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Alain Finkielkraut ( à droite ) discutant avec Bernard-Henri Levy.

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L’identité malheureuse : Alain Finkielkraut harmonise les deux France que les amateurs de guerre civile ne cessent de vouloir opposer

Toutes les semaines, le journal Service Littéraire vous éclaire sur l'actualité romanesque. Aujourd’hui, retour sur "L’identité malheureuse" d'Alain Finkielkraut, qui cogne sur notre époque et appelle Lévi-Strauss à la rescousse.

Philippe  de Saint Robert

Philippe de Saint Robert

Philippe de Saint Robert écrit pour Service Littéraire, le journal des écrivains fait par des écrivains. Dernier ouvrage paru : “Écrire n’est pas jouer" (Editions Hermann). 

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Avec “L’identité malheureuse”, Alain Finkielkraut nous délivre une vision  pénétrante du monde actuel, qu’on jugera sombre. Laurent Joffrin, du Nouvel Obs, lui reproche de ne pas avoir de « téléphone portable » : deux mondes en chiens de faïence. La désolation est que cette recherche sur « l’identité nationale » ait été entreprise par un chanoine du Latran qui ne croyait qu’à l’argent et qui voulait qu’on travaille le dimanche, puis mise en œuvre par Éric Besson, célèbre transfuge, qui déclarait, le 15 janvier 2011 : « La France n’est pas un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble. Il n’y a pas de Français de souche, il n’y a qu’une France de métissage ». Du Harlem Désir pur sucre, on se demande pourquoi la gauche culturelle a rechigné. Mais c’est précisément le modèle français du métissage qui est en crise, comme l’a démontré Michèle Tribalat. Finkielkraut s’intéresse beaucoup à la laïcité. Si personne n’avait parlé de ce fichu que les jeunes femmes se mettent sur la tête, la manie s’en serait passée avec son caractère symbolique exacerbé par l’interdiction. Pour le reste, avec Vincent Peillon, qui se croit en 1905, on ne sait pas ce que le passé nous réserve. Nos mécréants sont de redoutables tenants de l’ordre moral ; on sent qu’ils ont à se justifier depuis qu’ils ont inventé le mariage génétiquement modifié. L’immigration est aux yeux de certains un sujet tabou. La référence au passé n’a pas de sens : « Pour la première fois dans l’histoire de l’immigration, l’accueilli refuse à l’accueillant, quel qu’il soit, la faculté d’incarner le pays d’accueil. » Le chapitre consacré par l’auteur à la “Leçon de Claude Lévi-Strauss” est lumineux et a enragé quelques commentateurs conformes à l’idéologie du moment : « ils prônent l’abolition des frontières tout en érigeant soigneusement les leurs. Ils célèbrent la mixité et ils fuient la proximité. Ils font l’éloge du métissage, mais cela ne les engage à rien sinon à se mettre en quatre pour obtenir la régularisation de leur nounou ou de leur femme de ménage. L’Autre, l’Autre, ils répètent sans cesse ce maître mot, mais c’est dans le confort de l’entre-soi qu’ils cultivent l’exotisme. Sont-ils cyniques ? Sont-ils duplices ? Non, ils sont leurs propres dupes. »

L’auteur nous renvoie aux deux célèbres conférences de Lévi-Strauss “Race et histoire”, et “Race et culture”, que devraient relire les imbéciles qui font la chasse aux mots qu’ils ne comprennent pas. Après avoir défini par un discours scientifique le « racisme », Lévi-Strauss prévient : « On ne saurait ranger sous la même rubrique ou imputer automatiquement au même préjugé l’attitude des individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend totalement ou partiellement étrangers à d’autres valeurs. » Ouf !

« Ne pas confondre donc racisme et quant-à-soi » conclut l’auteur. Pour lui, la démocratie a eu raison de la culture générale, peu à peu supprimée de tous les concours, pour la remplacer par la culture généralisée des jeux électroniques et autres fadaises. Finkielkraut voudrait que, sous le choc de la pluralité contemporaine, nous fassions la redécouverte périlleuse de notre être : « Il nous faut combattre la tentation ethnocentrique de persécuter les différences et de nous ériger en modèle idéal sans pour autant succomber à la tentation pénitentielle de nous déprendre de nous-mêmes pour expier nos fautes. » L’auteur insiste, et Mitterrand ne craignait pas de l’affirmer, il existe des Français de souche, « et l’on ne doit pas tenir cette donnée pour négligeable, méprisable ou déjà coupable. De Gaulle n’aurait pu éprouver, en juin 1940, la certitude d’incarner la France s’il n’était issu d’une vieille famille française. Il lui fallait cette hérédité. Il lui fallait cette profondeur du temps. Il lui fallait cette légitimité filiale. Mais d’autres l’ont rejoint qui n’avaient pas de semblables armoiries, qui étaient même, selon ses propres termes affectueux et reconnaissants, des « métèques ». Car comme l’a dit Emmanuel Levinas « la France est une nation à laquelle on peut s’attacher par le cœur aussi fortement que par les racines ». Cette nation et cette idée de la nation se trouvaient engagées dans une lutte inexpiable entre 1939 et 1945, avec la mystique du sang et du sol. » Comment peut-on ne pas voir à quel point Alain Finkielkraut, dans ce livre, a tout fait pour harmoniser les deux France que les amateurs de guerre civile ne cessent de vouloir opposer ?  

A lire : L’identité malheureuse, d’Alain Finkielkraut, Stock, 240 p., 19,50 €.

Source : Service Littéraire, le journal des écrivains fait par des écrivains. Le mensuel fondé par François Cérésa décortique sans langue de bois l'actualité romanesque avec de prestigieux collaborateurs comme Jean Tulard, Christian Millau, Philippe Bilger, Eric Neuhoff, Frédéric Vitoux, Serge Lentz, François Bott, Bernard Morlino, Annick Geille, Emmanuelle de Boysson, Alain Malraux, Philippe Lacoche, Arnaud Le Guern, Stéphanie des Horts, etc. Pour vous abonner, cliquez sur ce lien.

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