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Les secrets de l’élévation

Amélie Nothomb publie demain son vingt-neuvième roman « Les Aérostats » (Albin-Michel ), tiré à 200 000 exemplaires . Une déclaration d’amour à la littérature, seule manière d’atteindre une certaine altitude, malgré les pesanteurs de l’existence. Premier chapitre en exclusivité pour Atlantico.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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Les secrets de l’élévation

Amélie Nothomb publie son vingt-neuvième roman « Les Aérostats » (Albin-Michel ), tiré à 200 000 exemplaires . Une déclaration d’amour à la littérature, seule manière  d’atteindre une certaine altitude,  malgré les pesanteurs de  l’existence. Premier chapitre en exclusivité  pour Atlantico.

La « rentrée littéraire » n’existe qu’en France, seul pays au monde accordant au livre cette importance. De la fin août aux premiers jours de novembre, cette « rentrée » consacre la parution en « tir groupé » de plusieurs centaines d’ouvrages de littérature générale. Puis vient la saison des lauriers tant désirés( un prix littéraire peut changer le destin de l’auteur et sauver une maison ). Avec 511 romans à paraître entre août et octobre selon « Livres- Hebdo », la rentrée littéraire  2020  ne déroge pas à la règle, malgré la crise sanitaire qui a frappé si durement les arts et lettres.Parmi les auteurs attendus, Amélie Nothomb ouvre le bal. Depuis son premier roman « Hygiène de l’assassin » (1992), « Nothomb est la seule à produire une fiction ponctuellement, fidèlement, si j’ose dire, lors de chaque rentrée littéraire », disais-je ici, l’an dernier. Distinguée  -entre autres- par le Grand prix du roman de l'Académie française,  la romancière vit le Goncourt lui échapper à deux voix près l’an dernier. Avec ses 189 327 exemplaires vendus, « Soif » fut  le roman le plus acheté de la rentrée 2019. Ce Christ amoureux révélait la foi féministe d’Amélie Nothomb. Il s’agit  cette fois d’une autre forme de dévotion : la littérature et son corollaire, la lecture. « Les aérostats », ou  la libération d’une étudiante belge  « emprisonnée »   que sauvera son amour des textes. Toute lecture est une libération.« Qu'il parle des passions individuelles ou qu'il s'attaque au régime de la société, l'écrivain, homme libre s'adressant à des hommes libres, n'a qu'un seul sujet: la liberté », affirmait Sartre dans « Qu’est -ce que la littérature ?»(Gallimard/Folio). La  lecture propulsera la liseuse d’Amélie Nothomb vers les « aires supérieures » de l’art. Cela s’appelle « L’élévation », disait  un connaisseur, Charles Baudelaire :  « Heureux celui « Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes 
! ». AG 

Extrait : 

Je ne savais pas encore que Donate appartenait à la catégorie des gens perpétuellement offensés. Ses reproches me plongeaient dans la honte.

– On ne laisse pas une salle de bains dans un tel état, me dit-elle.

– Pardon ! Qu'ai-je fait ?

– Je n'ai touché à rien. Il faut que tu te rendes compte par toi-même.

J'allai voir. Ni flaque d'eau sur le sol, ni cheveux dans la bonde.

Je ne comprends pas. Elle me rejoignit en soupirant.

 – Tu n'as pas étiré le rideau de douche.

Comment veux-tu qu'il sèche en accordéon ?

 – Ah oui.

– Et tu n'as pas refermé le berlingot de shampoing.

Mais c'est le mien. 

– Et alors ? Je refermai ce que pour ma part je n'appelais pas le berlingot mais tout simplement le shampoing. Manifestement, je manquais de savoir- vivre.

Donate m'apprendrait. Je n'avais que dix- neuf ans. Elle en avait vingt-deux. J'étais à l'âge où ce genre de différence paraît encore significatif.

Peu à peu, je m'aperçus qu'elle se conduisait ainsi avec la plupart des gens. Au téléphone, je l'entendais rétorquer à ses interlocuteurs :

– Trouvez-vous normal de me parler sur ce ton ?

Ou :

– Je n'accepte pas que l'on me traite de cette manière.

Elle raccrochait. Je demandais ce qui s'était passé.

– De quel droit écoutes-tu mes conversations téléphoniques ?

– Je n'écoutais pas, j'ai entendu.

La première fois que je me servis de la machine à laver, ce fut le drame.

– Ange ! appela-t-elle. J'arrivai, pressentant le pire. – Qu'est-ce que c'est que ça ? interrogea-

t-elle en montrant le linge que j'avais suspendu où je le pouvais.

– J'ai fait une machine.

– On n'est pas à Naples, ici. Mets ton linge ailleurs.

– Où ? On n'a pas de séchoir.

– Et alors ? Est-ce que j'étends mes affaires n'importe où, moi ?

– Tu le peux.

– Ce n'est pas la question. Cela n'a aucune tenue, voyons. Et je te rappelle que tu es chez moi.

– Je paie ma colocation, non ?

– Ah. Donc toi, sous prétexte que tu paies, tu as tous les droits ?

