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"Joe Shuster, un rêve américain" : La très triste arrière-boutique de Superman
Publié le 20 octobre 2018
Dominique Clausse est chroniqueur pour Culture Tops
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BD

JOE SHUSTER, un rêve américain
Dessins : Thomas Campi / Scénario : Julian Voloj
Editions Urban Graphic
184 pages 
17,50€

RECOMMANDATION

EN PRIORITE

THEME

C’est un oiseau ? C’est un avion ? Non, c’est Superman !

Ce slogan universel, je crois que chacun d’entre nous l’a entendu au moins une fois dans sa vie. Superman est sans aucun doute un des plus grands mythes de l’histoire de la Bande dessinée, tous genres confondus. Et pourtant, si on vous demande qui est l’auteur de Superman, serez-vous capable de répondre à cette question ? Moi, non, je vous l’avoue, jusqu’à la lecture de ce roman graphique qui relate la vie de Joe Shuster, dessinateur, et de Jerry Siegel, scénariste, créateurs de Superman.

Si le fil narratif est lié à Joe, comme l’indique le titre de l’album, on suit l’histoire des deux auteurs, de leur enfance jusqu’au crépuscule de leur vie. Joe est le fils d’une modeste famille juive qui s’installe à Cleveland. Pendant ses études, il rencontre Jerry et sympathise très rapidement avec lui. Cette rencontre « classique », entre un jeune dessinateur talentueux, Joe, et une imagination débridée, celle de Jerry, aurait pu rester confidentielle, comme des dizaines d’autres rêvant à un improbable succès; jusqu’à ce matin, où Jerry débarque chez son ami pour lui raconter son rêve d’une nuit et l’idée d’un nouveau Super-héros.

Nous sommes en 1938 et Superman est né, et, à partir de ce moment crucial, le livre va devenir complètement passionnant. En effet, les deux jeunes auteurs, pour réussir à imposer leur personnage dans l’univers de la production des Comics, vont signer un contrat avec deux éditeurs peu scrupuleux, qui les dépossédera des droits de Superman. Dès cette signature, et de manière définitive, Superman ne leur appartient plus (l’histoire retiendra que c’est pour un chèque de 130 $ que les auteurs ont perdu tout droit de regard sur la suite).

L’histoire devient alors pathétique et émouvante, car le succès de Superman est foudroyant, et ce qui aurait dû être la chance de leur vie en devient très vite le calvaire. Entre problèmes personnels, santé défaillante (Shuster perd progressivement la vue) et défaites juridiques, la déchéance des deux protagonistes devient inévitable.

POINTS FORTS

- Ce roman graphique a le premier mérite de nous raconter une histoire vraie, assez peu connue en France, et de la décrire dans ses moindres détails. On y apprend beaucoup sur la naissance de l’industrie des Comics, on y croise des personnages célèbres, comme Stan Lee, le créateur de Marvel, ou le peu sympathique Bob Kane, créateur de Batman et décrit ici comme opportuniste sans scrupule.

- Le graphisme est superbe, tout en aquarelle, à des kilomètres du graphisme des comics. Les auteurs font preuve d’une très belle imagination, aussi bien au niveau graphique (la page où le jeune Joe découvre ses premières BD) qu’au niveau scénaristique (l’intégration des comics comme personnages de cette histoire, ainsi le magnifique Joker/Kane).

- La description des rapports entre Joe et Jerry est aussi très bien rendue, car les deux hommes sont montrés avec leurs points faibles, leurs petites lâchetés ou leurs mesquineries. Leur amitié connaît des hauts et des bas, et on s’attache à eux sans naïveté, mais avec quand même beaucoup d’empathie.

POINTS FAIBLES

- Peut-être ce sentiment d’empathie est-il le point faible de cette BD. Très vite, la lecture des aventures de Joe et Jerry se transforme en charge violente contre le système qui a permis la réalité de cette histoire : comment deux gamins hyperdoués et un peu naïfs n’ont jamais pu faire valoir leur droit à cause d’un contrat signé à la va-vite ? Cela montre la puissance de la machine juridique américaine, mais cela caricature également un peu le récit.

- Par ailleurs, tout petit détail, mais, numérotez les pages, s’il vous plaît ! Difficile de faire des références à des passages sans numéros pour s’y retrouver...

EN DEUX MOTS

Que vous connaissiez ou pas l’histoire des auteurs de Superman, plongez dans ce récit passionnant et joliment illustré. Vous découvrirez le monde de l’édition des comics, monde étonnant, qui est un morceau essentiel de la culture américaine, bien au-delà de la simple bande dessinée. Vous vous amuserez de ses codes et de son imagination pour le moins délirante (j’ai adoré le Funnyman, vaine tentative de Spiegel pour créer un superhéros à partir d’un présentateur de show télés). Vous serez également confrontés à sa face cachée la plus sombre, de machine à broyer les auteurs, car il semble bien que le cas présenté ici ne soit pas isolé.

UN EXTRAIT 

Extrait de la lettre ouverte de Jerry Siegel, au moment de la sortie du film "Superman", en 1975:                     

« Nous avons été les victimes d’hommes impitoyables et d’une entreprise malhonnête qui nous ont inexorablement conduits à la ruine. Aujourd’hui, ces gens sont prêts à nous abandonner sans se préoccuper de notre grand âge, bien que notre création, Superman, leur ait rapporté et continue de leur rapporter des millions. Les journaux annoncent que National a été payé trois millions de dollars pour les droits afin de faire le film « Superman » et que quinze millions vont être dépensés pour le produire. En tant que créateurs de Superman, Jerry Siegel et Joe Shuster n’ont pas reçu le moindre cent. »

LES AUTEURS 

(d’après BDGest) :

Petite coquetterie sympathique, les deux auteurs se sont représentés, au côté de Stan Lee, dans cette BD, parmi les récipiendaires de la lettre brûlot de Jerry Spiegel:

- Julian Voloj est photo-reporter de formation, né en Allemagne, mais vivant à New-York. Il s’était déjà essayé au roman graphique avec son reportage dessiné sur des bandes du Bronx, Ghetto Brothers, chez Steinkis.

- Thomas Campi est né en Italie le 8 décembre 1975. Diplômé de l'école d'art "Dosso Dossi", il a commencé, en 1999, à illustrer les aventures de la populaire criminologue "Julia", créée par Giancarlo Berardi, pour les éditions Bonelli. En 2008, parallèlement aux suites de "Julia", il réalise l'adaptation en BD de "Guerre et Paix" de Tolstoï (scénario de Brémaud, publiée par Adonis/Glénat). C'est en 2010, qu'il démarre sa collaboration avec le scénariste belge Vincent Zabus, avec « Les petites gens », aux éditions du Lombard.

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