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© theatre71.com
"Yvonne, princesse de Bourgogne" se joue au Théâtre 71 de Malakoff.
© theatre71.com
"Yvonne, princesse de Bourgogne" se joue au Théâtre 71 de Malakoff.
Atlanti-culture

"Yvonne, princesse de Bourgogne" : du grand théâtre qui secoue

Publié le 25 novembre 2014
La pièce donnée au Théâtre 71 est une bonne occasion de découvrir Witold Gombrowicz, l'un des plus grands auteurs du 20e siècle.
Françoise Hamel pour Culture-tops
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Françoise Hamel est chroniqueuse pour Culture-Tops.Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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La pièce donnée au Théâtre 71 est une bonne occasion de découvrir Witold Gombrowicz, l'un des plus grands auteurs du 20e siècle.

L’auteur

Witold Gombrowicz, né au sud de Varsovie en 1904 et mort en France, à Vence, en 1969, est l’un des plus grands auteurs du XXe siècle. Encore un raté du Prix Nobel ! Il séjourna à Paris et à Buenos Aires où à peine arrivé, en 1939, il apprit l’invasion allemande de la Pologne. Il demeura alors des années en Argentine. Les nazis interdisaient ses oeuvres. Il retourna à Varsovie après la guerre, mais certains de ses textes déplurent au régime communiste et il s’exila de nouveau.

Son oeuvre audacieuse, très novatrice, incomparable, à la fois intellectuelle, philosophique et comique, cocasse, comprend un célèbre "Journal", des romans comme "Ferdydurke", "La pornographie", "Trans-Atlantique" et trois pièces de théâtre : "Le mariage", "Opérette" et "Yvonne, princesse de Bourgogne" créée à Varsovie en 1957.

Thème

Le royaume dont Yvonne devient le princesse n’a rien à voir avec notre Bourgogne. Mais l’on peut imaginer que la pièce, très revigorante et comme "soûlée", a été remaniée à une époque où l’auteur enfin libre pouvait s’offrir un bon verre de vin. Gombrowicz commence à l’écrire en 1933, funeste date de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. D’ailleurs, avec le désir, les refoulements, les secrets enfouis, les mauvais sentiments, la fameuse "immaturité", le véritable sujet : c’est la peur. Tous les protagonistes ont peur, d’eux-mêmes mais aussi d’une menace abstraite qui les enserre.

L’anecdote de cette sorte de parodie d’un drame de Shakespeare, n’est qu’un prétexte : le prince, par caprice, décide d’épouser une jeune fille jugée laide et sans intérêt, rencontrée par hasard. Cette Yvonne, dite "la mollichonne, la limace, la muette, la chèvre-émissaire, le cafard sans sexe, le tas de saindoux, etc... finira, avec sa force mutique, par sérieusement perturber et déglinguer une Cour d’opérette en délire.

Silence, refus, attitudes implacables : la fine princesse est à elle seule la Pologne natale de l’écrivain qui rejette l’air du temps et voit venir le chaos mortifère. Certes, nous sommes dans une comédie et des plus folles. Nous pensons parfois au film "La grande bouffe" pour son côté morbide en vase clos, mais là, on mange fort peu, on se bâfre d’insultes, de gestes qui dérapent, de méchanceté noire et de pulsions de mort et d’anéantissement. Yvonne réveillera les instincts les plus sombres de cette famille si élégante qui la rejette et finira par vouloir la tuer.

Points forts

1) Le texte, bien sûr. "J’ai voulu dévider un thème abstrait et parfois absurde, un peu comme un thème musical", écrit Gombrowicz. Sa partition très élaborée prend des allures de texte potache à la "Ubu roi", d’Alfred Jarry. Il joue avec la forme, il recherche "une anarchie de la forme…et de la forme humaine". Le ton très alerte, vif, insolent, trouve des résonance aujourd’hui avec une critique du bon goût à tout prix, de l’obsession de la jeunesse et de la beauté, de l’apparence sexy, de l’uniformisation des comportements, du mépris de caste sociale.

