Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Culture
Le philosophe français Pierre-Henri Tavoillot a publié "Comment gouverner un peuple roi ?" aux éditions Odile Jacob.
©©DRFP

Atlantico Litterati

Pierre-Henri Tavoillot : « L’art politique suprême consiste à se faire élire »

Pour faire peuple et/ou nation, il ne suffit pas que les individus vivent en société, il faut aussi qu’ils veuillent vivre ensemble, note le philosophe Pierre-Henri Tavoillot dans son traité d’art politique « Comment gouverner un peuple-roi ? » (publié ces jours-ci en collection de poche chez Odile Jacob).Après l’archipelisation de la France telle que vue par Jérôme Fourquet, il n’est pas sûr qu’en ce printemps 2021, tout le monde soit désireux de faire peuple. Attention, danger ? Pas forcément car dans une démocratie libérale, l’art politique « nouveau » défini par l’auteur peut tout changer.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

Voir la bio »

(…)L'objet du désir d'un humain n'est pas de jouir une fois seulement, et pendant un instant, mais de ménager pour toujours la voie de son désir futur. Et donc, les actions volontaires et les penchants de tous les humains ne visent pas seulement à procurer une vie heureuse, mais encore à la garantir ; et ils différent seulement dans la voie qu'ils suivent.(« Léviathan ». 11. Des mœurs).Ce point de vue de Thomas Hobbes ( 1588-1679)-  sur la nature humaine résume les intentions du philosophe Pierre-Henri Tavoillot  dans son traité nouveau d’art politique :   « Comment gouverner un peuple-roi ? (Odile Jacob/Poche). Le peuple est roi aujourd’hui dans une démocratie et la puissance de l’Etat  n’est que  l’assemblage  des millions de volontés de tous les individus qui la composent. « Quelle est la règle de cet art énigmatique par lequel le prince, quel qu’il soit, parvient à persuader ses sujets de sa légitimité à commander (…) Ce talent qui permet à chacun de trouver en lui de bonnes raisons de restreindre son ego pour accepter les règles de la vie commune ? », s’interroge Pierre- Henri Tavoillot. Quel est le secret de l’ obéissance volontaire du peuple,  puisque l’Etat tout -puissant  n’est que la somme des  citoyens qui acceptent cette obéissance  et la veulent avec ses lois, ses impératifs catégoriques,  et ses coutumes ?Quel est donc ce mystérieux talent nécessaire au prince qui  lui permet de persuader  la foule innombrable de ses sujets de sa légitimité, afin de leur intimer l’ordre de respecter sa vision et ses lois, c’est- à –dire de les commander tous et toutes de la même manière, malgré leur disparité  ? Ce mystère fondamental à  l’œuvre dans toute démocratie est si grand que, disciple de Thomas Hobbes (penseur de l’état-souverain)-, Pierre -Henri Tavoillot  a décidé d’y réfléchir sur plus de 300 pages dans cet essai retentissant. Comment  vivre en paix et assurer cette paix pour les générations futures entre adultes consentants ? A l’époque du peuple-roi, comment  et où apprendre  à jouer sans fausse note  de cet art politique essentiel, comment le pratiquer haut la main  ( et dans un gant de velours )? « Au sens étymologique, nous dit l’auteur, « obéir » (ob-audire) signifie « prêter l’oreille », c’est -à -dire être présent à soi, quoique dépendant volontaire de l’autre, celui qui nous gouverne parce que nous le voulons bien. « Car en démocratie,  l’art de gouverner est un art d’être gouverné »,  précise le philosophe.Et comme tout change à la vitesse que nous savons, il faut des outils neufs pour penser cet art politique nouveau . Le  prince doit entre autres, « relire les grands auteurs du passé, oser la théorie, élargir son regard aux expériences politiques mondiales,  sans jamais négliger les innovations technologiques. Bref nous devons utiliser tout ce qui peut nous aider à élucider l’énigme de notre démocratie. Un jeune et immense continent. »Et l’auteur poursuit :« Le peuple est d’abord et avant tout une forme d’art politique»S’il déraille, c’est que l’art fait défaut dans  cette démocratie ( non radicale et forcément libérale).Nous autres lecteurs apprécions que Pierre- Henri Tavoillot condamne au passage  « la transparence » soi- disant démocratique,  et qui est en fait totalitaire. En effet, en tant qu’ êtres humains,  nous  avons tous -et chacun à notre façon-  besoin de ces zones d’ombre nous accompagnant partout et  tout le temps. Sans ce double paisible, mais secret, nous serions transformés en algorithmes. Par ailleurs, note l’auteur :« A l’âge de la surinformation » ( mais le citoyen n’est jamais trop informé ndlr), nous avons parfois- et pour de bonnes raisons-l ‘impression « qu’on ne nous dit pas tout ». Sur ce que pourrait devenir la démocratie Française s’il existait durablement un discrédit de la parole publique, tandis qu’augmenterait de jour en jour la violence tous azimuts (à la frayeur générale) sur toutes sortes de territoires, plus ou moins perdus, Pierre-Henri Tavoillot  élabore diverses théories. Il réfléchit au « ressentiment » islamiste ainsi qu’ aux conséquences des liens dénoncés par la plupart des Français entre l’immigration de masse  (et la fin  de tout espoir d’intégration), et la détestation  de la France  à l’œuvre au cœur de certains « séparatismes ». Enfin, l’auteur montre comment et pourquoi le premier art politique  consiste à se faire élire.  « On ne ment jamais autant qu’avant les élections », disait   à ce sujet Georges Clémenceau. Après ce long tunnel d’enfermements rendus obligatoires  par la crise sanitaire, avec tous  ces pouvoirs quasi  dictatoriaux que nous avons bien voulu accorder à nos gouvernants-  qui pouvaient décider de nos horaires de sorties, du nombre de convives à notre table, des visites de nos proches et de ce que nous allions faire pour Noël-, le Parlement reprendra-t-il son rôle et un tant soit peu la main ? Devons nous demander des comptes à nos dirigeants après la crise sanitaire, lorsque surgira la non moins terrible crise économique, avec la fin des subventions, qui  grâce à ces mêmes dirigeants- il faut le souligner-ont tenu nos entreprises la tête hors de l’eau ?Non dit Pierre Henri Tavoillot, car la seule manière de demander des comptes aux gouvernants d’une démocratie libérale, c’est de faire advenir leur réélection, ou pas.

