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Plaque tournante des trafics

Arrestations massives sur le DarkWeb à travers la planète : coup d’arrêt... ou d’épée dans l’eau ?

Publié le 25 septembre 2020
Une action internationale a permis l’arrestation de 179 trafiquants, de saisir 500 kg de drogue, pour 6,5 millions de dollars et de crypto monnaies saisies. De nombreuses enquêtes s’appuient sur la surveillance du réseau postal, principale infrastructure d’acheminement de ces cyber-trafiquants.
Franck DeCloquement
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Franck DeCloquement est praticien et expert en intelligence économique et stratégique (IES). Membre du CEPS (Centre d'Etude et Prospective Stratégique), de la CyberTaskForce et membre fondateur du Cercle K2, il est en outre professeur à l'IRIS (Institut...
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Une action internationale a permis l’arrestation de 179 trafiquants, de saisir 500 kg de drogue, pour 6,5 millions de dollars et de crypto monnaies saisies. De nombreuses enquêtes s’appuient sur la surveillance du réseau postal, principale infrastructure d’acheminement de ces cyber-trafiquants.

Atlantico.fr : L'opération « DisrupTor » a permis de réaliser 179 arrestations liées au trafic de stupéfiants sur le Dark web, dans six pays. Plus de  6,5 millions en liquide et en crypto monnaies, ainsi que 500 kg de drogues ont été saisis à cette occasion. Mais au-delà de ces chiffres très impressionnants, est-ce un véritable coup porté aux trafiquants sur le Darkweb, ou n'est-ce qu'une goutte d'eau dans l’océan des trafics à l’échelle mondiale ?

Franck DeCloquement : C’est de toute évidence un coup très dur porté par l’opération « Disrup Tor » aux trafiquants opérant à travers le Darknet, car il s’agit probablement de l’une des plus grosses saisies mondiales de drogues que vient de réaliser la coalition internationale de services gouvernementaux engagée dans ce dispositif. Tous les détails actuellement disponibles en source ouvertes, proviennent de documents judiciaires mis en ligne par le ministère de la Justice américaine. Ils montrent que les enquêtes dites « postales » sont désormais devenues un axe majeur dans la lutte contre la vente de drogue sur le Darkweb. En plus d’une demi-tonne de drogues, des millions de dollars en liquide et en cryptomonnaies – notamment en bitcoin (BTC) – ont en effet été pris dans les filets des forces de sécurité. 

Mais au regard des quantités astronomiques en circulation chaque année et commercialisées par ces réseaux criminels à travers le monde, cela ne demeure qu’un épiphénomène… A titre de comparaison, si les trafiquants de drogue étaient un pays, leur PIB les classerait au 21è rang mondial, juste derrière la Suède. Malgré la répression, l'ONU estime que seuls 42% de la production mondiale de cocaïne est saisie chaque année (23% de celle d'héroïne). les meilleures sources s’accordent à dire que le chiffre d'affaires des drogues dans le monde est estimé entre 300 et 500 milliards de dollars… Le trafic de drogue est devenu à ce titre le deuxième marché économique au monde, juste derrière celui des armes, mais devant celui du pétrole. Les profits des petits et grands trafiquants sont immenses. La drogue restant une marchandise prohibée, son commerce est extrêmement lucratif. Le marché de la drogue est celui qui connaît actuellement la plus forte expansion. Ces bénéfices sont eux de l'ordre de 200 milliards de dollars, et le blanchiment d'argent sale de 150 milliards. Comme nous pouvons le constater, les sommes en jeu et les bénéfices sont colossaux. Selon le rapport annuel publié en juin 2017 par « l’office des Nations unies contre la drogue et le crime » (ONUDC), la production de cocaïne est en hausse avec une production, un trafic et des saisies à un niveau-record. La consommation de cocaïne semble à la hausse aux États-Unis comme en Europe où « l’analyse des eaux usées de certaines villes signale une augmentation de la consommation de cocaïne de 30 % ou plus entre 2011 et 2016 ». Dans le monde, environ 210 millions de personnes – soit 4,8 % de la population âgée de 15 à 64 ans – ont consommé des substances illicites au moins une fois au cours des 12 derniers mois. L’usage, qui concerne 0,6 % de la population âgée de 15 à 64 ans, s’est globalement stabilisé. Toutefois, la demande de substances non placées sous contrôle international, telles que la pipérazine et la cathinone, a explosé. Par ailleurs, les effets du cannabis sont reproduits par des cannabinoïdes de synthèse connus sous le nom de « Spice ». Globalement, les drogues tuent quelque 200 000 personnes chaque année, et placent des millions d’autres individus sous dépendance partielle ou totale. 

En résumé, que recoupe au juste cette opération coup de poing ? Sous la houlette du « Joint Criminal Opioid and Darknet Enforcement » (JCODE), l’opération « DisrupTor » vient de se conclure par la saisie massive de produits stupéfiants divers et variés. Comme le rapporte un communiqué du département de la justice américaine (DOJ), les drogues saisies étaient notamment de l’oxycodone, de l’hydrocodone, du fentanyl, de la méthamphétamine, de l’ecstasy, de la MDMA, de l’héroïne et de la cocaïne… En plus des drogues, 63 armes à feu détenues illégalement ont été saisies. Ainsi que d’importantes sommes en liquide et en cryptomonnaies, notamment en bitcoin (BTC). Parmi les réseaux de drogues démantelés, celui basé en Californie détenait, à lui seul, 1,6 million de dollars de cryptoactifs… Les arrestations ont eu lieu aux États-Unis (121), en Allemagne (42), aux Pays-Bas (8), au Royaume-Uni (4), en Autriche (3) et en Suède (1) selon les informations transmises.

