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Atlantico Litterati

Hélène Cixous ou l’empire des nuances

Publié le 25 octobre 2020
Hélène Cixous publie un essai : « Lettres de fuite » - Séminaire 2001-2004 (Gallimard). Et un récit fictionnel : « Ruines bien rangées » (Gallimard). L’événement littéraire des heures d’hiver.
Annick Geille
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Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec...
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Hélène Cixous publie un essai : « Lettres de fuite » - Séminaire 2001-2004 (Gallimard). Et un récit fictionnel : « Ruines bien rangées » (Gallimard). L’événement littéraire des heures d’hiver.

Romancière, philosophe, dramaturge (pour Ariane Mnouchkine, au Théâtre du Soleil), poétesse, Hélène Cixous incarne cette tête aussi bien faite que bien pleine chère à Montaigne . Bien qu’elle soit notre contemporaine, Hélène Cixous semble proche de Mme du Deffand, épistolière, amie de Voltaire, à laquelle l’auteur de Candide écrivit ceci : -  Tout sage avec du Deffand / Voudrait en fou passer sa vie(cf.« Correspondance de Mme du Deffand », préface Chantal Thomas /Mercure de France/octobre 2020)

Dans son manifeste féministe « Le rire de la Méduse » (cf. Galilée), Hélène Cixous affirme que ce « continent noir » (cf. Freud)de la féminité n’est ni « noir ni blanc ni inexplorable ». Cixous s’adresse aux femmes sans exclure les hommes . La France ne lui paraît pas le terreau de la misère des femmes ni la fabrique automatique des opprimé(e)s. « Car nous voulons la Nuance, rien que la nuance », disait déjà Verlaine.

«  Notre finitude, c’est ça : plus d’une mort dans la vie » :l’omniprésence de la mort dans la littérature cixoucienne hante aussi celle de son frère d’écriture, le philosophe Jacques Derrida (1930-2004) : «  L’affirmation de la vie ne va pas sans la pensée de la mort, sans l’attention la plus vigilante, voire assiégée, obsédée de cette fin de vie qui n’arrive pas à arriver », affirmait le penseur de la déconstruction, qui enseigna aux Etats-Unis - où lui survit la «  French Theory » -qui n’a de french que l’appellation ….Co-fondatrice de l’université de Vincennes- où elle créa le premier centre d'études féminines d’Europe-, Hélène Cixous fut la « sœur d’encre » de Derrida, emporté par un cancer en 2004. « Jacques Derrida était son premier lecteur ». Jacques Derrida confirme dans « H.C. pour la vie, c'est-à-dire » (2002). Hélène Cixous publia de son côté :«  Insister .À Jacques Derrida (2006) ». (Cf. «  Bibliothèque nationale », à laquelle Cixous fit don de manuscrits).

« Livre fait vivre », notait l’auteure dès 1997 dans « Or, Les lettres de mon père » (Editions des femmes). Cette passion pour la littérature détermina sa trajectoire de fille de sage-femme, orpheline de père. Lire toujours plus, écrire malgré l’exil et le deuil : tout meurt et se perd, mais la littérature sauve ; Balzac, Kafka, Proust veillent sur les destins, l’écriture est une armure. Il s’agit d’une vocation : la passion à ce point signe une sorte d’instinct, un secret vital. Hélène Cixous -native d’Oran – puis exilée hors du pays natal après la mort de son père fera de son retour en Algérie un livre : «Les rêveries de la femme sauvage » (Galilée/2000). Mort du père qui lui vaudra « Dedans » (Grasset/Prix Médicis 1969 ) et certains traumatismes accentués par l’exil forcé par le régime de Vichy.« Derrida et moi avions en miroir un nombre de stigmates précis et datés : Algérie 1940 », dit Hélène Cixous dans «  Jacques Derrida en Jeune Saint Juif »(Galilée/2000).)« Jacques Derrida et Hélène Cixous se lisent, se disent, s'analysent, s'écrivent, se suivent, se précèdent et s'accompagnent. S'atteignent aussi dans tous les sens du mot et, surtout, jamais ne se perdent de vue. »(cf. « LeTemps ») . 

