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Le néo-sultanat turco-ottoman à l'assaut du kémalisme et de l'Europe

Alexandre del Valle poursuit le feuilleton consacré aux différents "pôles" de l'islamisme mondial dont l'objectif consiste à contrecarrer les forces laïques dans les pays musulmans puis à empêcher l'intégration des citoyens de confession musulmane dans les pays occidentaux, sous couvert de liberté religieuse et de pluralisme (dévoyé).

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Le néo-sultanat turco-ottoman à l'assaut du kémalisme et de l'Europe

Le pôle islamiste turc est moins connu que les pôles saoudien, qatari, koweïtien, pakistanais ou frère-musulman que nous avons abordés précédemment, mais il est extrêmement actif et puissant en Europe et même en France, quoi que plus discret que les autres pôles. Au pouvoir en Turquie depuis 2002 après des années de répression anti-islamiste kémaliste et de putsch militaires, l'islamisme "néo-ottoman" (anti-kémaliste) cher au président-sultan Erdogan est à la fois lié idéologiquement aux Frères musulmans arabes et aux Etats sunnites-wahhabites du Golfe tout en s'enracinant dans l'histoire de l'Empire ottoman et une forme particulière de nationalisme religieux, conquérant et irrédentiste.

Comme nous l’avons expliqué dans deux essais précédents (La Turquie dans l'Europe, un Cheval de Troie islamiste ? (2003), Le dilemme turc (2005)), le pays d’Atatürk, père de la Turquie moderne et laïque, n’est plus le même depuis que le parti de la Justice et du Développement (AKP) d'Erdogan a pris le pouvoir à Ankara. Depuis, l'AKP poursuit son projet de réislamisation-dékémalisation avec l’appui des organisations mondiales de l’islam sunnite (Arabie saoudite, Organisation de la coopération islamique, Ligue islamique mondiale, Banque islamique du Développement) et avec l’aide des grandes confréries fondamentalistes sunnites, jadis combattues par Atatürk (Suleymanciyya, Nurçu, Naqbandiyya, etc). Cet islamisme turc et turcophone revanchard, néo-califal et anti-kémaliste, est représenté en Europe au sein d’organisations plus discrètes que les autres car très cloisonnées ethniquement, comme c'est le cas de la plus puissante structure islamiste turque pro-gouvernementale : le Milli Görüs (Avrupa Milli Görus Teskilati [AMGT, "Organisation de la vision nationale en Europe"]), dont le centre européen se trouve à Cologne. Fondé en 1976 en tant que filiale de l'ancien parti turc de Salut National (MSP) de Necmettin Erbakan (mentor d'Erdogan), devenu Refah Partisi, puis Fasilet Partisi après son interdiction en 1997, le Milli Görüs proclame l’idéal de l’islam classique: "l’islam est la Charià et la charià est l’islam".

Le Milli Görüs et la "synthèse national-islamiste néo-ottomane"

La doctrine du Milli Görüs concilie le nationalisme turc néo-ottoman, le conservatisme de droite, le libéralisme économique et un islamisme voisin des Frères musulmans et des Confréries islamiques nostalgiques du Califat. Pur produit de cette école de pensée islamiste, l'actuel président turc Recep Taiyyp Erdogan synthétisa l'essence totalitaire et néo-califale de l'idéologie du Milli Görüs lorsqu'il prononça les vers du célèbre poète turc Ziya Gökal : "Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants seront nos soldats", dans un discours de novembre 1997 alors qu'il était encore maire d’Istanbul. Erdogan fut condamné et incarcéré pour ces propos "anti-kémalistes", qualifiés alors "d'incitation à la haine religieuse", à la suite du coup d'Etat militaire kémaliste de 1997. Depuis, en réislamisant et dékémalisant la société turque après avoir fait arrêter l'essentiel de ses opposants puis après avoir limogé la plupart des intellectuels, militaires, journalistes et juges anti-islamistes, le néo-sultan a largement pris sa revanche... Les représailles suite au coup d'Etat manqué de fin juillet 2016 - fomenté officiellement par ses rivaux musulmans conservateurs modérés du mouvement de Fettulah Gulen - furent l'ultime prétexte pour intensifier et mener à leurs paroxysme la chasse aux sorcières puis pour achever la mutation néo-ottomane et "national-islamiste" de la nouvelle Turquie anti-occidentale et post-kémaliste désormais lancée à la conquête (symbolique, politico-religieuse ou militaire) des Balkans, de Chypre, du monde arabe (comme en Syrie ou en Libye) et des communautés turques d'Occident.

