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Pourquoi la gauche a un problème avec la religion

La religion est-elle "de droite" ? Depuis longtemps, l’idée selon laquelle les "gens de gauche" sont forcément athées semble être acceptée… A tort. Dans "Les religions sont-elles réactionnaires ?" (Textuel), le pasteur "de gauche" Stéphane Lavignotte s’attaque au drôle de "tabou" qui, "à gauche", entoure le fait religieux... alors que celui-ci demeure une préoccupation pour ceux qui sont censés constituer sa base : les milieux populaires.

Un livre, un débat

Publié le - Mis à jour le 9 Février 2015
Pourquoi la gauche a un problème avec la religion

Pourquoi la gauche a un problème avec la religion. Crédit Reuters

Barbara Lambert : 57 % des électeurs du PS et 35 % des électeurs du Front de gauche sont catholiques, dites-vous… des chiffres dont on n’a pas conscience tant on a tendance à penser que la gauche est athée…

Stéphane Lavignotte : Quand j’ai commencé à travailler et que je suis tombé sur ces chiffres, j’ai moi-même été un peu étonné.

D’autant que si on regarde l’évolution dans le temps, 56 % des Français continuent à se déclarer croyants alors qu’en 1947, ils étaient 66 %. Alors qu’on pourrait penser qu’il y a eu une sécularisation massive, on s’aperçoit en fait que la baisse de la croyance n’est pas si importante que cela. Les gens qui sont croyants et qui votent et/ou militent à gauche sont bien plus nombreux qu’on ne le croie. La question – c’est un des points de départ de mon livre - est de savoir si on peut faire de la politique en ignorant complètement cette réalité-là, qui est une réalité importante pour les personnes concernées. Ce n’est pas anodin, aujourd’hui, de dire qu’on est croyant. Si les gens le disent peu, c’est à la fois parce qu’ils ont peur des réactions et parce qu’ils ont intégré cette idée reçue selon laquelle il n’y aurait pas de croyants à gauche. Il y a un effet d’autocensure très important chez les personnes concernées.

BL : Et c’est cet effet d’autocensure qui explique que la gauche ne pense pas le religieux ?

SL : Il y a à la fois censure et autocensure. Je suis pasteur et je milite à gauche et ce qui est drôle, c’est que dès que les gens savent que je suis pasteur, très rapidement, dans les couloirs, après les réunions, un grand nombre d’entre eux vient me dire : « Tu sais, moi aussi, je suis croyant ». Ce sont des réalités qu’on occulte complètement.

BL : La gauche s’est-elle sciemment désinvestie de la question religieuse ? Pourquoi ? Par calcul ? Par incapacité à assumer ?

SL : Faisons un peu d’Histoire… De 1945 aux années 1960-70, la gauche a l’impression que les croyants sont à l’extérieur des organisations politiques. Pour gagner de l’influence politique dans le pays, elle se dit qu’elle doit aussi s’adresser aux croyants, et aux catholiques. On voit alors le PC, puis le PS, développer des choses que l’on trouverait incroyables aujourd’hui pour toucher ce public-là…

BL : Vous citez Georges Marchais, déclarant : "L'anticléricalisme est un infantilisme"… Une phrase étonnante !

SL : Oui, cette phrase date de 1976. De la même façon, en 1964, le Parti communiste organise très officiellement une soirée scientifique dans la grande salle de la Mutualité à l’occasion des 500 ans de la mort de Calvin. Un événement qui paraît impensable aujourd’hui… A ce moment-là, ces organisations sont capables de mobiliser, dans leur histoire, dans leur réflexion, de quoi penser intelligemment les religions. Mais une fois les chrétiens entrés dans le militantisme politique au sein du PS et du PC, c’est comme si ces derniers n’y trouvaient pas vraiment leur place…

BL : Vous soulignez que les chrétiens s’inscrivent au PC comme au PS, mais qu’au sein du PS, ils s’engagent à la gauche du parti parce qu’ils "ressentent un décalage social"…

SL : Quand on pense « chrétiens de gauche », on pense Rocard, Delors, pas aux courants les plus à gauche. Mais ils étaient nombreux aussi à rejoindre le PC, le PSU (né d’une alliance qui comprenait des partis politiques chrétiens) ou toute l’extrême gauche. Dans ceux qui rentrent au PS, beaucoup rejoignent le Cérés néo-marxiste de Jean-Pierre Chevènement, qui n’était pas alors si « nationaliste-républicain ». Il y a un décalage social parce qu’un grand nombre de chrétiens qui s’engagent à gauche sont des militants de terrain, impliqués dans la vie associative, le syndicalisme, etc. et qu’au PS, ils se retrouvent face à des personnes issues de milieux sociaux beaucoup plus élevés. Par ailleurs, ces chrétiens de gauche entrent dans des organisations où ils découvrent que la lutte pour le pouvoir est très forte. Là, il y a un décalage au niveau de l’engagement. Ils se sont engagés pour être « au service de » alors que la lutte politique commande de « se servir, soi », pour gravir les échelons… Il y a deux décalages : un décalage social et un décalage sur le sens et les méthodes de l’engagement. Pour beaucoup de ces Chrétiens de gauche, le fait d’être Chrétien doit se vivre dans leur vie au quotidien – dans leurs relations avec les autres, mais aussi dans leur recherche de justice au sein même de leur organisation syndicale, de leur organisation politique... Or, la lutte pour le pouvoir, c’est tout sauf tendre la joue gauche. Ce décalage est toujours actuel et cela montre la difficulté de la gauche à intégrer non seulement les croyants mais, de manière générale, les milieux populaires, les militants associatifs, syndicaux, du mouvement social…

BL : Le décalage social dont vous parlez peut-il être rattaché au fait que le PS aurait, selon certains, y compris à gauche, décroché des classes populaires ?