 

En attendant, Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences à Sorbonne Université et président du Collège de philosophie, auteur de nombreux ouvrages-dont ce fameux « Comment gouverner un peuple-roi ? Traité nouveau d’art politique/Prix du Livre politique des Députés (Odile Jacob, Poche) répond  aux questions d’Atlantico.

1) Quels sont les signaux de l'impuissance publique dans une démocratie ?

 Pierre-Henri Tavoillot : Il y d’abord ce sentiment diffus et partagé que sur certains sujets essentiels — sécurité, migration, éducation, laïcité, … —, la situation se dégrade sans que personne n’y puisse rien. Dans ces domaines, le diagnostic est alarmant ; le pronostic est sombre ; mais la thérapie se heurte à des murailles d’impossibilité. Il y a la mondialisation qui réduit la marge de manœuvre des Etats ; il y a aussi l’empire foisonnant de règlements en tous genres qui encadrent et entravent l’action ; il y a enfin l’activisme médiatique de minorités sonores qui tétanisent les gouvernants et saturent l’espace public de leurs vertueuses indignations. Tout cela contribue en effet à l’image d’un Etat qui grossit encore, mais perd en efficacité, et ne parvient pas à se réformer, y compris après qu’une crise a montré ses lacunes.

Au fond, le libéralisme a presque trop bien réussi. Né pour lutter contre les abus d’un pouvoir absolu, il a généré l’imprévu : des « abus de contre-pouvoir ». Des médias sont devenus des « anti-pouvoirs », pour reprendre la formule de Marcel Gauchet (…). Des juges sont tentés par un « gouvernement des principes » qui s’imposeraient automatiquement à la volonté générale. ( En 1974 -arrêt GISTI-, ce fut le principe du regroupement familial, qui a dépolitisé la question migratoire pour en faire un sujet purement administratif ( voir l’extrait ci-dessous NDLR).

En 2002, ce fut le principe de précaution (2005), flou et incertain, qui régit désormais toute l’action sanitaire et environnementale (ou plutôt l’inaction). Récemment encore, un principe de quasi gratuité de l’enseignement supérieur s’est imposé (2020) sans débat parlementaire (…)

2) Que doit faire un gouvernement pour obtenir "l' obéissance volontaire" du peuple?