Cette opération spéciale de « nettoyage » du Darknet a vu une vingtaine de services de police et de surveillance se coaliser tout autour de la planète. La liste est naturellement beaucoup trop longue pour être énumérée ici, mais l’on y retrouve notamment le FBI, la DEA (Drug Enforcement Administration), l’ATF (Bureau of Alcohol, Tobacco, and Firearms), côté américain, mais aussi Europol et divers services de police nationaux du côté des Européens. Cette traque internationale a été engagé après la chute du marché noir « Wall Street Market » en mai 2019. Ce dernier était d’ailleurs tombé lors d’une précédente intervention coordonnée des forces de l’ordre, appelée « SaboTor ».

Le Darkweb est-il toujours cette plaque tournante des trafics qu'il a été par le passé, ou le vestige d’une forme de cybercriminalité désormais dépassée ?

Résumons : Qu’est-ce que le Darkweb ? En quelques mots le « Darkweb », c’est l’ensemble des pages internet introuvables via les moteurs de recherche classiques comme Chrome. Il s’agit d’une sorte de sous-ensemble d’Internet accessible via des logiciels spéciaux, « Tor » étant l’un des plus connus et qui permet de communiquer, d’échanger et d’acheter de façon anonyme des produits illégaux. Pour y accéder, il faut procéder à tout un protocole qui n’est pas sans risque pour les ordinateurs, les connexions internet et les âmes sensibles. On reconnaît en outre ces pages « non indexées » sur les moteurs de recherche classiques, au : «  .onion » inscrit à la fin de leur adresse…

Pour répondre à votre question, et à en croire une très récente déclaration d’Europol : « L’Âge d’or du marché du Darkweb serait révolu. De telles opérations mettent en évidence la capacité des forces de l’ordre à lutter contre le chiffrement et l’anonymat des marchés de l'ombre. La police ne se contente plus seulement de démanteler ces magasins illégaux — elle poursuit également les criminels qui achètent et vendent des produits illégaux sur ces sites ». Les échanges et les ventes s’y font donc dans un « très relatif anonymat », et avec une cryptomonnaie comme le bitcoin, qui est finalement assez aisément traçable... 

Le Darkweb demeure donc l’un des outils utilisés pour opérer des trafics criminels. Mais il en existe bien d’autres. Certains vendeurs de produits illégaux passent par des plateformes de vente qui se présentent comme n’importe quel site marchand légal. Sauf qu’au lieu de proposer les derniers blockbusters musicaux ou les derniers films sortis en DVD, le site propose différentes drogues classées selon leur origine, leur pouvoir euphorisant et avec la possibilité pour les acheteurs de laisser jusqu’à des avis et des commentaires, comme sur n’importe quel type de sites marchands… 

Lorsqu’il a commencé à être développé, le Darkweb servait bien entendu à des hackers, à des anarchistes, mais pas uniquement… Toutes les internautes qui circulent sur le Darkweb ne l'utilisent pas forcément à des fins illégales, ou avec des arrières-pensées criminelles. Il y en a aussi des utilisateurs qui veulent simplement « circuler masqués » aux yeux des services de renseignements pour des raisons de vie privée, ou de lutte idéologiques dans le contextes d’Etats faillis, dictatoriaux ou autoritaires. Il sert notamment dans certains pays à des fins de communication entre journalistes et aux opposants politiques. Le « Darkweb » est différent du « Deepweb » avec lequel on le confond souvent par amalgame : toutes les pages non référencées par Google ne font pas partie du Darkweb (ou Darknet). En fait, le Darknet n’est qu’une toute petite partie de toutes les pages non indexées, qui elles sont appelées le « Deepweb ». Et ce « Deepweb » n'implique pas forcément « l'illégalité ». Par exemple, nos données bancaires ne sont pas référencées par Google, mais nous donnent tout de même accès à nos comptes en ligne. C'est un exemple de pages « non référencées » qui fait partie du « Deepweb », et qui sont pourtant sûrs. 

Y-a-t-il eu des changements de méthodes dans la lutte contre ces trafics de substances illicites, utilisant comme support les nouvelles technologies ou les ressources du web ? Que devraient faire les autorités internationales afin de lutter contre les trafics internationaux sur la toile, à plus large échelle ?

Pour reprendre opportunément les paroles prononcées par Edvardas Šileris, le chef du Centre européen de lutte contre la cybercriminalité d’Europol : « les services de répression sont plus efficaces lorsqu’ils travaillent ensemble ». Cette opération demeure un message fort à destination des criminels qui vendent ou achètent des biens illicites sur le Darknet : « l’Internet caché n’est plus aussi caché, et votre activité anonyme n’est plus anonyme…» réplique encore Edvardas Šileris. Car au-delà des révélations faites autour de ce gigantesque coup de filet, de nombreuses enquêtes concernant bien d’autres suspects seraient toujours en cours d’investigation par cette coalition internationale. 

Beaucoup de réseaux criminels assimilent à tort – et sans aucun jeu de mot de notre part – les cryptomonnaies à une sorte « d’argent liquide » de l’Internet. Ce qui est naturellement très loin d’être le cas en réalité. Les transactions dans les registres distribués des blockchains comme celle de Bitcoin sont forgées dans le « marbre digital ». Et il suffit bien souvent que l’adresse de wallet d’un trafiquant soit identifiée une seule fois, pour pouvoir ensuite retracer toutes ses activités, permettant ainsi de remonter de nombreuses pistes. Gageons que les nouveaux modes d’action ne sont naturellement pas tous éventés par les services de sécurité en charge de la lutte contre ces types de criminalités instrumentalisant les moyens offerts par nos écosystèmes digitaux. 

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