Derrida est linguiste : il est passionné par le travail sur la langue, comme l’est Cixous. Dans son écriture, elle pratique, comme Derrida, une sorte de réinvention du langage par la pratique de jeux « lacaniens » avec la sémantique. («  On utilise le mot « lacanien », comme si Lacan avait inventé un procédé dont il n’est qu’un fin utilisateur. Je préférerais que vous disiez que je suis shakespearienne, ou joycienne, cela serait beaucoup plus proche de ma réalité. » (cf. Télérama)

Depuis 1974, Hélène Cixous anime tous les ans un Séminaire au Collège International de Philosophie. Pour la première fois, nous pouvons découvrir, grâce à la parution de «L  » (Gallimard),la manière dont elle enseigne aux enseignants l’art et la manière de penser la littérature. « Le Séminaire » -comme disent les habitués, tous lecteurs de la conférencière et fondatrice - c’est celui qu’elle dirige depuis une cinquantaine d’années. Hélène Cixous y fait une lecture savante mais très personnelle d’Eschyle, Balzac, Dostoïevski, Kafka, Thomas Bernhard, entre autres totems de notre culture. Sans oublier Joyce, Blanchot, Montaigne, Beckett et Proust, dont Cixous revisite la psyché, réinventant les stratégies artistiques et intellectuelles de ces maîtres, le tout dans un parfait respect de leur imaginaire. Brillantissime. Tous les addicted des arts et lettres applaudiront . « Le séminaire fait une place essentielle au désir, à l’amour et à la sexualité tout en observant la scène internationale, le terrorisme, les guerres, la violence », précise, dans son introduction, l’éditrice Marta Segarra, directrice de recherche au CNRS et spécialiste d’Hélène Cixous. C’est elle qui décida du sort heureux de cet essai, malgré les difficultés inhérentes à ce genre d’entreprise : « Le Séminaire appartient à l’époque « glorieuse » de la pensée française, aux côtés des séminaires de Jacques Derrida, Michel Foucault, Jacques Lacan ou Roland Barthes, mais, à la différence de ceux-ci, celui d’Hélène Cixous était resté inédit jusqu’à aujourd’hui »,précise l’éditrice. La dernière séance de l’année 2003-2004 a consisté en un dialogue entre Hélène Cixous et Jacques Derrida (depuis une dizaine d’années, ils organisaient ensemble une séance par an, en général au mois de juin). Consacré à l’amitié, l’amour, la mort et le deuil, ce fut le dernier dialogue public des deux amis. Indispensable.

Daté du 10 novembre, un passage –étincelant- du Séminaire s’intitule« On écrit toujours avec une main coupée ». Il s’agit des cérémonies du 11 novembre et de la mémoire : «  Il est difficile de comprendre les êtres humains, de se comprendre soi-même, si on n’a pas été goûté par la guerre. (…)C’est une longue histoire, l’histoire des guerres, l’histoire de la cruauté, comme une sorte de fleuve rouge qui nous inonde, nous traverse, change. »