2) Le metteur en scène, Jacques Vincey, qui fut comédien de Patrice Chéreau, Bernard Sobel, Luc Bondy, Laurent Pelly… est aujourd’hui directeur du CDR de Tours. Après Jorge Lavelli et PH Adrien, il apporte à cette "Yvonne" une urgence d’aujourd’hui et nous fait redécouvrir la pièce, qui semble écrite en 2014. C’est de l’hyperréalisme ou plutôt du post-hyperréalisme car le ton si réussi est très neuf. On est cloué mais en riant, en rigolant ou ricanant. Ce n’est pas un rire franc. Ce dérapage au fil du rasoir est une savante construction artistique. Il y a un "before" visuel animé avant que ne commence véritablement la pièce. Le rideau ne s’ouvre pas car il n’y a pas de rideau. Nous sommes d’emblée projetés sur le vaste plateau au décor contemporain, en cinémascope. Les personnages, tous élégants et beaux, aux corps parfaits, s’agitent vainement dans un vaste salon blanc et gris clair donnant sur les grandes baies qui cadrent un luxuriant parc avec palmiers. C’est aussi une salle de fitness. Quatre poissons rouges tournent dans un immense aquarium. Il y a un poisson gris, assorti au tapis. Tout ce chic glacial annonce superbement une vaste parodie. L’effet produit est cuisant. Comment en y repensant, s’attarder demain sur les vitrines de mobilier design et les relookings uniformisés d’appartements ?

La honte… Mais dans ce spectacle, nous ne sommes pas chez les "bobos" car les "bobos", de mon point de vue, font vivre la vie culturelle et artistique. Merci les "bobos"! Là, nous serions plutôt dans la parodie moderne de ces Cours d’aujourd’hui, couronnées ou simplement médiatisées, qui posent en famille "bling bling" dans "Point de vue" et dans "Gala" et essaient d’avoir des malheurs de faits-divers.

3) La troupe d’acteurs est impeccablement cohérente. Gestuelle parfaite, inventive, toujours signifiante. La reine mère sidère dans sa longue scène d’hystérie où elle lit en les idolâtrant ses minables petits poèmes. Elle se débride physiquement et sexuellement sous le regard du mari caché dans un rideau et qui essaie en vain de retrouver du désir pour son épouse. Marie Rémond au talent saisissant, qui joue Yvonne dans sa jupe de pensionnaire des années 50 et son pull informe, nous impressionne. Ses attitudes plombées de refus et de silence rempli de sens et de jugement lucide, évoquent les sculptures contemporaines de Ron Mueck, souvent exposées à la Fondation Cartier : femmes éplorées, figées dans leur malheur mais ayant toujours un regard sur elles-mêmes. Le chambellan a un jeu original et drolatique. Mais il faudrait tous les citer.

Points faibles

1) On peut ne pas rire. On peut ne pas entrer dans le ton de ce texte mais c’est le sort de tous les textes... Gombrowitcz n’a jamais cherché le consensus, bien au contraire.

2) Les acteurs portent un micro discret (fort bien réglé) mais est-ce bien nécessaire cette manie actuelle de sonoriser les spectacles ? La voix fait partie de leur art.

3) Le prince baisse son pantalon. Encore un sexe à l’air ! Là aussi une manie actuelle. Enfin, dans cette pièce, tout le monde enlève moralement sa culotte, alors….

En deux mots...

L’ambition et la réussite d’un tel spectacle créé en région, laissent loin derrière les chichis de certains auteurs "bon chic-bon genre" ou les pièces montées à la va vite sur le nom de telle ou telle vedette. Chacun fait ce qu’il peut mais à l’arrogance, répondent le talent et le travail...

Une phrase

Le reproche bourgeois fait à Yvonne, qui fixe le dehors : "Elle va user toutes nos fenêtres avec son regard".

Recommandation

ExcellentExcellent

Infos et réservation

"Yvonne, princesse de Bourgogne" de Witold Gombrowicz. Mise en scène : Jacques Vincey. Avec : Hélène Alexandridis, Miglé Bereikaité, Clément Bertonneau, Alain Fromager, Thomas Gonzalez, Delphine Meilland, Blaise Pettebone, Nelly Pulicani, Marie Rémond, Brice Trinel, Jacques Verzier.

Théâtre 71 de Malakoff, 3 place du 11 novembre. 92 240 Malakoff.

Réservation: 01 55 48 91 00. ATTENTION : DERNIERE REPRESENTATION DIMANCHE 30 NOVEMBRE.

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