SL : Ce décalage s’inscrit à mon avis au croisement de deux choses. D’un côté, une désintellectualisation de la gauche : il n’y a plus d’idée, de vraie matrice de pensée. Au XIXe siècle et jusqu’à la fin des années 1970, à gauche, il y avait énormément de ressources, de débats, visant à permettre de penser la question religieuse. Aujourd’hui, la gauche n’a plus le logiciel de pensée. De l’autre, il y a sans doute, effectivement, une distance vis-à-vis des milieux populaires. C’est rare d’entendre des responsables de haut niveau du PS revendiquer leurs origines populaires comme le fit Jean-Pierre Bel dans son discours lors de son élection à la présidence du Sénat. La conséquence étant que les catholiques d’origine populaire vont à la fois cacher qu’ils sont catholiques, et qu’ils sont issus des milieux populaires. Le milieu populaire est un milieu croyant. Il est resté croyant du côté chrétien et « blanc », mais il est à nouveau croyant du côté arabe, antillais ou africain. Or la gauche est complètement déconnectée de ces milieux populaires-là. Il y a une vision assez méprisante de ces personnes et le fait qu’elles soient croyantes est perçu comme un indice du fait qu’elles ne seraient pas encore assez « intégrées » ou « éduquées ».

 
Commentaires

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  • Par pale rider - 13/10/2014 - 08:25 - Signaler un abus curieux comme vous évitez soigneusement

    de parler des francs maçons du GO, ils sont très présents au PS et au gouvernement, leur mépris, voire leur haine de la religion catholique frise la maladie pathologique...

  • Par Deudeuche - 13/10/2014 - 08:51 - Signaler un abus Le mariage gay Monsieur le pasteur

    est un probleme pour la vaste majorite des croyants et des chretiens en particulier. Quant a l'idee minoritaire prisee 100 metres autour du temple de l'Oratoire ou autres eglises bobo historiques de benir les couples homos elle sert surtout a faire fuir les parossiens de ces eglises dites historiques (EPUdF et EPAL) et a gonfler le culte du dimanche chez les protestants evangeliques. Je ne parle pas quand les parossiens sont issues de l'outre-mer car sur ce sujet, la gauche fait franchement peur.

  • Par Gilly - 13/10/2014 - 09:28 - Signaler un abus Le boudhisme est une religion d'amour

    Monsieur le pasteur, vous mettez en doute cette affirmation. Mais les bouddhistes en France se font très discrets et ce ne sont pas les bouddhistes qui s'arment et perpétuent des attentats en Europe. Quant au voile, peut-être faut-il vous rappeler qu'il n'est pas le symbole d'une religion de paix mais la revendication d'une religion politique qui met Dieu au-dessus de l’État.

  • Par l'enclume - 13/10/2014 - 11:42 - Signaler un abus Va savoir!

    Deudeuche - 13/10/2014 - 08:51 Les chrétiens évangéliques, s'ils ne sont pas néo conservateurs, comme beaucoup d'évangéliques américains, suivent la Bible, dans le Nouveau Testament il est écris "Qui es-tu pour juger ton prochain, seul Dieu a le pouvoir de juger.

  • Par Deudeuche - 13/10/2014 - 12:32 - Signaler un abus Benir et juger sont deux choses differentes

    A l'enclume-. oui les Evangéliques suivent la Bible ou le couple marié est clairement defini. Il ne s'agit pas de détester les homos mais de rappeler ce qui ne peut etre béni. Heureusement la laicité nous protége d'une eglise étatique ou semi-étatique a la suédoise ou néerlandaise, qui impose ce genre de pratique.

  • Par brennec - 13/10/2014 - 13:05 - Signaler un abus Remonter loin

    Il faut en revenir a l'ADN de la gauche, c'est a dire au jacobinisme et a robespierre. La lutte contre le catholicisme qui était un des buts franc maçon a débouché chez les coupeurs de tête qui jugeaient le catholicisme et le liberalisme de 1789 incompatibles avec la république (voir Vincent Peillon en ligne directe) . Il se peut qu'il y ait des catholiques parmi leurs descendants c'est même sur, j'en connais quelques uns. Il faut quand même voir de quel genre de catholiques il s'agit, pour la plupart en révolte contre leur église. Et de toute façon il faut bien constater que leur catholicisme est d'ordre tout a fait privé et n'influe en rien sur leurs positions politiques et de plus est en opposition violente avec leurs coreligionnaires.

  • Par Gré - 18/10/2014 - 18:46 - Signaler un abus Alibi

    Les Chrétiens sont pour le PS des alibis ou attrape-voix. Pas étonnant qu'ils n'y trouvent pas leur place. Et ne me dites pas que c'est faux car c'est ce que j'ai entendu d'élites socialistes quand j'avais encore assez de naïveté pour militer à gauche !

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Stéphane Lavignotte

Stéphane Lavignotte, pasteur et théologien, a occupé de nombreuses responsabilités au sein du mouvement écologiste. Il est l’auteur de Vivre égaux et différents (éditions de l’Atelier, 2008), de La Décroissance est-elle souhaitable ? (Textuel, 2010) et de Jacques Ellul : l’espérance d’abord (Réveil Publications, 2012). Il vient de publier Les religions sont-elles réactionnaires ? aux éditions Textuel.

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Barbara Lambert

Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.

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