Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Samedi 20 Octobre 2018 | Créer un compte | Connexion
Extra

Mais où s'en vont, nos souvenirs d'enfance ?

Pourquoi nos souvenirs d’enfance sont-ils si rares et si flous ? Y a-t-il un âge au-dessous duquel la mémoire ne "fonctionne" pas ? D’après une étude récente, le cerveau, pour être à même de se développer, aurait besoin de "faire de la place", ce qui expliquerait la disparition de tout ou partie de nos souvenirs. Est-ce vrai, est-ce faux ? Nous avons posé la question à Francis Eustache, chercheur à l’INSERM et spécialiste de la question…

Avec le temps, va, tout s'en va

Publié le - Mis à jour le 20 Novembre 2014
Mais où s'en vont, nos souvenirs d'enfance ?

Mais où s'en vont les souvenirs d'enfance ? Crédit Reuters

Barbara Lambert : Nous avons très peu de souvenirs d’enfance, et quand nous en avons, ils sont en général assez flous, fragmentaires... Y a-t-il un âge au-dessous duquel la mémoire ne peut pas enregistrer les souvenirs ?

Francis Eustache : Avant toute chose, il convient de préciser ce que l’on entend par souvenir. Pour les chercheurs, évoquer un souvenir, c’est évoquer un événement de façon détaillée en le situant dans un contexte temporel et spatial précis, avec l’impression subjective de revivre cet événement et la notion de voyage dans le temps.

Si l’on s’en tient à cette définition stricte, il est clair que l’enfant de trois ans ne forme pas de souvenir de cette sorte. Et si l’enfant n’en a pas, l’adolescent ne peut pas, de fait, en garder la trace… Il ne peut pas avoir de souvenir d’enfance, en tout cas de cette nature.

BL : Pourtant, quand on vit avec un enfant, on se rend compte qu’il a des souvenirs : il se souvient d’une fête d’anniversaire, de ses vacances chez ses grands-parents…

FE : Effectivement, mais il faut apporter ici quelques précisions. Prenons à nouveau l’exemple d’un enfant de trois ans. Vous discutez avec lui, et vous vous rendez compte qu’il évoque des souvenirs d’un événement survenu quelques temps auparavant. La question est de savoir si c’est un vrai souvenir – un souvenir tel que je viens de définir, qui met en jeu une forme de mémoire très élaborée que nous, scientifiques, appelons la « mémoire épisodique ». Prenons l'exemple d'un enfant de trois ans qui est allé au cirque. Quelques semaines plus tard, vous lui demandez s’il se souvient du cirque, s’il a aimé y aller. Il vous dit alors : « Oh oui, le clown, il a fait l’imbécile avec une machine à laver. Mais la machine à laver, c’était pas une vraie, c’était un carton ». Si, deux-trois jours après, vous lui reparlez du cirque, il va redire à peu près la même chose, il n’évoquera pas spontanément d’autres éléments. Cette mémoire-là, on l’appelle « mémoire événementielle ». On voit que l’enfant est resté focalisé sur quelques détails, qu’il n’a pas une vision d’ensemble de l’événement. Si on lui demande s’il y avait des tigres, il va nous regarder d’un air mal assuré, sans trop savoir quoi répondre. On va ainsi se rendre compte que certains éléments, pourtant marquants, n’ont pas laissé de trace. Il y a des informations manquantes, et notamment l’aspect temporel.

BL : Qu’est-ce que vous entendez par "l’aspect temporel" ? Le rapport que l’enfant a au temps ?

FE : Son rapport au temps, oui. C’est quelque chose qui est très long à se mettre en place. Quand l’enfant a six ans, qu’il est au CP, les enseignants développent des activités en dehors de la classe pour « casser » la routine du quotidien et justement initier un autre rapport au temps. En maternelle, il est important d’avoir toujours le même cadre, de suivre les mêmes « procédures », pour que l’enfant se structure. Aller en classe verte ou en classe de mer permet d’évaluer les capacités de représentation de l’enfant dans le temps dans un cadre plus naturel et différent. Ce que travaillent les professeurs des écoles, c’est cette ligne du temps. En classe de mer, par exemple, ce qu’ils constatent, c’est que les enfants vont se souvenir d’être allés à la pêche, d’être allés voir les oiseaux qui couvaient, d’avoir fait un tour en bateau : ils vont avoir beaucoup plus de souvenirs que notre enfant de trois ans qui est allé au cirque. Et pourtant, leur rapport au temps reste assez flou. Nous avons beaucoup étudié cette question dans mon laboratoire. Pour avoir une « mémoire épisodique » et de vrais souvenirs, il faut attendre très longtemps.

