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 « Mon Mari »:  un roman à l’eau de rosse
©Maud Ventura Copyright Céline Nieszawer/Leextra/L'Iconoclaste

ATLANTICO LITTERATI

« Mon Mari »: un roman à l’eau de rosse

Lauréate du Prix du Premier Roman 2021 Maud Ventura fait événement .« Mon mari » est une attaque facétieuse du vieux mariage. Les clichés sur le couple trépassent. Féministes décoloniales, sages épouses et amoureuses transies s’abstenir. Audacieux, moqueur, innovant.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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« Maud Ventura a obtenu le prix du Premier Roman 2021 pour « Mon mari ». Le prix a été attribué à l’unanimité au second tour, lundi 18 octobre, lors d’un déjeuner à La Coupole. Cette primo-romancière raconte par le menu les affres d’une femme ne se lassant  pas de dire « Mon mari », mais qui n’hésite pas à tromperallègrement le cher époux. Un regard drôle, sarcastique et sardonique sur la vie conjugale. Maud Ventura a 28 ans et travaille dans l’audiovisuel »,  annonce « Livre- Hebdo » dans son communiqué du 19/10/2021. « Mon mari » (l’Iconoclaste ) déplaira aux féministes pratiquant la convergence des luttes (« contre le sexisme, le racisme, le capitalisme, l’impérialisme et l’idéologie coloniale structurant nos sociétés patriarcales » ),mais semble fort apprécié des libraires. Ils aiment bien ce Prix du Premier Roman consacrant chaque automne le meilleur roman de la « jeune » littérature française. On est  dans la « jeune » littérature  quel que soit son âge, via la parution d’un premier roman ( voir « Jules et Jim »,  premier roman  d’Henri -Pierre Roché (1879-1959), alors âgé de soixante-quatorze ans – adaptation à l’écran par François Truffaut). Consacré par le Prix du Premier Roman 2021, « Mon mari » (présent sur de nombreuses listes d’automne, dont celles du prix de Flore et du Médicis)  est un ouvrage assez dévergondé, sous des dehors classiques. « J'aime mon mari comme au premier jour, d'un amour adolescent et anachronique. Je l'aime comme si j'avais quinze ans, comme si nous venions de nous rencontrer, comme si nous n'avions aucune attache, ni maison ni enfants.» confie la narratrice ( sans prénom) qui, avide d’une certaine réciprocité en sa banlieue chic, épie son (bel) homme enfermé en un mutisme typiquement masculin. La chérit-il assez, le silencieux, le mystérieux, le  traitre ? Les hommes sont peu fiables, dit la doxa d’une (certaine) presse. « Comment rester séduisante , « Dix recettes pour le garder » murmurent à l’oreille des femmes « Cosmopolitan » et « Femme actuelle ».Toute la journée, et alors qu’elle est professeur d’anglais et mère de deux enfants, la narratrice songe à l’absent. Elle attend :« Historiquement, le discours de l'absence est tenu par la Femme : la Femme est sédentaire, l'Homme est chasseur, voyageur; la Femme est fidèle (elle attend), l'homme est coureur (il navigue, il drague). C'est la Femme qui donne forme à l'absence, en élabore la fiction, car elle en a le temps; elle tisse et elle chante; les Fileuses, les Chansons de toile disent à la fois l'immobilité (par le ronron du Rouet) et l'absence (au loin, des rythmes de voyage, houles marines, chevauchées). Il s'ensuit que dans tout homme qui parle l'absence de l'autre, du féminin se déclare : cet homme qui attend et qui en souffre, est miraculeusement féminisé. Un homme n'est pas féminisé parce qu'il est inverti, mais parce qu'il est amoureux (…). L'avenir appartiendra aux sujets en qui il y a du féminin. (Roland Barthes, « Fragments d’un discours amoureux »/Point/Seuil)

Quant à l’auteure,  elle observe son personnage, narquoise, s’amusant à tirer les ficelles de cette intrigue faussement  surannée, terriblement moderne, car rien n’est dit mais tout apparaît : la critique du bon vieux couple flotte en surface, dans un silence de mort, celui de l’impossible réciprocité  dans la durée. Maud Ventura, sous ses airs de gamine rieuse est une théoricienne de l’amour, donc une lectrice de Barthes,  qui, lecteur de Lacan,  avance  dans « Fragments d’un discours amoureux »   une définition de l’être aimé : « La perfection de l’être aimé, c’est-à-dire l’adéquation inespérée d’un objet à mon désir » . L’auteure prouve qu’il faut garder ses distances si l’on veut que cette flamme dure. Ni pudique ni réservée,  aucunement féministe, sa narratrice ( qui prend des notes ) incarne par sa fausse naïveté une nouvelle époque du couple,  les liens du mariage intéressant tout un chacun,  jeunes et moins jeunes. Depuis Balzac et ses  « Mémoires de deux jeunes mariées »- "dispute épistolaire » opposant deux visions de l’amour, nous nous interrogeons. Faut-il mettre -ou pas- de la passion dans le mariage ? L’amour  dans la durée est- il une illusion comique ? Au passage, l’auteure offre à son lecteur un tableau d’Edward Hopper. «  Une fois les enfants couchés, je regarde un moment la télévision, mais je ne vois que des femmes qui attendent, comme moi. Elles mangent un yaourt, conduisent une voiture, ou se parfument, mais ce qui saute aux yeux, c’est ce qui se passe hors cadre : ce sont toutes des femmes qui attendent un homme (…) Je me demande si je suis la seule à percevoir cette salle d’attente universelle ».  

