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Sciences Po, grandes écoles : mais pourquoi y a-t-il toujours moins d'étudiants issus des catégories sociales défavorisées ?

Publié le 11 octobre 2012
Sciences Po est attaqué par la Cour des comptes sur l'inefficacité de sa politique d'ouverture sociale. La proportion d'étudiants issus de parents cadres ou exerçant une profession intellectuelle supérieure est aujourd'hui de 63,3%.
Vincent Tiberj est chargé de recherche à Sciences Po. Diplômé et docteur en science politique de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, il est spécialisé dans les comportements électoraux et politiques en France, en Europe et aux Etats-Unis et la...
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Vincent Tiberj est chargé de recherche à Sciences Po. Diplômé et docteur en science politique de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, il est spécialisé dans les comportements électoraux et politiques en France, en Europe et aux Etats-Unis et la...
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Sciences Po est attaqué par la Cour des comptes sur l'inefficacité de sa politique d'ouverture sociale. La proportion d'étudiants issus de parents cadres ou exerçant une profession intellectuelle supérieure est aujourd'hui de 63,3%.

Atlantico : Malgré les accusations de la Cour des comptes, Sciences Po défend l'efficacité de sa politique d'ouverture sociale. Où en est-on aujourd'hui de l'égalité des chances face au recrutement sur concours des formations les plus prestigieuses ? 

Vincent Tiberj : Sciences Po et les « Grandes Ecoles » en général sont souvent accusés de la grande présence d’étudiants issus des CSP+ (Classes sociaux professionnelles favorisées). Il s’agit d’un phénomène très simple à expliquer sur le plan social : dans le recensement de 1968, il y avait à peu près 8% des Français qui avait un bac ou plus alors qu’en 2006 le chiffre des Français ayant obtenu un bac général (permettant donc de passer ce genre de concours) est d’environ 37%. C’est un mécanisme simple de goulot, l’augmentation du nombre de candidats rend le concours plus difficile et plus élitiste. Ce problème est d’autant plus renforcé que les effectifs de certaines écoles n’augmentent pas ou peu notamment l’Ecole Normale Supérieure qui n’a pas changé en un siècle. Alors qu’il est évident que le développement de la société augmente le besoin de gens diplômés. Ce sont donc souvent les écoles qui se multiplient plutôt que les promotions.

Ce qu’il est important de constater c’est que dans ce genre de concours et notamment dans celui de Sciences Po, les concours ne se jouent pas à grand-chose. Les différences de notes entrent un enfant issu de la classe ouvrière et un d’une CSP+ sont minimes, rarement plus d’un point en moyenne sur l’ensemble du concours. Et ce petit quelque chose, ce petit supplément d’âme, est souvent donné par le milieu social, la culture générale ambiante dans laquelle a baigné le candidat, pas sur les capacités intellectuelles. Seulement, un meilleur français, quelque chose de plus upper class dans le style. C’est bien là que se trouve le problème d’inégalité face à ce genre de concours.

Le problème ne vient-il pas de la forme des concours ? Les écoles de commerce ou d’ingénierie qui recrutent sur des matières plus pragmatiques ne sont-elles pas mieux à l’abri face aux inégalités ?

Non parce qu’en réalité pour ce genre d’écoles, la sélection se fait plus tôt, au niveau des classes préparatoires et de la possibilité d’accès à celles-ci. Il est évident qu’entrer en prépa à Louis le Grand et dans un lycée de banlieue n’offre pas les mêmes chances de réussite dans les concours. Dans le cas de Sciences Po, l’essentiel de la discrimination est en fonction du ratio entre le nombre de candidats et le nombre d’admis puisqu’on constate que plus il y a de candidats et moins il y a d’admis issus des CSP-. Cependant, il existe des méthodes pour limiter cela, on a constaté que lorsqu’on avait limité l’accès au concours aux gens ayant eu au moins 12 en français au bac, on réduisait l’inégalité des classes sociales. Parmi les gens ayant dépassé cette note, il y a un plus grand prorata de gens « défavorisés » qui sont admis à Sciences Po de 15%.

Quand j’ai commencé à travailler sur ces études, j’étais le premier à penser que le fait de modifier la forme du concours permettrait de réduire le phénomène de discrimination mais en fait c’est une erreur. On constate par exemple que l’épreuve sur dossier est la moins discriminante de toutes, mais aussi que si on fait évaluer un élève par un professeur de français, l’apparition d’une « note de classe » est beaucoup plus forte que lorsque l’évaluation est menée par un prof de philosophie qui se focalisera plus sur la réflexion et la construction d’un raisonnement que sur la maitrise du subjonctif imparfait. On a également constaté que l’introduction d’un oral d’admissibilité avait fait légèrement disparaître les « notes de classe » à condition de faire évaluer les étudiants par un jury formé à déceler les personnalités intéressantes plutôt que les esprits bien disposés par la seule influence de leur milieu social d’origine. En fait, c’est le principe même de la sélection sur concours qui est problématique car il est impossible de l’ouvrir. Et cela continue à se vérifier.

Quel est le bilan concret de la politique des CEP (Conventions d’Education Prioritaire) de Sciences Po ? Peut-on par exemple la comparer avec le Pourquoi Pas Moi de l’ESSEC ?

