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© GABRIEL BOUYS / AFP
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Atlantico Litterati

Un destin américain

Publié le 19 mai 2019
Après dix ans de silence, Bret Easton Ellis nous offre donc avec « White » LE portrait de l’Amérique contemporaine. Un hyperréaliste saisissant. Aimant son pays, il le châtie avec ses mots à lui. Les clichés explosent. Il sourit. Le camp du bien l’excommunie. Il jubile. « Mais tout finit par donner l’impression d’être jetable », soupire-t-il en douce. Au fond, tout au fond, cet écrivain du second degré n’est pas gai. Les romanciers le sont rarement, car si tout allait bien, ils n’écriraient pas.
Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec...
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Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec...
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Après dix ans de silence, Bret Easton Ellis nous offre donc avec « White » LE portrait de l’Amérique contemporaine. Un hyperréaliste saisissant. Aimant son pays, il le châtie avec ses mots à lui. Les clichés explosent. Il sourit. Le camp du bien l’excommunie. Il jubile. « Mais tout finit par donner l’impression d’être jetable », soupire-t-il en douce. Au fond, tout au fond, cet écrivain du second degré n’est pas gai. Les romanciers le sont rarement, car si tout allait bien, ils n’écriraient pas.

Avec « La dictature des identités » (Gallimard), Laurent Dubreuil (enseignant à Cornell, université appartenant à l’« Ivy League » américaine, telles Columbia et Harvard), s’en prend lui aussi au « politiquement correct ».« Le despotisme démocratisé rendu structurellement incapable de fournir la sécurisation qu’il promet, propage les sécessions identitaires et l’hostilité réciproque comme mode de gouvernance », dit l’auteur, théorisant le discours fictionnel de BEE. L’artiste et l’universitaire pourraient prendre un verre au bar de l’Algonquin, car ils traitent, au même moment historique donné, du même sujet. La dictature du politiquement correct, destin de la pensée postmoderne made in USA.Laurent Dubreuil montre du doigt la censure sévissant sur les campus US. Campus devenus, à force de désirs vertueux, une sorte de conglomérats des « soviets » revisités par today’s America. De Manhattan à Chicago en passant par L.A., il sied de tourner sa langue dans sa bouche avant de parler, sous peine de se voir accusé de sexisme, racisme, etc.…. « Depuis plusieurs années, les étudiants « progressistes » américains exigent que les campus soient des « safe spaces », des endroits ne risquant pas de heurter leur sensibilité, ou leurs convictions ». Le romancier Bret Easton Ellis dénonce ce mal rampant par la littérature, quand Laurent Dubreuil, enseignant, utilise la rigueur sémantique, l’Histoire et les statistiques. Leurs ouvrages se répondent malgré tout sur le fond. Il s’agit de la crispation identitaire qui sévit en Amérique, et devient un « principe politique ». La victimisation (des non-blancs, des femmes, des gays, des transgenres, etc.) conduit aux bons sentiments obligatoires. Last exit to the liberté de créer, avant l’interdiction des auteurs et artistes non conformes et/ou récalcitrants.Les bons sentiments font les mauvais livres et le moche partout.Les bons sentiments combattent l’art, toujours en première ligne- les œuvres ne sachant pas se défendre-, puis les auteurs de cette œuvre, CAD les artistes, censurés, refusés, honnis, assassinés. Le « principe politique » ayant droit de vie ou de mort sur l’œuvre sera-t-il demain notre destin européen ? On pourrait le craindre, après le traitement réservé à Alain Finkielkraut, insulté à Paris, France, en 2019, par des Français, et interdit de conférence par d’autres Français, à l’IEP Paris. Finkielkraut est l’un des esprits les plus subtils de ce temps, mais il est trop « conservateur ». Alain Delon-génie de l’interprétation cinématographique et théâtrale- est« trop conservateur » lui aussi dans ses fréquentations et ses discours (les signataires de cette pétition lamentable ont-ils/elles vu ne serait-ce que dix minutes et cinq secondes quelques plans de« M. Klein », ce chef- d’oeuvre de Joseph Losey ? Delon y est immense. Il en fait plus contre l’antisémitisme et le racisme et l’indifférence générale au sort des juifs que tous les discours de la terre, sauf peut être –être « Shoah » de Claude Lanzmann.