Produire de l’obéissance volontaire est la clef de l’art politique(…)Comme le disait Rousseau « un peuple libre obéit, mais ne sert pas ; il a des chefs, mais il n’a pas de maîtres ». Or, on en est venu à penser aujourd’hui que la plus grande qualité du citoyen est la désobéissance « civile », sorte de petit veto personnel qui nous autoriserait à nous exonérer des règles communes quand bon nous semble. Jadis les « héros du Non » (Rosa Park, Mandela, …) prenaient des risques et en acceptaient les conséquences ; aujourd’hui les « désobéisseurs » (tels les zadistes, objecteurs de conscience et autres « résistants ») non seulement n’encourent aucune sanction, mais exigent un droit ne de pas respecter le droit ! On peut comprendre la colère de l’immense majorité des citoyens qui suivent les règles ou sont sévèrement punis quand il leur arrive de les transgresser. En démocratie, il faut que le gouvernement gouverne et fasse respecter la loi — et que le citoyen obéisse. Celui-ci a le droit de râler, de critiquer, de ne pas renouveler son vote, mais il doit obéir (…) La crise de la Covid- 19  nous a montré  que, en dépit de quelques exceptions suffisamment rares pour être médiatisées, les Gaulois réfractaires ont rigoureusement suivi les règles, y compris quand elles leur paraissaient contestables.

3)Quelles sont les qualités du chef ( d'Etat) ?

En démocratie, elles sont aussi nombreuses que contradictioires.(…)Le chef doit d’abord gagner des élections : il lui faut pour cela, l’esprit de conquête, la vision, le panache. Mais, comme disait Mario Cuomo, l’ancien gouverneur de New York, si « on fait campagne en vers, on gouverne en prose ». Le chef doit ensuite animer des délibérations, ce qui suppose une qualité rare : l’écoute et la prudence. Après, il doit trancher, acte d’autant plus violent et difficile qu’en politique on a rarement à choisir entre une bonne et une mauvaise décision, mais en la mauvaise  décision et celle qui serait pire. Enfin, il doit avoir l’humilité de rendre les comptes de son action, montrant que toute son autorité est orientée vers le service. Bref, faire rêver sans enfumer ; être à l’écoute sans démagogie ; décider sans autoritarisme ; être responsable sans contrition. La tâche est quasi impossible, ce qui explique que nous autres citoyens soyons toujours déçus (…)La démocratie elle-même est un régime déceptif : liberté, égalité, fraternité, voire bonheur : ce sont des horizons que nous devons viser sans espérer les atteindre jamais.

4)"La faiblesse des démocraties libérales relève aujourd'hui  de leur mauvaise conscience", dites -vous. Pourriez-vous préciser ?

Dans démocratie, il y a demos et kratos, soit : peuple et pouvoir. Leur compatibilité est très loin d’aller de soi, car toute l’histoire montre que là où il y a peuple, le pouvoir s’efface ; et dès qu’il y a pouvoir, c’est le peuple qui se tait. Nos régimes libéraux se sont construits sur une double limitation. Surtout pas trop de demos, pour éviter d’« offrir au peuple en masse l’holocauste du peuple en détail » (Benjamin Constant) ;  et surtout pas trop de kratos, afin que, « par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » (Montesquieu). Le libéralisme est la recherche permanente de cet équilibre instable. Il s’expose à deux formes de mauvaise conscience. Celle des « démocrates radicaux » qui voudraient plus de peuple et moins de pouvoir : on retrouve là le culte actuel de la participation, avec en ligne de mire un régime de type anarchiste. De l’autre côté, on trouve les « démocrates illibéraux » qui voudraient plus de pouvoir et moins de peuple : c’est là que se niche le retour en vogue de l’autorité, avec en perspective, un régime despotique. Et on peut ajouter le populisme qui, contrairement à ce qu’on entend trop souvent, n’a rien à voir avec le fascisme. Le populisme est moins antidémocratique qu’hyperdémocratique : il veut toujours plus de peuple et encore plus de pouvoir. Les démocraties libérales doivent se garder de ces trois dérives délétères. On ne retrouvera le peuple qu’en retrouvant l’efficacité de l’action — l’illibéralisme et le populisme ont raison sur ce point — mais cela ne saurait se faire au détriment des libertés essentielles. Je souligne ce qualificatif, car il est devenu aujourd’hui très confus. Car quand tout devient liberté, la liberté commence à être sérieusement menacée.