En fait, dans la Turquie actuelle - qui n'a plus rien à voir avec le pays ultra-laïc et anti-islamiste d'Atatürk, surtout depuis le processus de dékémalisation entrepris depuis les années 2000 par Recep Taiyyp Erdogan et son parti AKP - la Diyanet, jadis créée par les kémalistes-laïques pour combattre l'islam politique et contrôler les imams, est devenue un véritable pôle de l'islamisation nationale, régionale et mondiale. Le pouvoir à Ankara ne se cache pas de ces visées néo-ottomanes visant à encadrer les musulmans d'Europe et en particulier les Turcs dans le cadre d'une logique interventionniste et communautariste. Avant l'arrivée des islamistes au pouvoir, la Diyanet, dont les différentes cellules en Europe sont directement rattachées aux Consulats de Turquie, encadrait des mosquées et des communautés turques en Turquie et en Europe dans une défiance par rapport au Milli Görüs et l'islam politique. Elle est devenue depuis l'accession au pouvoir d'Erdogan l'un des instruments de réislamisation de la Turquie et des communautés turcophones de par le monde. En fait, loin d’une laïcité à la française et même à l’européenne, la Turquie post-kémaliste entend désormais être reconnue comme une puissance musulmane sunnite majeure. Ainsi, lorsque les milieux politiques et intellectuels turcs pro-européens avancent l'idée que l’Union européenne devrait "démontrer" qu’elle n’est plus un "club chrétien" en intégrant cette nation musulmane sous prétexte qu'Atatürk aurait laïcisé l'Etat turc et modernisé son pays, cet argument, qui pouvait éventuellement être recevable avant la victoire des islamistes sur les kémalistes, n'a plus de sens depuis que la Turquie est gouvernée par un parti néo-islamiste et néo-ottoman comme l'AKP, liée au Milli Görüs et aux grandes confréries. La nouvelle Turquie d'Erdogan s'est rapprochée du Soudan, des monarchies islamistes du Golfe, du Hamas palestinien et des Frères musulmans. Elle est aussi membre de l’Organisation de la Coopération islamique (OCI), dont nous avons décrit précédemment les desseins pan-islamistes. Cette dernière a d'ailleurs longtemps été présidée par un fonctionnaire turc nommé par l’AKP, Ekmeledin Ishanoglu.

 
Commentaires

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  • Par zouk - 30/09/2016 - 11:49 - Signaler un abus Turquie

    Le faux "coup d'Etat manqué" était sans doute un montage de Erdogan et son gouvernement pour augmenter son emprise sur la société turque et ses émigrés en Allemagne mais aussi en France. Espérons que nos gouvernements ne se laisseront pas prendre aux offres de collaboration :financement de mosquées, université islamique turque......Grâce à Dieu, l'islam maghrébin et surtout africain est moins agressif, le problème reste cependant celui des islamismes agressifs plus ou moins clandestins, saoudien, ,qatari, koweïti, pakistanais....Où est notre volonté de nation française?

  • Par zouk - 30/09/2016 - 11:52 - Signaler un abus Erdogan

    Il aura fait régresser la modernisation de la Turquie d'un siècle en cherchant à éliminer toute trace du kemalisme.

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Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient à l'Ipag,  pour le groupe Sup de Co La Rochelle, et des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan)

Son dernier ouvrage, La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) est paru en mars 2018

 

 

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