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Le garde des cœurs, ou un sujet nommé désir
©Capture d'écran Iceland

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Le garde des cœurs, ou un sujet nommé désir

Sylvain Prudhomme publie avec « Par les routes » (l’Arbalète/ Gallimard) l’un des meilleurs romans de l’automne. Enigmatique, mélancolique, sans épanchements, ce bréviaire du désir surprend par sa forme ultra-contemporaine.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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Sylvain Prudhomme publie avec « Par les routes » (l’Arbalète/ Gallimard) l’un des meilleurs romans de l’automne. Enigmatique, mélancolique, sans épanchements, ce bréviaire du désir surprend par sa forme ultra-contemporaine. Et sa maîtrise parfaite du sujet : la déconstruction du moi par l’Autre. Fixant notre époque à l’aide d’une série de polaroïds, l’auteur de « Par les routes » parvient à saisir l’insaisissable : le passage du temps, la circulation des affects. L’Autre s’échappe puis revient, avant de disparaître à nouveau, car tel est son destin, sa fonction, cette mise à distance, puis ces rapprochements, dans la souffrance de qui attend, « celui des deux qui aime le plus » selon Roland Barthes. « Dans la vie il y a ceux qui partent et ceux qui restent », rappelle Sylvain Prudhomme, utilisant pour son intrigue la métaphore (très réussie) de l’autostop, en tant que déplacement hors -champ, itinérance rebelle, décalée, en somme.