5) "Cet art politique nouveau" que vous appelez de vos vœux  pourrait donc réconcilier peuple et  pouvoir ? 

Regardez Boris Johnson : parmi tous les leaders libéraux, il est celui — horresco referens ! — qui me semble avoir le mieux pris la mesure de ce défi. Il a déployé en acte ce qu’il analysait en filigrane dans son portrait très personnel de Winston Churchill (The Factor Churchill, 2015). Dans ce livre brillant se dessinait une philosophie politique risquée : le projet fou d’un libéral-populisme. Il l’a réalisé dans l’épopée tragique du Brexit au cours de laquelle « Bojo, » quintessence de l’élite anglaise (Eton, Oxford), fils d’un grand européen, capable de réciter par cœur l’Iliade dans le texte quinze minutes durant, est devenu celui qui a poussé le plus loin la prise en compte de la réalité populiste. Il est encore trop tôt pour dire si son entreprise sera couronnée de succès ou débâcle, mais l’idée d’une reprise en main par un peuple de son destin — soit la promesse démocratique elle-même — est redevenue tangible, tout comme sont devenues tangibles les marges de manœuvre de nos gouvernements, une fois survenue la crise de la Covid-19. « C’est prodigieux tout ce que ne peuvent pas ceux qui peuvent tout », disait Talleyrand. Et c’est autour de cette crise que se dessine, je crois, ce nouveau clivage politique. Il sera aisé de vérifier, aux prochaines présidentielles, si ce schéma est pertinent ou pas. Mais une chose au moins est sûre : c’est par l’action politique que la confiance et l’autorité démocratiques seront (re)conquises. (propos recueillis par Annick Geille)

 

Plus de peuple

 L’impuissance publique se perçoit- par exemple- dans  l’absence de gestion des flux migratoires. Mais il y a un risque politique à l’indécision de l’Etat. Car c’est  la décision politique qui fait le peuple, donc pas de décision, plus de peuple ?

« Indécision et décision automatique : voilà les deux périls qui menacent la démocratie  d’autant plus fortement  qu’elles semblent  résoudre d’un coup de baguette magique  le difficile  problème  du gouvernement du peuple. Avec  elles,  la solution est simple : plus de gouvernement , plus de décision ! Mais la difficulté est que, par la même, occasion  on a perdu le peuple. Car la décision fait le peuple.

Prenons comme exemple  le dossier si brûlant de l’immigration. Plus que tout autre, il est devenu, partout  en Europe, l’emblème de la dépossession démocratique  et de l’impuissance publique. Pour la France, tout commence le 29 avril 1976, par un simple décret signé par le premier Ministre Jacques Chirac qui instaure le principe du « regroupement familial ».La mesure –généreuse en apparence- visait surtout à éviter les transferts de fonds des travailleurs immigrés vers le Maghreb et à pérenniser leur présence sur le territoire. Aussitôt, la décision provoque un  important afflux de jeunes personnes en provenance d’Afrique du Nord ; elle met en tension les services sociaux et administratifs. A tel point que le premier Ministre suivant, Raymond Barre- plus familier des réalités de l’immigration du fait de son origine réunionnaise- suspend le décret. Mais en 1978, le Conseil d’Etat annule cette suspension (arrêt GISTI du 8 décembre 1978) expliquant que le regroupement familial fait désormais partie des « principes généraux du droit français. »  

Je ne voudrais pas qu’il y ait de malentendu sur ce sujet sensible. Le principe du regroupement familial est légitime du point de vue individuel. Quiconque, dans une situation de réfugié ou même d’immigration professionnelle prolongée, aspire à réunir sa famille ; et on peut considérer qu’il s’agit là, en effet, d’un des droits fondamentaux de l’homme ( article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme). Mais, du point de vue d’une collectivité démocratique, il est anormal d’abandonner tout contrôle de ses flux migratoires, ou, comme c’est le cas en France, de ne les soumettre qu’à des conditions de ressources et de logement, sans prendre en considération aussi les conditions d’accueil, les impératifs d’intégration, les effets sur la population indigène et la répartition sur le territoire.

Voilà la véritable difficulté : l’immigration a cessé, en 1978, d’être un sujet de gouvernement pour ne devenir qu’une affaire juridico-administrative ou une question morale »   

Copyright Pierre-Henri Tavoillot/ Comment gouverner un peuple-roi ?/ Traité nouveau d’art politique (Odile Jacob/Poche).

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !