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Pourquoi les quadras imitent les pratiques porno des ados

Pourquoi les quadras, censés être adultes, imitent-ils les pratiques sexuelles de ceux qui pourraient être leurs enfants ? Est-ce seulement pour se donner des frissons ? Se rajeunir ? Vivre un nouveau type de "démon de midi" ? Le porno est-il un sport de jeunes, de vieux ou des deux ? Est-il le signe d'un plus grand appétit, de plus grandes exigences sexuelles ou d'un désir qui se cherche et ne se trouve plus ? Nous avons posé la question à la sexologue Michelle Boiron...

L'atlanti-question

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Pourquoi les quadras imitent les pratiques porno des ados

Les quadras imitent les pratiques porno des ados. Crédit Reuters

Barbara Lambert : Plusieurs articles parus aux Etats-Unis font apparaître que les quadras adopteraient de plus en plus les pratiques porno des adolescents comme, par exemple, l’envoi de sextos... Avez-vous constaté une telle évolution ?

Michelle Boiron : Ces articles illustrent bien le malaise d’une société qui annihile l’horizontalité et la transversalité, tant dans le féminin/masculin que dans la succession des générations. Cette confusion et ce nivellement entraînent pour l’individu des difficultés à passer à l’acte dans sa catégorie ! Le sexto en est une belle illustration : il permet à son émetteur de rester dans le virtuel, d’adresser le message à partir d’un lieu  "non défini" et ainsi, de différer le face à face. Le principe de plaisir se substitue au principe de réalité.

Le sexto a pour vocation de créer de l’excitation à distance de l’autre, sans courir le risque de se "mouiller" à deux ! Il est une forme d’exhibitionnisme : il ne tient pas compte de l’autre tel qu’il est au moment où il reçoit le sexto, sauf à considérer qu’il est supposé être disposé à accueillir cette littérature salace. Le récepteur est de fait traité comme un objet, support de l’excitation ou de la jouissance de l’autre : l’émetteur. Celui-ci fantasme : l’autre va être choqué du contenu ? Excité ? Voire dégoûté, le tout dans un contexte décalé et surtout hors d’une relation sexuelle dans la plupart des cas. L’excitation que le sexto est censé déclencher chez l’émetteur, plus que chez le récepteur, n’a pas grand-chose à voir avec celle qui meut des sujets en présence l’un de l’autre et qui conditionne l’acte d’amour. La phase de séduction et les préliminaires gradués sont squeezés. Ces messages sont plus à caractère pornographique que romantique et sous-entendent que celui qui les rédige, possède un minimum de performance, de talent. Si le sexto est suivi d’un passage à l’acte à deux, l’émetteur devra assurer le moment venu et produire ce que le contenu de son texte promettait. En l’absence de sexto, l’attente, la découverte du corps de l’autre et l’imaginaire érotique seraient tout aussi efficaces et aiguiseraient le désir naturellement. Le sexto est une forme de prolongement de la pornographie qui en singe les codes. On est dans la confusion du désir et de l’excitation. Il y a donc fort à parier que celui fort en " sexto " très hard ne sera pas forcément celui qui sera "à la hauteur" et si "sexy" que cela dans la relation sexuelle.

Il s’agit du même relationnel mensonger et/ou utopique que dans certains sites de rencontres où certaines personnes ne respectent pas l’éthique du cadre proposé et mentent de manière éhontée. Là où est censée apparaître l’âme sœur se pressent des hommes qui ne veulent avoir "que" des relations sexuelles. En revanche, et en dehors de toute attente, sur certains sites de rencontres "hard", s’inscrivent parfois des hommes qui ne cherchent "que" des "câlins tendres". Alors comportement adulte ou ado ? Toutes générations confondues, les hommes adultes virils qui "assurent" n’ont rien à prouver et ne tombent pas dans le piège de la communication ado pour frimer ou pour assurer leur érection, de la même façon que certains ados assurent un comportement sexuel sans avoir recours à la pornographie et aux déviances proposées. En d’autres temps, l’expérience de l’un, "mature", aurait pu servir à l’initiation de l’autre, "immature ", pour le guider avec pudeur au premier acte sexuel. La première fois dans tous les moments de la vie est cruciale. Ainsi quitter sa virginité dans des conditions humaines réelles et non à travers les images et codes de la pornographie est un gage de réussite pour une sexualité digne de ce nom.  Il reste des points communs : la peur de se confronter à la réalité de la sexualité de l’autre ; le prolongement d’une sexualité apprise (adolescent) ou exercée (quadra) à partir de contenus pornographiques ; l’influence des sites de rencontre ou plus généralement de la communication via Internet ; l’immaturité grandissante des adultes dans le domaine du sexe ?

BL : Comment définiriez-vous la différence entre la sexualité adolescente et la sexualité adulte ? Celle-ci est-elle toujours aussi marquée ?