– Sérieusement, que suis-je censée faire de mon linge mouillé ?

– Il y a une laverie au coin de la rue. Avec des séchoirs.

J'enregistrai l'information, bien décidée à ne plus jamais me servir de son lave-linge.

On arriva bientôt dans la quatrième dimension.

– Peux-tu m'expliquer pourquoi tu as déplacé mes courgettes.

Je n'ai pas déplacé tes courgettes.

Ne nie pas! 

Ce «Ne nie pas!» me fit éclater de rire. 

Il n'y a pas de quoi rigoler. Viens voir. 

Dans le réfrigérateur, elle me montra les courgettes, à gauche de mes brocolis. 

– Ah oui, dis-je. J'ai dû les déplacer pour

entreposer mes brocolis. 

– Tu vois ! s'écria-t-elle d'une voix triom-

phante.

– Il fallait bien que je mette mes brocolis quelque part.

Pas dans mon tiroir à légumes !

– Il n'y en a pas d'autre. 

– Le tiroir à légumes, ça m'appartient. Ne

l'ouvre pas. 

Pourquoi ? demandai-je stupidement. 

C'est ma pudeur. 

Je retournai dans ma chambre pour cacher l'hilarité que m'inspirait son propos. Cela dit, elle avait raison : il n'y avait pas de quoi rigoler. Donate était chiante au dernier degré et je n'avais pas le choix : la colocation était de loin la plus avantageuse que j'avais trouvée. Mes parents habitaient trop loin de Bruxelles pour que je puisse faire la navette.

L'année précédente, j'avais occupé une piaule de l'immeuble qui servait de cité universitaire aux philologues en herbe : pour rien au monde je ne serais retournée dans cette thurne que je partageais avec un soudard nauséabond et qui, même en l'absence de celui-ci, était si bruyante à toute heure du jour ou de la nuit que je n'avais jamais pu ni y dormir ni y étudier, ce qui, pour une étudiante, était gênant. Je ne savais pas suite à quel miracle j'avais réussi ma première année, mais je ne comptais plus prendre un risque pareil pour la suite.

Chez Donate, j'avais une chambre à moi. Virginia Woolf a trop raison, rien n'est aussi important. Si elle n'était pas formidable, elle constituait néanmoins un tel luxe qu'elle me rendait capable d'accepter les avanies de Donate. Celle-ci n'y entrait jamais, moins par respect pour mon territoire que par dégoût. Aux yeux de Donate, j'incarnais « les jeunes » : quand elle parlait de moi, j'avais l'impression d'être un hooligan. Il suffisait que je touche à l'une de ses affaires pour qu'elle la mette dans le panier à linge sale ou à la poubelle.

À l'université, je n'étais pas quelqu'un de populaire. Les étudiants ne s'apercevaient pas de mon existence. Parfois, je réunissais mon courage pour adresser la parole à un garçon ou à une fille qui me semblait sympathique : on me répondait par monosyllabes.

Par bonheur, la philologie me passionnait. Passer le plus clair de mon temps à lire ou à étudier n'était pas un problème pour moi. Mais certains soirs, je pouvais souffrir de solitude. Je sortais, j'allais marcher dans les rues de Bruxelles. L'effervescence de la ville me montait à la tête. Les noms des rues me fascinaient : rue du Fossé-au-Loup, rue du Marché-au-Charbon, rue des Harengs.

J'atterrissais souvent dans une salle de cinéma où je voyais le premier film venu. Ensuite, je rentrais à pied, ce qui me prenait environ une heure. Ces soirées, que je trouvais aventureuses, me plaisaient.

Quand je rentrais, je devais faire très attention : le moindre bruit réveillait Donate. J'avais des consignes strictes : fermer les portes avec des précautions infinies, ne pas cuisiner, ni tirer la chasse d'eau, ni prendre une douche après vingt et une heures. Même en les respectant scrupuleusement, j'avais droit à des sermons.

Avait-elle eu des problèmes de santé ? Je n'en savais rien. Elle affirmait qu'elle avait besoin de

plus de sommeil que la moyenne des gens. La liste de ses allergies s'allongeait chaque jour. Elle étudiait la diététique et critiquait mon alimentation avec des phrases du genre :

– Du pain et du chocolat ? Ne t'étonne pas si tu tombes malade.

– Je vais bien.

– C'est ce que tu crois. Tu verras quand tu auras mon âge.

– Tu as vingt-deux ans, pas quatre-vingts.

– Qu'est-ce que c'est que ces insinuations ? Comment oses-tu me parler comme cela ?

Je retournais dans ma chambre. Mieux qu'une solution de repli, celle-ci était le lieu de tous les possibles. Elle donnait sur le tournant du boulevard : j'entendais les trams négocier leur virage dans un crissement qui me séduisait. Couchée sur le lit, j'imaginais que j'étais un tramway, moins pour me nommer désir que pour ignorer ma destination. 

J'aimais ne pas savoir où j'allais.

 

 

 

« Les aérostats »/Amélie Nothomb/ Albin-Michel/180 pages /17 euros et 90 cents

                            

 

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