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© John MACDOUGALL / AFP
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Atlantico Litterati

Vaincre l’ennemi intérieur

Publié le 20 septembre 2020
Emmanuel Carrère a publié cet été « Yoga » (P.O.L), applaudi par la critique et les jurés, chéri des lecteurs. Le sujet du livre est universel : comment survivre quand l’adversaire loge en chacun d’entre nous ? Cette « conscience malheureuse » caractérise l’humaine condition et l’auteur tout particulièrement.
Annick Geille
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Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec...
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Emmanuel Carrère a publié cet été « Yoga » (P.O.L), applaudi par la critique et les jurés, chéri des lecteurs. Le sujet du livre est universel : comment survivre quand l’adversaire loge en chacun d’entre nous ? Cette « conscience malheureuse » caractérise l’humaine condition et l’auteur tout particulièrement.

« D’où vient qu’en nous et hors de nous quelque chose d’anonyme ne cesse d’apparaître en se dissimulant ? », note Maurice Blanchot (1907-2003) dans « Le Livre à venir » (Essais/Folio). « Le livre à venir », c’est « Yoga » («  ensemble de disciplines visant l’élargissement de la conscience ») que nous découvrons au fur et à mesure de son écriture. La littérature sauve. L’écriture de « Yoga «  permettra à Emmanuel Carrère de dominer une crise existentielle majeure. Ce « livre à venir » s’écrivant sous nos yeux n’appartient pas au domaine –frelaté- de la communication, mais à ce qu’il y a de plus vrai en chacun d’entre nous, lecteurs, auteurs, amateurs d’art. Tous assoiffés de justice et de beauté, tous désireux d’une certaine sincérité, et, surtout, affamés de profondeur. Tous concernés par le malheur du monde, tous souhaitant la victoire du narrateur de « Yoga », taraudé par l’hostilité de ce juge implacable tapi en lui. Cet ennemi intérieur gâche sa vie depuis l’enfance. (« Il n’y a pas de grandes personnes », dit Carrère).Ce qui se joue en secret dans « Yoga » est une question de vie ou de mort. Un combat entre soi et soi, entre mon être extérieur et l’ennemi intérieur, toujours aussi hostile, toujours témoin à charge, note Carrère. Nous vibrons car nous connaissons tous ce petit enfer. Une guerre intime dont nous ne parlons guère car nous perdons souvent. Or, ce combat secret, pas reluisant, entre chaque individu et ses bonnes ou mauvaises pensées, voici qu’Emmanuel Carrère le mène au grand jour. Il va vaincre l’opprobre structurelle qui l’emprisonne, et gagner la guerre en notre nom à tous (« Yoga » étant aussi une métaphore de l’élan vital qui meut chacun) .« Si tu fais advenir ce qu’il y a à l’intérieur de toi, ce que tu fais advenir te sauvera. Si tu ne fais pas advenir ce qu’il y a à l’intérieur de toi, ce que tu n’auras pas fait advenir te tuera (cf. Evangile de Thomas, en épigraphe de « Yoga »).La méditation, c’est-à- dire l’observation des « vrittis agitant la surface de sa conscience » (« pensées erratiques et stridentes »), et celle, tout aussi minutieuse, des agissements plus ou moins agréables d’autrui, permet au narrateur « de continuer à ne pas mourir. » Observer, puis témoigner c’est –à- dire écrire finira de le restaurer dans sa propre estime. « Ce n’est très compliqué d’écrire », disait Thomas Bernhard, cité dans Yoga, « il suffit d’incliner la tête et de laisser tomber tout ce qu’il y a dedans sur une feuille de papier ». Cette « panoplie littéraire » est une couverture de survie, seule parade contre l’inconfort moral crée par cette conscience douloureuse, accusatrice. D’où, pour l’auteur de Yoga, l’espoir d’apaiser un jour son sentiment de culpabilité. «  Je pense que le yoga et la méditation, comme l’amour et le travail d’écrire, vont m’accompagner, me soutenir, me porter jusqu’à ma mort. Je place le dernier quart de ma vie (…) sous l’invocation de cette phrase de Glenn Gould, tant de fois recopiée dans des carnets successifs : « La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline mais la construction patiente, sur la durée, d’une vie entière d’un état de quiétude et d’émerveillement. » Le propre de l’artiste, lorsqu’il n’écrit pas, c’est d’avoir les ailes qui trainent « sur le pont du navire », tel l’Albatros de Baudelaire. Admirateur de Philip K. Dick (1928-1982), auteur visionnaire de 48 romans et spécialiste de science-fiction (« Je suis vivant et vous êtes morts »/Emmanuel Carrère/Seuil/ 1993), Carrère s’interroge lui aussi, tel son auteur fétiche : le désespoir est-il une solution ?  Sommes -nous réels ? Et le réel existe-t-il ? Ce à quoi Lacan répond : «  Le réel c'est quand on se cogne « .Emmanuel Carrère se cogne moins et semble moins souffrir  :« Je suis l’homme du yang, homme du ying, homme de l’inspir, homme de l’expir ». Depuis toujours, dans tous ses livres, Carrère trace le parcours initiatique (chaque enquête et/ ou reportage étant une quête de sagesse) d’un narrateur « aux ailes de géant », contraint, pour survivre, de se trouver une place dans le récit biographique d’autrui. Cette quête de soi finit par former autant d’autoportraits à la Goya à travers les choses de la vie des autres.« Cher Jean-Claude Romand, Mon problème est de trouver ma place dans votre histoire », dit, par exemple, le narrateur de « l’Adversaire » au condamné à perpétuité pour le quintuple meurtre de sa famille. Cette place perdue, que Carrère cherche en vain, l’écrivain finit par la trouver chez les protagonistes de ses romans-vrais, personnages qu’il invente ou réinvente.S’il écrit, c’est justement pour trouver sa place, malgré l’ennemi intérieur qu’il trimballe depuis l’origine et qui voudrait le pousser dehors, c’est -à -dire le propulser out of the game .Cette horreur qui rôde sous la surface de ma vie, est-ce  que la méditation peut l’apprivoiser ? (…) Ce soi inhabitable, je dois apprendre à l’habiter ». Dès qu’autrui entre dans ses romans, Emmanuel Carrère jubile : le réel peut être apprivoisé, dompté, fictionnalisé. L’écrivain triomphe du squatter : il respire, inspire et expire correctement, grâce au Yoga.«  Tout ce à quoi on s’applique avec sérieux, avec amour, du kung-fu à l’entretien des motocyclettes, peut être qualifié de yoga. » Yoga, c’est ce un roman-vrai que le narrateur formait le projet de baptiser «L’expiration ». Le narrateur souhaite fuir le bardö (la mort en son acception tibétaine) et dominer les vrittis, ce chaos de nos esprits. «  Il y a une phrase qui me fait beaucoup rire, de Schopenhauer   : « Le meilleur moyen de penser des choses intelligentes, c’est de ne pas penser des fadaises . Débarrassé de l’ennemi intérieur, le narrateur sera rattrapé par la mise à mort de la rédaction de Charlie- Hebdo.Des amis. Le narrateur se retrouve à Sainte-Anne pour ses idées suicidaires et troubles bipolaires. Non seulement l’adversaire intérieur veille pour asséner des coups à son logeur dès que l’occasion se présente, mais à Sainte-Anne, le monde extérieur semble de plus en plus hostile. Le narrateur de Carrère devient son pire ennemi.