Les meilleures moments de « Lettres de fuite » sont consacrés à Proust (par une sorte de réinvention je dirais un « décryptage »- d’ « Albertine disparue »). Un tableau textuel à tomber de beauté. « Ce que l’on croyait oublié revient, convoqué de manière tout à fait accidentelle, cela étant presque toujours en rapport avec la traversée de la mort ; nous ferons des haltes assez longues dans ce texte absolument extraordinaire qu’est Albertine disparue », prévient Cixous. En ce tour de passe-passe ultra –littéraire, l’auteure parvient à faire d’ « Albertine disparue », originellement titré La Fugitive(1925) -sixième tome de La Recherche  -, une sorte de réceptacle de tous les « trucs »de la littérature (celle-ci n’étant que faux-semblants et assemblage de feintes, rappelle Cixous). Le lecteur de « Séminaire 2001_2004 », face au prestidigitateur qu’est devenue -à ce stade- Hélène Cixous, est littéralement ébloui. L’auteure ne fait pas de chichis : elle ouvre les portes dérobées, monte et descend les escaliers, inspecte toutes les salles de ce musée du désastre qu’est le célébrissime roman et livre sur un plateau les secrets de fabrication de Proust ; de sa promenade dans les coulisses d’Albertine disparue, Cixous revient avec le sourire, car elle sait tenir par son instinct et sa science la meilleure interprétation qui soit d’ « Albertine disparue », tous concepts et personnages confondus. Elle a les clefs du coffre. Dans « Séminaire », à cet instant du livre, Hélène Cixous devient la meilleure lectrice de Proust du monde. Elle nous stupéfie par cette manière qu’elle a, romancière donc architecte et géomètre elle aussi- de parvenir à démonter entièrement le roman pour mieux déposer sa mécanique compliquée sur une table d’époque . C’est beau. Proust n’est pas fâché, au contraire, on l’a compris et aimé. Et l’essentiel dans la vie d’un écrivain -fût-il Proust -n’est- il pas d’être compris et aimé ? Nous avons tous été quittés un jour. Nos Albertines, anéanties par la mort (maladies ou accidents) ou simplement parties chercher des cigarettes, nous hantent, chacune à sa manière. Nous savons l’ordre d’apparition des souvenirs, cette terrible et fausse réalité. Sachant que nous savons, l’auteure en profite. Cixous sait débroussailler, élaguer ; elle taille la haie du texte pour faire apparaître les intentions de Proust comme autant d’orchidées ; les reconnaissant soudain, nous, forcément esthètes, jubilons. « Je vous ai dit qu’Albertine disparue n’est qu’un système de lettres, mais poussé à un degré de complexité unique en littérature, même si la littérature est le lieu des lettres (lettres de feinte, ou encore lettres de cachet) » Et encore : «. A travers tout Albertine disparue, le narrateur est à la recherche d’Albertine. Ce serait l’antithèse de l’histoire d’Orphée et d’Eurydice : c’est la poursuite de l’être aimé, mais cet être aimé n’existe pas », chuchote Hélène Cixous.

Savions- nous assez, par ailleurs, la différence existant entre une lettre (il s’en écrit toujours par messageries interposées ) d’adieux et/ou d’adieu ?Le pluriel est de bon augure, le singulier, pas. Cette nuance décide et de la possibilité d’un pardon et de celle d’une revoyure. «  Et donc, il n’y a jamais que d’innombrables systèmes de ruses qui sont toutes de l’ordre de la lettre (…) on entre dans un immense travail, qui n’est pas du tout un travail de deuil, mais de faire revenir ; et ce à l’aide d’une machine, d’une usine à lettres, toutes ces lettres étant absolument extraordinaires. Pour moi, Albertine disparue est un chef-d’œuvre absolu, car il n’est qu’une sorte d’immense invention de tous les mystères de la lettre. Juste une note à propos de lettres, pour qui est proustien : est-ce qu’il y a des dates dans Albertine disparue ? C’est le livre que je pourrais appeler « Le livre des lettres » ; c’est même une seule lettre, qui fait des petites lettres, c’est un énorme utérus qui lâche lettre après lettre, et il n’y a jamais de date. On ne sait même pas la durée d’Albertine disparue : c’est peut-être un seul jour, le jour de la tragédie, mais ce n’est pas vrai, c’est plus qu’une journée, parce qu’il y a des va-et-vient, il y a d’innombrables facteurs. Le temps extérieur a totalement disparu, et il n’y a plus que ce que le narrateur nous annonce : Je vais la faire revenir tout de suite», conclut Hélène Cixous.On peut toujours rêver.

L’allusion à la notion de date(s) suit un échange sur le thème de la temporalité, avec Derrida. Nous le vérifions une fois de plus : la mort ne saurait séparer ceux qui sont unis par le texte. En effet, la littérature est civilisation. Elle dure.

« Lettres de fuite Séminaire 2001-2004 par Hélène Cixous / Gallimard / 45 euros

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