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I, Robot

Vivre avec un robot, c’est pour bientôt : les droïdes, ces amis qui vous veulent du bien mais peut-être pas que

Publié le 22 octobre 2014
A l'hôpital de Beauvais, c'est un robot qui est en charge du transport des poches de chimiothérapie, en toute autonomie. Ce sont tous les aspects de notre vie quotidienne qui vont bientôt être bouleversés par ces "compagnons", lesquels pourraient dans certains cas se retourner contre nous.
Jean-Gabriel Ganascia
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Jean-Gabriel Ganascia est professeur à l'université Pierre et Marie Curie (Paris VI) où il enseigne principalement l'informatique, l'intelligence artificielle et les sciences cognitives. Il poursuit des recherches au sein du LIP6, dans le...
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Bruno Bonnell
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A l'hôpital de Beauvais, c'est un robot qui est en charge du transport des poches de chimiothérapie, en toute autonomie. Ce sont tous les aspects de notre vie quotidienne qui vont bientôt être bouleversés par ces "compagnons", lesquels pourraient dans certains cas se retourner contre nous.

Atlantico : Avec l'arrivée de robots dans nos foyers, est-on déjà entré dans l'ère des robots sociaux ou le "dur" est-il pour bientôt ?

Jean-Gabriel Ganascia : L’arrivée des robots dans les foyers se fait doucement, à pas de loup. Pour l’instant, on voit surtout des aspirateurs, des tondeuses à gazon et des balais de fond pour les piscines. Il existe parfois un four automatique dans les cuisines modernes, encore que peu de gens sachent l'utiliser. A cela, on ajoute des robots virtuels, ce que l’on appelle des bots, qui facilitent les recherches sur internet ou qui gèrent les agendas. Mais, aucun de ces robots, sauf peut-être les bots gestionnaires d’agendas ou les programmes qui nous aident à faire des recherches, ne sont d’authentiques "robots sociaux", en cela qu’ils n’échangent pas vraiment avec nous. Est-ce que ces derniers feront vraiment leur apparition dans les maisons ? C’est une question ouverte. Pour ma part, je crois que le monde virtuel et les objets connectés donneront certainement naissances à de nouveau dispositifs interagissant de plus en plus avec nous et nous aidant à interagir entre nous.

Bruno Bonnell : Dans sa pièce d'anticipation Rossum Universal Robot, écrite en 1920, l'auteur tchèque Karel Kapek invente le "robot" qu'il décrit comme un ouvrier sans cerveau destiné à remplacer l'humain dans toutes les tâches domestiques ou industrielles.

Près de cent ans plus tard, l'idée de robots, qui pourraient assister avec efficacité l'homme dans bon nombre de cas, gagne en crédibilité : les salons spécialisés présentent de surprenant prototypes d'humanoïdes et les laboratoires travaillent assidument pour que ces machines savantes participent à notre quotidien. Ils ne produisent néanmoins pour l'heure que des versions primitives très éloignées des attentes fantasmées du public.

Le robot social est idéalisé comme un compagnon de vie parfait qui pourrait satisfaire bon nombre de nos demandes, voire de nos caprices. Pour qu'il devienne réalité, un ensemble de technologies avancées doit être assemblé et harmonisé : il faut tout d'abord qu'il comprenne son environnement à l'aide de capteurs, puis doit interpréter nos instructions grâce à des logiciels d'intelligence artificielle avant de pouvoir agir sur le monde réel en utilisant des activateurs comme des moteurs par exemple.

Cette trilogie, capteurs, processeurs/logiciels, activateurs, définit un robot. Plus elle est sophistiquée, plus le robot est capable d'exécuter des tâches complexes. Un robot aspirateur ROOMBA de la société IROBOT, par exemple, exécutent parfaitement son travail malgré son intelligence artificielle d'insecte et ASIMO, le robot de démonstration de HONDA, sait marcher, courir et exécute quelques pas de danse grâce à des moteurs très performants. Même si la science évolue à une vitesse inégalée dans l'Histoire, les robots sociaux actuels sont spectaculaires mais encore trop rudimentaires.

Une autre question fondamentale reste celle de l'autonomie. Les batteries actuelles sont en effet trop limitées pour garder le robot éveiller plus de quelques heures et qui voudrait d'un robot "déchargé" quand on a besoin de lui ? D'autres progrès sont à attendre dans ce domaine. 

Ces défis scientifiques sont néanmoins autant d'étapes nécessaires sur la route du robot social qui deviendra réalité d'ici une génération.

Qu'est-ce que cela va changer au quotidien, dans nos interactions sociales ? Les robots seront-ils capables d'interagir socialement avec nous ou ne s'agira-t-il que d'échanges très généraux (type Siri) ? Quelle perception du monde et de notre cerveau social auront-ils ?

Jean-Gabriel Ganascia : A supposer que les robots sociaux se développent, cela changerait certains modes de prise en charge des personnes âgées, des malades et de leurs enfants. Il faut s’en préoccuper, car nous pourrions être tentés de nous décharger de nos responsabilités vis-à-vis de ceux qui dépendent le plus de nous. N’oublions pas qu’aujourd’hui les réalisations technologiques ne se réduisent plus à de simples objets techniques autonomes ; ce sont ce que l’on appelle des objets sociotechniques en cela qu’elles dépendent d’institutions sociales tant pour leur mise en œuvre que pour leur fonctionnement. Un drone de surveillance n’a de sens que si des personnes reçoivent les images, les interprètent et agissent. De même, un robot de compagnie pour des patients ou des personnes en situation de fragilité n’a de sens que si derrière, des femmes et des hommes recueillent les alertes et interviennent ou sollicitent des interventions de la part des services compétents ou des proches. Toutes ces questions s’imposent désormais avec une grande évidence, sans qu’il soit nécessaire d’imaginer, comme avec l’héroïne virtuelle de l’excellent film Her de Spike Jonze, un agent capable de se démultiplier à l’infini.