Tous les narrateurs d’Emmanuel Carrère se glissent dans la vie de protagonistes aux destins changeants afin de quitter le froid de la déprime et des penchants suicidaires pour se réchauffer l’âme et le corps à la vie des autres, quels qu’en soient les vertus, les démons ou faux –semblants. Comment déloger ce squatter que connaissent intimement leurs logeurs impuissants, le plus souvent des artistes  ? Cette forme d’auto-détestation demeure étrangère aux équilibrés, aux heureux, et autres donneurs de leçons. Ceux qui n’écrivent pas, ne peignent pas, ne sculptent pas, ne composent pas de musique, ne dessinent pas de caricatures etc. Pour ceux-là, le monde tourne rond. Ce sont « les professeurs d’allégresse » (cf.« D’autres vies que la mienne » / P.O.L.),dit Carrère. «  Ceux pour qui la tristesse est une faute de goût, la dépression une marque de paresse, la mélancolie un péché » . Par contraste, Emmanuel Carrère ose afficher son mal de vivre. Cette séparation d’avec soi.Pour s’oublier, l’auteur fait effraction dans le réel d’autrui, et transforme ses proches, ses amis, les passants, en autant de personnages. Des fragments de lui mis bout à bout, formant ce qu’il est aujourd’hui : un artiste toujours en quête de sagesse, toujours cherchant sa place sur terre. Avec Yoga, son meilleur livre, Emmanuel Carrère respire. Il peut aimer et travailler.