Les admission en 1ère année à Sciences Po il y a dix ans étaient composées par 70% de CSP+ et 12% d’enfant d’enseignants soit 82% d’étudiants considérés comme privilégiés soit sur le plan économique soit sur le plan culturel. En incluant l’admission automatique par une mention "très bien" la proportion de CSP + fait à 74% et au final les CEP sont les seuls méthodes qui permettent de faire augmenter les chiffres des CSP-. Ces CEP sont donc des conventions passées entre Sciences Po et certains lycées situés dans les fameuses ZEP afin de permettre à certains de leurs élèves d’intégrer Sciences Po via une procédure spécifique. Les élèves passent d’abord devant un jury interne du lycée qui décide si les élèves peuvent intégrer Sciences Po et ensuite ils passent devant un jury Sciences Po. Il ne faut pas croire que ce soit une voie facile, elle est même très exigeante puisque seuls 14% des candidats sont retenus pour intégrer l’IEP. On compte parmi ces étudiants 28% d’enfants d’employés et 20% d’enfants d’ouvriers alors que le concours « classique » n’en compte qu’entre 1 et 4%. Plus globalement, en 1997 lorsque j’ai connu Sciences Po, 2% des admis étaient des enfants d’employés et 1% des enfants d’ouvriers. Aujourd’hui, ils représentent respectivement 7,5% et 4,5% des admis. Nous sommes donc passés de 3 à 12%, ce n’est pas suffisant mais le progrès est évident. Selon les simulations que j’avais faite, si Sciences Po n’avait pas changé sa façon de recruter, 79% des étudiants seraient issus des CSP+, à la place ils sont 70%

Le système PQPM est très différent des CEP car il s’agit d’un accompagnement au concours et pas d’une garantie qu’un prorata même petit intègrera l’ESSEC. Il s’agit de choisir un certain nombre d’élèves, un peu comme lorsque le Lycée Henri 4 faisait des prépas aux prépas, et de les prendre par la main en les aidant à atteindre le niveau des entrées en prépa. Cependant, ce genre d’initiative a pour intérêt d’aider certains élèves à faire des études auxquelles ils n’auraient peut-être pas pensé, et même si certains d’entre eux n’intègre pas l’ESSEC, ils ont un meilleur niveau et peuvent intégrer des formations de très bons niveaux. En tant que sociologue je ne peux pas m’empêcher de penser que ce genre de système entretient inconsciemment la culture de la méritocratie à la française et des classes préparatoires.

Comment lutter contre ces inégalités à l’entrée qui sont l’apanage des grandes écoles ?

Très franchement, je crois que l’argent qui est dépensé pour les CPGE, les classes préparatoires aux grandes écoles serait mieux investi dans les universités. Cela leur redonnerait des moyens et permettrait de récréer une forme de mixité sociale. Qui plus est certaines classes préparatoires comme les Khâgnes, Hypokhâgnes, servent le plus souvent à éviter aux enfants issus des classes sociales avantagées d’éviter le tri brutal de l’université. Tout le monde sait que vu le niveau de sélectivité de l’ENS, l’immense majorité d’entre eux ne l’intégreront jamais mais à l’issu de leur prépa ils réintègreront la fac avec leurs équivalences sans avoir vécu le massacre de masse des amphithéâtre pleins à craquer.

Le problème de toutes les initiatives d’assistance à la préparation des concours et des prépas sont en fait une manière d’éviter de se poser vraiment la question de la cohérence des méthodes de recrutement sur concours de Sciences Po et des Grandes Ecoles.  De plus, ces chiffres sont faussés car on calcule les pourcentages de CSP+/- dans les écoles en utilisant le nombre de boursiers admis. On prend donc en compte la favorisation financière et non pas la favorisation intellectuelle. Par exemple, un enfant de prof qui vient vivre à Paris pour étudier à Sciences Po sera boursier alors qu’en réalité il fait parti des privilégiés. Les CEP ont aussi le défaut de ne s’appliquer qu’aux ZEP et laissent donc de côté les zones rurales. Bien que des tentatives aient été mises en place par Sciences Po, l’organisation géographique de l’Education Nationale rend les choses difficiles. L’ensemble du système de recrutement des Grandes Ecoles et assimilés est pris dans une inertie élitaire dont il ne semble pas pouvoir sortir s’il ne mute pas profondément.

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Mani
- 12/10/2012 - 10:50
Le problème n'est pas là.
En ce qui concerne le faible accès des "catégories sociales défavorisées" à l'enseignement supérieur au plus haut niveau, accuser les grandes écoles (ou sciences po, que je ne mets personnellement pas dans cette catégorie, mais bon) relève de la démagogie. Ce n'est certainement pas leur faute si le système scolaire ne parvient pas à gommer ces différences-là !
.
Modifier les concours pour changer cet état de fait est la plus mauvaise des idées, ça conduit à une dévaluation qui ne profite à personne.
DEL
- 12/10/2012 - 00:19
Les sous!
Tout simplement aussi par ce qu'il faut beaucoup d'argent pour tenir dans ces écoles, même aux bosseurs, et ils ne sont pas toujours riches...
walküre
- 11/10/2012 - 18:46
Pourquoi ?
Parce qu'il faut bosser pour réussir. Et ce, dès l'école primaire. Aujourd'hui tout est gratuit pour ces gens, et ils peuvent et devraient réussir leur vie professionnelle. S'ils n'y parciennent pas, c'est de leur faute et uniquement de leur faute.
La société a bon dos et en a ras le bol des irresponsables, incapables et innocents de tous poils.
Prenez-vous en charge. Et arrêtez de tendre la sébille ou de gémir en direction de l'Etat. Soyez responsables.