BL : Combien de temps, exactement ?

FE : Il faut quasiment attendre l’adolescence pour avoir une mémoire qui se rapproche de celle de l’adulte, c’est-à-dire qui fonctionne avec précision quand on demande des détails. Nous avons des grilles, des questionnaires, pour évaluer la stabilité et la précision du souvenir. Nous tenons compte du degré de connaissance de l’espace, du temps et de cette capacité à voyager dans le temps.

BL : A quel âge l’enfant arrive-t-il parfaitement à se situer dans le temps ?

FE : C'est très progressif. La période importante est la période scolaire, entre 7 et 10 ans, quand beaucoup de choses se mettent en place. Le temps reste la notion la plus fragile et la plus lente à se mettre en place. C’est assez étonnant, d’ailleurs. Cela nous paraît complètement automatique à nous, adultes. Quand je pense à ma journée d’hier, tout de suite, apparaissent quelques éléments structurants. Si je pense à ma journée d’avant-hier, cela prendra peut-être un instant de plus, mais tout m’apparaîtra très clairement : aussi bien mes activités que le cadre dans lequel elles se sont déroulées. Ce n’est pas du tout le cas chez les enfants.

BL : D’après une étude menée par le canadien Paul Frankland, de l’Hôpital des enfants malades de Toronto, c’est précisément autour de 6-7 ans que démarrerait une sorte de reconstruction neuronale qui entraînerait une reconstruction du souvenir… qui expliquerait, selon lui, la fameuse « amnésie de l’enfance »…

FE : Il y a un très grand nombre d’études qui font effectivement apparaître que cette période est une période-charnière. Je pense notamment à une étude menée sur des enfants souffrant d’un syndrome amnésique de l’enfance consécutif à une lésion des hippocampes. Les hippocampes correspondent à une région du cerveau très importante pour la mémoire, en particulier pour la mémoire épisodique. Cette étude réalisée par Faraneh Varga-Khadem a fait l’objet d’une publication dans la revue « Science » en 1997. Les enfants souffrant de lésions de l’hippocampe se développent d’abord normalement sur le plan psycho-moteur : ils apprennent à marcher, à parler, ils acquièrent tout un tas de connaissances sur le monde. Mais vers l’âge de six-sept ans, les parents et les éducateurs se rendent compte que quelque chose ne va pas. On peut faire l’hypothèse que si tout va bien avant six-sept ans, c’est parce que le cerveau de l’enfant a une plasticité plus grande que celui de l’adulte. En même temps, le fait que des symptômes paraissent plusieurs années après vient contredire cette interprétation…

BL : De quels symptômes souffrent ces enfants ?

FE : Imaginez un enfant qui rentre de l’école avec son pantalon troué. Quand ses parents lui demandent ce qui lui est arrivé, il est incapable de le raconter. L’enfant continue de former des connaissances : à l’école, il a des résultats scolaires corrects et pour autant, il a beaucoup de mal à former des souvenirs. C’est pour cela qu’il est important de faire la distinction entre la mémoire épisodique qui permet de former des souvenirs et la mémoire sémantique qui permet d’acquérir des connaissances. Bien évidemment, chez quelqu’un qui est en bonne santé, ces deux formes de mémoires interagissent, elles s’appuient l’une sur l’autre : plus un événement a du sens par rapport à ce que l’on vit, mieux on va le mémoriser. Mais, pour autant, on peut former des connaissances sans former de souvenirs. Cela nous renvoie à l’amnésie infantile. Quand on a de un à trois ans, on a un cerveau qui est beaucoup plus apte à former des connaissances qu’à former des souvenirs. Cela ne veut pas dire que l’enfant oublie tous les événements qu’il vit. On l’a bien vu dans l’exemple du cirque : l’enfant retient certains éléments de l’événement, mais pas l’événement tout entier.

 
Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Francis Eustache

Francis Eustache est neuropsychologue. Il est directeur d'Etudes à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE) et dirige l’équipe U1077 de l’INSERM de Caen, unique unité de recherche en France totalement dédiée à l’étude de la mémoire humaine. Président du Conseil Scientifique de l'Observatoire B2V des Mémoires, il vient de faire paraître "Mémoire et oubli" aux éditions Le Pommier.

 

Voir la bio en entier

Barbara Lambert

Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€