« Ce jour-là, j’ai compris que ce serait toujours là : ce courant, cette immédiate intelligence entre nous. Cette intuition chacun des pensées de l’autre », constate, désemparé, Sacha, le narrateurde Sylvain Prudhomme. Le désir (mouvant, insaisissable, dérangeant), et celui ou celle qui le provoque, nous révèlent mieux que ne le feraient l’introspection, l’expérience et les discours : tel est le fil rouge de « Par les Routes ». Telle fut aussi l’idée fixe de Pier Paolo Pasolini dans son« Théorème » (Folio/Gallimard/1968/), devenu le film que l’on sait. Chez Pasolini, le personnage central est ce « Visiteur » christique, jamais nommé. Celui qui sème le trouble dans les esprits. Le « visiteur » connaît bibliquement tous les protagonistes, avant de disparaître, sorte d’« illusion comique ». Sylvain Prudhomme (Prix Louis Guilloux 2012), s’est donné lui aussi mission de cerner dans son cinquième romanla figure énigmatique du désir. Et celle de l’attachement, qui l’accompagne souvent.Sylvain Prudhomme utilise la métaphore de « l’autostoppeur » (éternel partant)-cet ami jamais nommé (comme ne l’est pas davantage le « Visiteur « chez Pasolini), pour donner corps à ce voyageur imprévisible, son personnage central. Existant par intermittences, « l’autostoppeur « de Sylvain Prudhomme incarne cette figure fuyante du désir, l’impossible jumeau, l’ « alter-ego » (cf. Montaigne/La Boétie :« parce que c’était lui, parce que c’était moi »). Nous assistons à la chute symbolique du sujet désirant aux prises avec les surprises existentielles qu’installe l’être désiré. Chute que Pasolini avait mise en scène au sein d’une famille de bourgeois milanais, tandis que Sylvain Prudhomme l’observe chez un couple d’intellectuelsdans une ville qui semble être Arles. Sacha, le narrateur de Sylvain Prudhomme, est un artiste. Il perçoit l’invisible et comprend « La mélancolie des paquebots » (son futur roman, ses graphismes, the « work in progress »).Chaque mot, chaque silence de« L’autostoppeur », cet ange exterminateur de certitudes, déclenche chez le narrateur ultra-sensible de Prudhomme des abimes de perplexité. Avec de la joie, ou de la tristesse, etle sentiment de n’être pas vivant.(« Un seul être vous manque »,etc.)Comment retenir « l’autostoppeur », le fixer, en somme ? C’est dans « Fragments d’un discours amoureux », peut-être, que Sylvain Prudhomme, qui chérit la nuance, a trouvé la définition du « Fading »sentimental : « épreuve douloureuse selon laquelle l'être aimé semble se retirer de tout contact dans une sorte d’indifférence énigmatique dirigée contre le sujet amoureux». C’est ainsi que « l’autostoppeur » disparaît pourrenouer avec la magie de l’autostop (cf. « fading »). Et fuir Sacha, et l’attachement de Sacha.(« fading », suite)… Marie, femme de « l’autostoppeur », et mère de leur enfant, a le mérite de rester. Elle demeure donc, éveillant soudain le désir de Sacha. L’amour triangulaire s’installe.La fabrique du désir et sa circulation sont à l’œuvre dans « Par les routes ». « L’autostoppeur » chérit Marie au point de partager son existence ? Sacha la désire par imitation. Le désir qu’éprouve « l’autostoppeur » pour Marie rend celle-ci d’autant plus désirable pour Sacha. « J’ai savouré la délicieuse excitation de regarder ses jambes se tendre et se détendre tout près des miennes, de nous sentir proches, pas tout à fait l’un à l’autre encore, mais presque. »Sylvain Prudhomme se plaît ainsi à illustrer la théorie du « désir mimétique », telle que la conçut le génial René Girard (1923-2015). « Le vaniteux romantique veut toujours se persuader que son désir est inscrit dans la nature des choses ou, ce qui revient au même, qu’il est l’émanation d’une subjectivité sereine, la création ex nihilo d’un Moi quasi-divin. Désirer à partir de l’objet équivaut à désirer à partirde soi-même : ce n’est jamais, en effet, désirer à partir de l’Autre. Le préjugé objectif rejoint le préjugé subjectif et ce double préjugé s’enracine dans l’image que nous nous faisons tous de nos propres désirs. (…)Tous ces dogmes (…) relèvent tous, plus ou moins directement, de ce mensonge romantique qu’est le désir spontané. Ils défendent tous une même illusion d’autonomie à laquelle l’homme moderne est passionnément attaché. (…). A la différence des écrivains romantiques ou néoromantiques, un Cervantès, un Flaubert et un Stendhal dévoilent la vérité du désir dans leurs grandes œuvres romanesques. » (« Mensonge romantique et vérité romanesque », René Girard/Grasset/Poche).Stoïque, pudique, Sacha songe au fait qu’il est à mi-parcours de l’existence, et qu’il voudrait chérir « l’autostoppeur »autrement que dans la vie rêvée. « J’ai reconnu la voix del’autostoppeur plus que jamais à côté de la plaque, plus quejamais dans son monde, coupé de tout, hors sujet. (…)». Sylvain Prudhomme est un écrivain. il y a dans son texte une légèreté à la Sagan, et, ce qui n’est pas donné à tout le monde, la même profondeur de champ. Il existe en effet, non par le style, mais par l’esthétique et la vision des êtres et des choses, une certaine parenté entre l’auteure de « Bonjour Tristesse » et Sylvain Prudhomme. Pour résister à « La mélancolie des paquebots », Sagan installait sa fausse désinvolture. Prudhomme impose le même regard ambigu et subtil sur les objets du monde. Par sa liberté, sa fantaisie, son côté non- conforme, et cette courtoise que réclame la pudeur (« oui, c’est un peu con tous ces mots, heureux, malheureux… » p. 33), Sylvain Prudhomme aurait probablement charmé l’auteure du « Garde du cœur ». A force de nonchalance (trompeuse, car chaque mot est ciselé, et les séquences narratives sont extrêmement travaillées), Sylvain Prudhomme ne contrarie jamais le rythme du récit, donc le plaisir du lecteur. « Vivre, c’est maintenir entier le petit nuage que nous formons, malgré le temps qui passe », conclut l’auteur. Le personnage - mystérieux - de « L’autostoppeur », jamais nommé, jamais tout à fait présent, jamais tout à fait disparu, hantera désormais l’imaginaire du lecteur de « Par les routes «Tu as raison, pardon, elle a souri d’un air triste. Bonsoir Marie, j’ai dit en m’en allant. » L’art en général et la littérature en particulier incarnent ce mouvement, cette « mise en route ». Sylvain Prudhomme figure donc sur les listes Renaudot et Interallié, celles du Femina et du Grand Prix du Roman de l’Académie française, sans oublier la liste du Renaudot des Lycéens…

« Par les routes »/ Sylvain Prudhomme/L’arbalète/Gallimard/299 pages, 19 euros/

 

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