 

Nous véhiculons nos propres perceptions psychologiques dans ce que l’on regarde et cela affecte notre jugement social. En d'autres termes, la manière dont nous percevons quelqu’un a une influence sur notre jugement. Quel sera l'impact des robots sur notre jugement social ?   

Jean-Gabriel Ganascia : Sans doute, notre jugement social dépend de notre perception des autres. Si celle-ci passe par la médiation des technologies, cela la change en partie. Mais, en partie seulement. Songeons au téléphone et aux mails : nos relations sociales en ont été en partie transformées, mais pas totalement. Les réseaux sociaux jouent une part de plus en plus importante dans les échanges. De nombreuses personnes les utilisent pour trouver des partenaires et se trouver moins seules. En cela la technologie a déjà contribué à modifier bien des institutions sociales. Mais, l’on n’a pas attendu les sites de rencontre pour se rencontrer… Est-ce que les robots nous aident – ou nous aideront – à aller plus loin ? Peut-être qu’en mettant à nu nos contemporains et en les aidant à interpréter toute l’information disponible sur les autres, les bots nous rendront plus tolérant ? A moins, que ce ne soit le contraire et qu’ils nous amènent à devenir méfiant vis à vis de personnes dont on connaît certaines facettes troubles ? On ne saurait anticiper l’impact des robots sur le jugement social tant il est imprévisible. Sans compter que la question se renverse : la société influence la conception des technologies. Des régimes plus libéraux utiliseront les robots dans un sens de permissivité croissante ; d’autres, à l’inverse, les emploieront pour contraindre tous les jours davantage. Et, là, s’ouvrent beaucoup de possibles, plus ou moins séduisants.

Ces robots sont-ils le futur de nos interactions sociales ?

Jean-Gabriel Ganascia : Plus que le futur, ces robots apparaissent déjà comme étant le présent de nos interactions, du moins si l’on considère comme des robots les agents virtuels qui nous aident à échanger ou à trouver de l’information sur internet, comme des moteurs de recherche.

Des effets pervers sont-ils à redouter ? Ou au contraire, les robots sociaux peuvent-ils être de nouveaux véhicules à une sociabilité accrue ?

Jean-Gabriel Ganascia : Comme dans toutes les inventions de la technique, on peut en attendre le meilleur et le pire. Que ces dispositifs nous aident à entrer ou à rester en contact, malgré l’éloignement, c’est là une bonne chose dont il faut se féliciter. Que ces dispositifs facilitent le recueil d’informations et les modalités participatives d’activités, là encore c’est une excellente chose. Mais, on peut aussi imaginer un état central qui utilise des robots virtuels ou réels comme chiens de garde pour espionner, empêcher toute déviance et éventuellement punir. De même, des mafias ou des gangs criminels pourraient utiliser robots à des fins malfaisantes. Et, là, on doit s’en inquiéter.

Bref, en cette matière comme en beaucoup d’autres avec le progrès, il convient de rester d’autant plus vigilant que les risques apparaissent plus élevés.

Bruno Bonnell : Le débat fait rage entre spécialistes sur la forme qu'il prendra : sera-t-il humanoïde, copiant l'homme comme les androïdes de la série télé scandinave Real Human ? Prendra-t-il plutôt la forme d'une machine improbable mais séduisante comme le R2D2 de la Guerre des Étoiles de Georges Lucas ? Les écoles s'affrontent, les uns arguant de la nécessité de ressembler a l'Homme pour être adopté par le public et les autres clamant que seul l'usage faisant foi, l'efficacité du service primera sur l'esthétique et restera le principal facteur d'adoption. Discussions ouvertes qui ont l'avantage de faire progresser la science sur plusieurs fronts en même temps.

Une autre discussion sur le robot social est plus éthique que technique : comment vont-ils s'intégrer dans notre quotidien ? Ne vont-ils pas envahir nos vies, nous rendre dépendant voire se substituer à l'homme ? Ces questions se posent à chaque évolution technologique de rupture : le train allait trop vite pour la capacité respiratoire de l'être humain et le téléphone portable aliénait le cerveau avec des ondes nocives. Le robot social se glissera aussi naturellement dans nos vies que d'autres technologies à la condition essentielle que son rapport performances/coût soit satisfaisant pour les utilisateurs. Ceux-ci les adopteront alors spontanément. 

La pièce de Kapek finit mal, le robot cherchant à se substituer à  l'Homme, et c'est là toute la limite de l'utopie de l'auteur. A la crainte du remplacement, il faut plutôt préférer l'augmentation des capacités humaines qu'apporteront les robots. C'est l'option qu'ont choisi les roboticiens japonais du groupe KAWADA, créateurs des "cobots ". Ce sont des  robots collaboratifs hybrides qui n'ont rien d'humain dans leur forme mais dispose d'une "géométrie humaine", deux bras et d'un système de vision et travaillent en association avec des hommes dans les ateliers. Ils ont installé plusieurs dizaines de ces cobots NEXTAGE dans l'usine d'assemblage GLORY pour tester l'adoption de ces drôles de compagnons de travail. Le taux de satisfaction semble élevé parmi les ouvriers qui prétendent même faire des blagues au cobots en leur donnant de fausses pièces à monter pour observer en riant leurs réactions... La séduction du robot social commencerait-elle par le rire ?

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