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Européennes des riches, Européennes des pauvres : l’élection où l’appartenance sociale détermine le plus les votes

Le vote européen n'échappe pas aux déterminismes sociaux. Les chercheurs s'accordent à dire qu'il existe toujours un "vote de classe". Pour les élections européennes, il se révèle d'autant plus qu'il s'exprime à travers le vote sanction et l'abstention, face à des enjeux sociaux qui paraissent inexistants aux yeux des électeurs.

Vote de classe

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 Européennes des riches, Européennes des pauvres : l’élection où l’appartenance sociale détermine le plus les votes

Atlantico : Le vote aux élections européennes est-il déterminé par l'appartenance sociale ? Répond-il à la même logique qu'un scrutin national ou local ?

Bruno Cautrès : De manière générale, qu’il s’agisse des élections nationales ou des élections européennes, il existe une sociologie du vote qui est bien connue des spécialistes : l’appartenance sociale et la place occupée dans les différentes hiérarchies du statut social jouent un rôle important mains non exclusif d’autres éléments explicatifs comme par exemple les valeurs et les attitudes politiques. Que l’on saisisse la place occupée dans l’espace social par la profession occupée, le statut de l’emploi (travailler indépendant, salarié du secteur privé ou du secteur public), le niveau de revenu ou la qualification, ces facteurs ont toujours un rôle dans l’explication du vote.

L’électeur européen exprime ses choix politiques dans des sociétés européennes socialement segmentées, clivées et hiérarchisées. L’Europe n’est pas un vaste espace sans frontières sociologiques, sans inégalités et sans "classes".                                                                                 

Ces questions ont fait l’objet de controverses sociologiques de grande ampleur, qui ont animé la recherche en sociologie électorale depuis le milieu des années 1980. Partie du Royaume-Uni, dont la vie politique a longtemps été clivée par l’opposition entre les électeurs conservateurs (plus bourgeois) et les électeurs travaillistes (plus ouvriers), dans le contexte des années Thatcher (avec le leitmotiv de la "Dame de fer" en faveur du "capitalisme populaire") une question n’a cessé d’interroger les spécialistes et les analyses politiques depuis : sous l’effet de la modernisation sociale et économique des années 1960, de la montée de nouvelles valeurs dans l’après-guerre, des recompositions sociologiques de la société postindustrielle, assiste-t-on à des "réalignements" électoraux  avec le passage à droite d’une partie des ouvriers et des classes populaires, l’ancrage à gauche des salariés notamment du public et l’affirmation d’un fort clivage entre les indépendants et les patrons d’une part et le salariat d’autre part ? Aujourd’hui, les travaux des chercheurs concluent souvent que "le vote de classe n’est pas mort", voire qu’il a ressuscité sous des formes différentes : on constate toujours de forts clivages sociaux entre électorats (il suffirait pour s’en convaincre de voir la sociologie des électorats Hollande, Sarkozy et Le Pen en 2012), mais de nouvelles lignes de démarcation sont apparues (par exemple le fait qu’un tiers des ouvriers ont voté Le Pen en 2012).  Les chercheurs soulignent également que le contexte agit fortement : le contexte politique (par exemple on constate souvent une baisse du "vote de classe" des ouvriers en faveur de la gauche lorsque celle-ci est sortante), le contexte géographique (il existe des effets des territoires), le contexte institutionnel (mode de scrutin, type de régime politique, offre électorale) ou le contexte économique.

Le vote aux élections européennes n’échappe pas à ces grandes déterminations. Les Européens ne vont pas se prononcer lors des élections européennes dans quelques jours hors de toute détermination sociale, même si les élections européennes présentent des caractéristiques (élections de "second ordre"). Il est d’ailleurs assez intéressant de constater que les déterminations sociales du vote se perpétuent dans le vote européen même si celui-ci comporte des dimensions de "vote sanction" contre les pouvoirs en place et de poussée des votes extrêmes.

Les différentes catégories sociales votent-elles toujours selon les mêmes lignes partisanes que pour un scrutin national ? Comment se vote va-t-il évoluer ?  

On peut constater dans les élections européennes, comme dans les élections locales, des phénomènes de mobilité électorale par rapport aux élections nationales. Mais souvent la mobilité électorale s’exerce à l’intérieur d’un même camp politique : des électeurs de François Hollande en 2012 vont voter Front de gauche ; des électeurs de Nicolas Sarkozy vont voter pour des listes Modem-UDI, ce ne sont que quelques exemples.  Pour les pouvoirs en place dans les différents pays européens, le "vote sanction" ou le vote motivé par le contexte de la crise va faire perdre des voix. Mais lors des élections nationales qui suivront, une partie importante des électeurs reviendront vers leurs familles ou partis politiques habituels. Prenons le cas de UKIP au Royaume-Uni : les sondages prédisent que UKIP pourrait arriver en tête des élections européennes de 2014. Mais en 2009, comme en 2004, UKIP avait déjà réalisé d’excellents scores (16.5 et 16% des exprimés) alors même qu’il obtenait de faibles scores lors des élections législatives de 2005 et de 2010, un an après les européennes à chaque fois. En France, on a constaté des phénomènes comparables, par exemple avec le très bon score des écologistes en 2009, comparé au score d’Eva Joly à la présidentielle de 2012. Cela indique que les catégories sociales ne sont pas figées dans un seul vote et qu’elles réagissent aux contextes, aux particularités des élections. Mais il y a généralement une cohérence sociologique qui réduit les mobilités électorales au sein de trajectoires idéologiques de courte distance. Il est rare de traverser, d’une élection européenne à une élection nationale, tout le spectre idéologique ou partisan. Les résultats des européennes auront néanmoins dans de nombreux pays des conséquences sur les débats publics et acteurs politiques nationaux. Si le FN confirme les scores que les sondages indiquent, et que la composition sociologique de vote FN se montre à nouveau assez populaire, cela posera beaucoup de questions au PS et à sa stratégie pour 2017 ; cela en posera également à l’UMP.

 
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Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections (Panel électoral français de 2002 et Panel électoral français de 2007, Baromètre politique français). Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques.  En 2014 il a publié Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? aux éditions de La Documentation Française.

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