L’ aimé ( pas nommé non plus, ce qui donne plus d’importance encore à l’intitulé « mon mari »,  tellement possessif, et qui en dit long sur la relation) semble une sorte de bellâtre ennuyeux ; peu à peu cependant, il s’affirme, jusqu’au coup de théâtre final.  La narratrice absorbée par le carnet dans lequel elle note à peu près tout n’a pas l’air de considérer sa vie et son identité propre avec sérieux : son obsession, c’est Lui, le mari,  tout est fait et pensé pour lui. "Mon mari considère que son meilleur ami est marié à un ananas, tandis qu'il aépousé une clémentine. Il vit avec un fruit d'hiver, un fruit banal et pas cher. Un petit fruit ordinaire qui n'a ni la gourmandise de l'orange, ni l'originalité du pamplemousse. Un fruit ordonné en quartiers, pratique et facile à manger, prédécoupé, prêt à l'emploi, fourni dans son emballage »,sedésole la narratrice qu’un rien renvoie à ses origines ( le mari est fils de parents fortunés, elle pas) .

Ce que nous dit l’auteure, mine de rien, c’est qu’il ne faut pas faire du vieux mariage la seule valeur ajoutée du couple. Maud Ventura montre le chemin, elle est une femme d’aujourd’hui et de demain,  renversant la table  des clichés . Sa prose moqueuse, parfaitement pensée, diablement articulée- pulvérise les cucuteries victimaires. Maud Ventura campe un personnage féminin singulier, inaugurant une nouvelle époque ( jamais cette voix n’aurait pu naître  dans un pays anglo-saxon, par exemple, et l’auteure est d’une certaine manière fille des salons littéraires et de ce principe féminin qui structure l’inconscient collectif français. Elle fait semblant d’être faible mais c’est un roc. Elle fait mine d’aimer à la folie, mais trompe allégrement « son » Chéri. Elle aurait fait sourire Barthes et ravi Sagan,  avec son obsession amoureuse, sorte de caricature de la doxa  conjugale version romans à l’eau de rose. Les mariés étant supposés s’aimer toujours, le « toujours », ici, se moque du monde. En douceur, l’auteure caricature les clichés du couple avec une gourmandise qui nous enchante. Comme quoi il n’y a pas de littérature « féminine » :  il y a littérature ou pas, quel que soit le genre de l’auteur(e).  Maud Ventura se moque de la fidélité, elle a une vision totalement décontractée et contemporaine du couple. Elle y croit, certes, mais il ne faut rien exagérer. 

Il faut beaucoup de talent pour innover en  s’emparant du mariage. Maud Ventura s’aventure en terrain miné.  Mais c’est le mariage qui, avec « Mon mari », explose en vol. Nous sourions, car il y a de l’ironie dans l’air, du second degré en veux-tu, en voilà. Le conjugo a du plomb dans l’aile, vaincu par l’esprit  d’une  ravissante de son temps. «  Je pense à mon mari tout le temps, je voudrais lui envoyer un message à chaque étape de ma journée, je m’imagine lui dire que je l’aime tous les matins, je rêve que nous fassions l’amour tous les soirs »Deux niveaux de lecture : au premier abord,  les aventures conjugales d’une épouse parfaite, enseignante-traductrice et mère de famille qui, après quinze ans de mariage,  doute de « son mari », ce bel homme qui lui va si bien au teintAu second degré, obsessionnelle plus que parfaite, la narratrice a un côté suranné et désuet que l’éditeur a su incarner en couverture de ce roman subversif. Et c’est le mariage qui, à la lecture  de « Mon Mari », nous apparait désuet, voire d’une autre époque, comme l’est cette mariée à laquelle on donnerait le Bon Dieu sans confession, alors qu’elle est une diablesse qui fera sourire tout lecteur épris de sophistication textuelle. Que veut la narratrice ? Que le fameux « mari » soit fidèle, qu’il l’aime comme au premier jour: tous les poncifs de la sentimentalité. Maud Ventura détruit cette mise au pas de la passion et du désir dans la durée que le mariage installe  si mal.  « Mon mari » se rit des convenances: cette mariée qui rougit comme lors du premier rendez-vous, n’a jamais lu « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen . Elle ignore la fragilité des liens, fussent-ils consacrés. (cf. Le mensuel « Capital » indique que « La publication du “Bilan démographique 2019” de l’Insee confirme que le mariage perd progressivement du terrain face au pacte civil de solidarité (Pacs) au sein de la société française »). Maud Ventura a beaucouplu :l’écriture suit. « Quand je suis avec mon mari, je n'ai pas besoin de voir nos amis. Je n'ai pas non plus envie de rendre visite à mes parents, et mes enfants ne me manquent pas. Mon mari me suffit. »L’émancipation, on ne la lui fera pas : Maud Ventura  sait que la relation amoureuse abolit toute liberté et que si la solitude est une prison, l’amour en est une autre. Point dupe, l’auteure de « Mon Mari » parvient, avec ce premier roman sophistiqué, à cacher la gravité de son propos. Soit le portrait-robot de l’amour-manchot. Ce n’est pas rien : tel est ( presque) tout le sujet de la littérature.

Cependant,  l’espoir subsiste : « Béatrice regardait en moi, et moi en elle »( Dante, « La Divine Comédie »- Le Paradis- Chant 2)

Mon mari/Maud Ventura/L’Iconoclaste/19 euros

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