Et réussir deux scènes exceptionnelles de force et d’étrangeté . La première est l’une des plus belles séquences érotiques qui se puisse lire dans la littérature contemporaine. La seconde aurait plu à Fellini. Un couple de danseurs fatigués se dandinent dans une maison moche sur une île grecque assez cauchemardesque. Non loin de ce couple en perdition, de jeunes réfugiés abandonnés de tous, eux aussi, ne trouvent aucun refuge en fait, et espèrent voir l’Europe un jour. Un Français – le narrateur de « Yoga » - et une américaine, Erica, la quarantaine, pas jeune, pas attirante, telle sa maison, laminée par un « foirage amoureux », dansent sur une piste de fortune dans un moche salon, se balançant tels des oursons oubliés de tous, balourds, certes, mais elle un peu heureuse tout à coup d’être cette danseuse pour lui, sans désir, certes, mais contente ; lui, danseur raté mais penseur ailé (le narrateur note tout mentalement), tous deux pas amoureux pour deux sous, bourrés, cuités, cuits en somme, accrochés l’un à l’autre pour faire semblant de s’aimer, faire semblant de vivre au fond, et ne pas tomber, ne pas couler. Sublime.

Yoga/Emmanuel Carrère/P.OL 400 page/22 euros

Un extrait de l'ouvrage :

Ce que c’est qu’être soi (le monologue intérieur du narrateur)

C’est ce genre de pensées qui traversent le champ de ma conscience comme les oiseaux traversent le ciel.

Des pensées douces, paisibles, des pensées accordées au ciel gris et pluvieux. Il y a dans ces pensées une plénitude, mais aussi un peu de tristesse parce que je prends conscience que quelque chose de merveilleux me sera toujours interdit. Un moment tranquille, comme ça, un moment qui pourrait être contemplatif, un moment que je pourrais simplement vivre, je ne peux jamais vraiment le vivre, jamais y être présent tout simplement présent, parce qu’aussitôt se manifeste le besoin de le mettre en mots. Je n’ai pas d’accès direct à l’expérience, il faut toujours que je mette des mots dessus. Je ne dis pas que c’est mal. C’est ma raison d’être sur terre et c’est une grande chance, je ne vais pas m’en plaindre, d’avoir ce qu’on appelle une vocation.

Mais comme ce serait bien, tout de même, comme ce serait reposant, quel immense progrès ce serait de faire moins de phrases et de voir davantage. De voir les choses comme elles sont au lieu de plaquer sur cette vision l’espèce de commentaire ininterrompu, subjectif, bavard, partisan, conditionné, que nous produisons sans arrêt sans même nous en rendre compte. Il m’emmerde, ce petit babil intérieur. Il m’emmerde et il me déplaît.

J’aimerais penser autre chose que ce que je pense car ce que je pense dont tant de fois j'ai fait le catalogue, est vain, répétitif, pathétiquement autocentré. J’aimerais avoir des pensées plus dignes, des pensées dont je pourrais être fier, des pensées altruistes, par exemple.

J’aimerais être un homme bon, j’aimerais être un homme tourné vers ses semblables, j’aimerais être un homme fiable. Je suis un homme narcissique, instable, encombré par l’obsession d’être un grand écrivain. Mais c’est mon lot, c’est mon bagage, il faut travailler avec le matériel existant et c’est dans la peau de ce bonhomme–là que je fois faire la traversée. Si je pouvais simplement, avoir des relations plus détendues avec lui.

Si je pouvais, derrière ce type enivré de ses propres complications, voir le pauvre petit garçon qu’il est au fond, qu’il est toujours, et au lieu de lui cracher dessus ou de dresser sa statue le consoler, et pleurer sur lui, et pleurer avec lui, comme j’ai pleuré avec M. Ribotton.
(Page 140)

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