant pas dédiée à la délation, aucun des trolls et sous-trolls qui grouillent dans les commentaires sur ce site ne sera désigné par son masque habituel. Le troll et ceux qui sont en train de le devenir sont désarmés quand leurs insanités ne rencontrent que le silence.

 

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