MB : L’adolescence est une période de découverte, de transformation, voire de mutation du corps. Françoise Dolto le décrit dans son livre : "Le Complexe du Homard". C’est dans ce contexte qu’apparaît la sexualité adolescente. L’ado passe d’une sexualité auto-érotique caractérisée essentiellement par la masturbation, symbole d’une satisfaction égocentrée, à une sexualité de relation avec l’autre. Il va perdre son indépendance au profit d’une dépendance de l’autre pour sa jouissance. Il doit rentrer en relation avec un autre corps sexué. C’est la raison pour laquelle les sociétés primitives ne laissaient pas cette étape au hasard des rencontres mais avaient instauré une véritable initiation sexuelle.

L’éternel débat : la sexualité est-elle innée ou acquise est alors en partie réglé ! Dans certaines cultures on déterminait un âge où l’enfant était prêt pour ce rituel qui le rendait "homme". En Europe la durée de l’adolescence est une période qui s’étend entre 11 et 18 ans si ce n’est plus. Aujourd’hui les rituels sont supprimés et la pornographie sert trop souvent d’initiation. Les images pornographiques filmées sont "effractantes" (qui provoquent l’effroi) pour un jeune et loin de la réalité d’une sexualité faite d’apprentissages et de découvertes. Au moment où le jeu des pulsions embrase les adolescents, les réseaux sociaux leur offrent la tentation de rester dans le lien virtuel et de ne pas risquer la relation directe avec l’autre sexué. Or c’est le moment de rencontrer l’autre en chair et en os, de le découvrir petit à petit, au rythme de chacun et de faire ses armes avec quelques maladresses certes, mais qui peuvent être touchantes dans un contexte où le sentiment préside à l’acte.

Le passage à la sexualité adulte se fait dans la relation sexuelle par le passage à l’autre. On devient homme dans le regard de la femme qu’on fait jouir. On devient femme dans le regard de l’homme qu’on fait jouir. La difficulté, aujourd’hui, c’est l’exigence de performance qui prévaut. L’anxiété de la performance professionnelle s’étend à la sexualité, elle est largement relayée par les médias, notamment les magazines féminins. Elle s’est propagée dans notre intimité, ce qui crée pour les adolescents comme pour les adultes un sacré challenge ! Alors comment être performant ? Comment s’initier ? Pour être performant, chacun œuvre en solo pour arriver aux objectifs : "je dois avoir une érection pour qu’elle jouisse", "je dois jouir pour qu’il bande". L’autre en sa qualité de sujet n’existe plus ; il devient au mieux comptable des performances ou des échecs, ce qui met les adultes parfois au rang des ados. Or, eux aussi, ont l’obligation de se perfectionner : "si s’applique, peut mieux faire !"

 
Commentaires

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  • Par bjorn borg - 13/01/2015 - 04:06 - Signaler un abus La sexualité

    et les religions n'ont jamais fait bon ménage. Celle-ci y étant, en général, bridée. Voyez, encore un des méfaits des religions. C'est une des raison qui m'ont fait quitter la religion. Un monde sans hommes ni femmes vers laquelle nous tendons, sera un monde bien triste. Ce qui fait le piment et le plaisir de la vie, c'est qu'il y aient des femmes et des hommes, et non pas des humains sans sexe! On est tous sexués à la naissance, pourquoi aller contre nature? L'homosexualité est une dégénérescence et pis c'est tout! Nous sommes dans un monde qui vire à la folie.

  • Par Kaliste - 13/01/2015 - 19:37 - Signaler un abus La religion sauvera le sexe

    Les religions de l'Alliance (judaïsme et christianisme) sont des religions de la rencontre. De la rencontre de l'Homme et de Dieu mais aussi de l'homme et de la femme. Des religions de la chair. Je sais les derniers siècles ne l'ont pas tellement montré. Mais la modernité qui dissocie le genre du sexe va nous éloigner irrémédiablement de la profondeur de la chair, de sa fécondité, de sa signification. Les religions de l'Alliance recèlent cette sagesse. Elle est à découvrir ou à redécouvrir.

  • Par bjorn borg - 29/01/2015 - 21:01 - Signaler un abus Vous savez bien

    que les quadras ne sont pas au fait de tout ce qui concerne la sexualité! C'est un vaste sujet s'il en est!

  • Par bjorn borg - 29/01/2015 - 21:03 - Signaler un abus Peut-être

    que Barbara en connaît un rayon si elle nous écoute. Peut-être oui, peut-être non, allez donc savoir!!!

  • Par Christophe Colera - 30/01/2015 - 00:17 - Signaler un abus Excessif

    Outre le fait que le Satyricon est romain et non grec, je dirais que cette interview omet de signaler quelques avantages du X, et du virtuel...

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Michelle Boiron

Michelle Boiron est psychologue clinicienne, thérapeute de couples , sexologue diplomée du DU Sexologie de l’hôpital Necker à Paris, et membre de l’AIUS (Association interuniversitaire de sexologie). Elle est l'auteur de différents articles notamment sur le vaginisme, le rapport entre gourmandise et  sexualité, le XXIème sexe, l’addiction sexuelle, la fragilité masculine, etc. Michelle Boiron est aussi rédactrice invitée du magazine Sexualités Humaines

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Barbara Lambert

Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.

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