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Virginia Woolf et Vita Sakville-West, les Amazones d’Albion
Publié le 20 janvier 2019
Virginia Woolf (1882-1941) et Vita Sackville-West (1892-1962) reviennent sous les feux de l’actualité.
Pauline de Préval est journaliste et réalisatrice. Auteure en janvier 2012 de Jeanne d’Arc, la sainteté casquée, aux éditions du Seuil, elle a publié en septembre 2015 Une saison au Thoronet, carnets spirituels.
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Pauline de Préval est journaliste et réalisatrice. Auteure en janvier 2012 de Jeanne d’Arc, la sainteté casquée, aux éditions du Seuil, elle a publié en septembre 2015 Une saison au Thoronet, carnets spirituels.
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Virginia Woolf (1882-1941) et Vita Sackville-West (1892-1962) reviennent sous les feux de l’actualité.

Cette année doit voir sur les écrans, outre le film sur Colette avec Keira Knightley, un biopic appelé à faire parler de lui : « Vita et Virginia », de ChanyaButton avec Elizabeth Debicki et Gemma Aterton. Un film, « The hours » (2002), avait déjà rendu Virginia Woolf populaire, s’il en était besoin. Le rôle de la romancière était tenu par Nicole Kidman. L’idée de ce film était de présenter trois vies de femmes, à trois époques différentes, reliées entre elles par le roman de Virgina Woolf, « Mrs Dalloway ». Ce procédé audacieux reprenait, en le variant sur le mode du pasticcio, l’une des idées de Virginia Woolf dans son roman « Orlando », lui-même adapté au cinéma en 1992 avec Tilda Swinton dans le rôle.

« Orlando » ? C’est la biographie imaginaire d’un aristocrate excentrique étalée sur quatre siècles. Ainsi voit-on Orlando voyager dans le temps et l’espace, entre l’époque élisabéthaine et le XXe siècle, entre l’Angleterre et la Russie et même jusqu’à l’Orient. Son histoire fantasque et extravagante, mais exaltante aussi bien – car qui n’a rêvé de repousser ses limites ? -, nous est racontée jusqu’à l’année de rédaction du livre, 1928. Particularité : au gré des siècles, Orlando se transforme en homme, puis en femme, aimant indifféremment l’un ou l’autre. Roman fantastique, il questionne la question de l’immortalité et les aspects changeants du désir. Mais ce roman est en lui-même romanesque. Il a été inspirée à Virginia Woolf par Vita Sackville-West, de dix ans sa cadette. Cette histoire appartient à la légende, au point qu’elle a été parfois caricaturée.

Mais reprenons le fil : en 1927, Virginia Woolf et son mari Léonard vivent dans la campagne du Sussex. Virginia vient de publier « La promenade du phare ». Elle rencontre Vita Sackville-West, une aristocrate qui se partage entre le château paternel de Knole et Long Barn, la demeure de son époux Harold. Vita est également écrivain. Les deux femmes diffèrent : Virginia est issue d’un milieu peu fortuné, Vita est une riche héritière. La première réinvente une manière d’écrire, la seconde incarne son rêve : la jeunesse, la beauté, l’insolence - la certitude de son excellence. La fascination, bientôt l’amour, que ressent Virginia pour Vita, comme le contraste entre son milieu bohême et l’aristocratie anglaise l'amènent à prendre pour sujet de son nouveau roman Vita qui se donne pour règle le plaisir de l'instant. « Orlando » vient de naître.

« Virginia Woolf plus que quiconque puise dans sa vie le matériau de son œuvre, mais son travail consistera ensuite à effacer tout indice autobiographique »
(Alexandra Lemasson)

Maurice Blanchot a bien caractérisé l’art de Virginia Woolf qui s’inscrit dans la lignée de Marcel Proust, sur un mode proprement original : « une artiste acharnée à une œuvre qui retienne seulement la transparence, l’auréole lumineuse et les contours légers des choses ». « Le rythme, le tremblé, la fièvre, cette pulsation déchirante qui font la voix de Virgina Woolf », pour reprendre les mots de Renaud Matignon, doit sans doute beaucoup à sa passion pour Vita Sackville-West, mais pas seulement. Une telle artiste ne saurait se réduire à sa sexualité laquelle fut, dans cette circonstance, sans doute plus chaste qu’érotique ou, dit autrement, dont la clef de l’érotisme est à chercher dans l’écriture, dans ce lent travail de mise à jour de soi par l’autre.

Et Vita Sackville-West ? De même il serait regrettable de ne voir en elle que le miroir de Virginia Woolf. Toutes deux eurent à cœur de dire le monde, de mettre des mots sur leurs émotions, et de les transmettre : à neuf et à plein. C’est particulièrement sensible dans son meilleur roman « Toute passion abolie » paru en 1931. Ce livre, irrésistible de drôlerie et de panache, raconte comment Lady Slane, de vieille dame respectable, devient une vieille dame indigne, à l’image du rôle de Violet interprété par Maggie Smith, la comtesse douairière de Grantham dans « Downton Abbey ». Le jour même de la mort de son mari, Henry Holland, comte de Slane, elle décide de s’abandonner enfin à la vie dont elle a été privée. Elle repousse sa famille, se retire avec sa gouvernante dans une petite maison d'Hampstead et ne vit plus qu’au milieu de personnages gentiment farfelus. L'un d'entre eux, un très vieux collectionneur d'art célibataire, Fitz George, qu'elle a brièvement connu dans sa jeunesse, sera le complice de ses derniers jours, l'amant de cœur qu'elle avait toujours souhaité avoir.

Pas plus que les œuvres de Virginia Woolf et Vita Sackville-West ne peuvent être réduites à des catégories appauvries comme si elles ressortissaient à la littérature LGBT, elles ne peuvent se réduire à une écriture de genre féminin. Leur virtuosité en fait les égales des meilleurs, tous sexes confondus : par une écoute des êtres, une passion pour eux, un amour à le transmettre dans toutes ses nuances. Enfin, si les deux Amazones d’Albion eurent une passion commune, il est beau de voir de chacune est parfaitement elle-même : elles ont su chacune développer, l’une au contact de l’autre, leur meilleure part. Comme l’a écrit Virginia Woolf dans « Orlando » : la pensée créatrice est bien « de tous les moyens de transport le plus divagant et le plus fou ! ».

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