Demain, à qui le tour ? Charles Baudelaire n’est-il pas sexiste lui aussi lorsqu’il évoque la puissance et la gloire de la « volupté mâle » dans le plaisir ? Ne faudrait-il pas extraire les « Fleurs du Mal » des manuels scolaires?

Faudra-t-il demain à Cannes, sur le tapis rouge de honte, ou en plein cœur de Paris, au sortir de la Coupole, montrer un certificat de progressisme pour traverser la Croisette ou le boulevard du Montparnasse ? A suivre…

« J’étais revenue à New York le 24 juin 1976, (…) quelques jours après ma soutenance de thèse sur le marquis de Sade, écrite sous la direction de Roland Barthes », nous dit Chantal Thomas, écrivain, prix Femina 2002 pour « Les Adieux à la reine » (Seuil), adapté au cinéma par Benoît Jacquot. Avec « East Village Blues » (Fiction &Cie/Seuil)( photos très graphiques d’Allen S. Weiss), l’auteure nous offre une sorte de « Temps retrouvé »au cœur de l’East Village, tel que ce quartier de New York existait pour la narratrice, lors d’un premier séjour aux Etats-Unis. C’était le printemps de la « Beat Génération «. La française de l’East Village écoutait Janis Joplin, Bob Dylan et Joan Baez. Revenant en 2017 dans le théâtre de sa jeunesse, Chantal Thomas retrouve, le cœur serré, le paysage d’antan en elle, mais nulle part ailleurs. L’ Amérique d’alors est devenue autre. Que se passe-t-il lorsque, pèlerin de cet hier insaisissable, disparu à jamais, nous revenons sur nos pas, longtemps après ? Que peut être la nature de cette émotion qui nous étreint ? N’est-ce pas notre être tout entier qui tremble et balbutie ? Le destin des souvenirs, c’est tout simplement le nôtre, au fond, ce pourquoi l’on écoute ce blues de femme pas comme les autres, la gorge serrée. Ce ne sont pas les lieux qui sont cruels, mais le temps qui nous séparent d’eux. « Des images du passé, par éclats, resurgissent, comme réfléchies par un miroir fêlé — un miroir qui aurait été jeté avec d’autres objets abandonnés. Pas vraiment des images, mais plutôt le rappel physique d’une passion, la trame réactivée d’une dynamique, combien marcher dans cette ville a pu m’occuper, être pour moi un motif d’existence suffisant «, murmure Chantal Thomas, flottant dans Manhattan telle un beau fantôme très français.La romancière convoque Kerouac,William Burroughs, Allen Ginsberg et toute la bande.

-Kerouac était un affreux macho. Quand je vois Ginsberg (…) je change de trottoir, confiait à Chantal Thomas étudiante, sa logeuse américaine.

-Mais si leurs écrits nous transportent, faut-ils s’interdire de les lire ?

-Et comment !

Le politiquement correct américain ressemble donc bel et bien à un destin, le bon sentiment cimentant sans doute l’inconscient collectif Us. Chantal Thomas-dont la rythmique est parfaite (la littérature, c’est de la musique)-cite pour finir Jack Kerouac, et ce passage de « Sur la Route « :

« Les seuls qui m’intéressent sont les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ne baillent jamais, sont incapables de dire des banalités, mais qui flambent, qui flambent, qui flambent, jalonnant la nuit comme des cierges d’église ».

Monsieur KLEIN, de Joseph Losey, avec Alain Delon. Amazon, 7 euros 86 le DVD ( livraison gratuite).

« East Village Blues »,  par Chantal Thomas/( éditions du Seuil/ Fiction & Cie/ 152 pages /21 euros

La dictature des identités, par Laurent Dubreuil/Gallimard/125 pages/15 euros

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